Deux aumôniers du 110e régiment, morts à quelques jours l’un de l’autre : le premier en ensevelissant les morts, le second en prenant sa place.

Professeur à Roubaix (diocèse de Lille)
Brancardier-aumônier au 110e RI
Tué à Craonne le 13 avril 1917

Vicaire à Dax (diocèse d’Aire)
Sergent-major au 110e RI
Tué à Craonne le 16 avril 1917
Portraits issus des planches photographiques du Livre d’or du Clergé et des Congrégations, 1914-1918 (source : Gallica / BnF).
Au printemps 1917, le front piétine sur le Chemin des Dames. C’est là, sur ce plateau de l’Aisne balayé par les mitrailleuses, que se prépare la grande offensive du 16 avril — l’une des plus meurtrières de la guerre. Le 110e régiment d’infanterie y monte avec, dans ses rangs, deux prêtres : l’un, l’abbé Cyrille Antheunès, aumônier reconnu ; l’autre, Jean Lacroutzet, simple sergent-major, dont presque personne ne soupçonne le sacerdoce. En quelques jours, la guerre va les prendre tous les deux — le second à la place du premier.
De cet épisode, il existe un récit d’une rare beauté : celui que l’auteur de l’introduction du Livre d’or a recueilli tout frais, au sortir de la guerre, de la bouche même des hommes du régiment. Nous le suivons ici pas à pas, en lui laissant la parole.
À l’offensive du 16 avril, la 2e division devait avancer sur Craonne et, plus à l’est, sur Corbény. Elle a enlevé aux ailes deux lignes de tranchées, malgré les mitrailleuses qui, des bords du plateau, foudroyaient les fantassins, mais son centre n’a pas pu progresser.
Plus tard, un peintre de batailles retiendra, parmi les épisodes de cette formidable et pathétique offensive de l’Aisne, celui du bataillon marocain qui a escaladé les pentes du Chemin des Dames, a atteint le sommet, et là, se mettant à genoux, a entonné la prière à Allah.
Mais aux passionnés de vie intérieure, le 110e régiment offre, dans ces mêmes journées, des trésors religieux qui, pour être plus discrets, ne sont pas moins riches d’émotion.
Le récit s’attache d’abord au premier des deux prêtres, le brancardier.
Au 110e, la tradition orale, que j’ai recueillie toute fraîche, célèbre les deux aumôniers qui se sont succédé dans la mort. L’un était sergent-major, l’autre brancardier volontaire. Le brancardier, l’abbé Antheunès, professeur à l’Institution Notre-Dame, à Roubaix, a été tué à la veille de l’assaut, dans l’accomplissement même de son devoir de prêtre. C’était un apôtre, ‹ d’une héroïque simplicité ›, dit une citation, qui ne vivait que pour secourir les blessés, assister les mourants, ensevelir les morts.
Dans la bataille de la Somme, on le voyait partir tout seul, sans aucun souci des obus et des balles, avec une pioche et des croix de bois dans les bras. Il allait recueillir les cadavres qu’on ne pouvait ramener et bénir la terre qui les recevrait. Le régiment n’a pas laissé un seul mort à l’air.
Ce matin-là, comme les artilleries écrasaient le sol, il a appris qu’un agent de liaison venait d’expirer. Il s’est mis aussitôt en marche avec une croix de bois, a rendu les derniers devoirs au défunt et, comme il tenait la croix des deux mains pour la planter en terre, un obus a éclaté près de lui et l’a tué sans délier l’étreinte des doigts sur la croix.
Puis vient le second des deux aumôniers du 110e régiment d’infanterie
Restait, dans le régiment, un second prêtre — que rien, à première vue, ne désignait comme tel.
Or, il n’y avait qu’un autre prêtre dans le régiment, un petit basque nommé Lacroutzet. À vrai dire, il fallait connaître son caractère sacerdotal, que nul n’aurait soupçonné : joueur de pelote, braconnier ou contrebandier, oui, mais curé, allons donc ! C’était le modèle des troupiers ; toujours astiqué, reluisant, pimpant et gai, champion du lancement de grenades, hardi, trapu, prêt aux reconnaissances périlleuses, le premier à l’assaut, le dernier au retour.
Sergent-fourrier pendant la bataille de la Somme, aux pires jours de misère, le lendemain de Combles, comme tout le monde était couvert de terre, dégoûtant, les joues salies et une barbe de quinze jours, on l’a vu surgir avec des molletières intactes et le visage rasé de si près que la peau en était bleue.
Ce crâne petit troupier changeait pourtant du tout au tout dès qu’il montait à l’autel.
— Rasé, fourrier ? remarque-t-on. — Parbleu ! un lendemain de victoire… Avait-il, à défaut d’eau, trempé son blaireau dans un quart de vin, comme le colonel Macker avant de partir à l’assaut du bois des Corbeaux ? Ce petit homme terrible perdait tout son aplomb dès qu’il entreprenait de dire la messe : on le voyait alors presque tremblant, la figure tout illuminée. Le colonel l’avait nommé sergent-major, ce qui a excité sa colère : — Ah ! non, trop de papiers, j’aime mieux une section…
Puis vient la nouvelle de la mort d’Antheunès.
En qualité de sergent-major, il devait rester au train de combat pendant l’attaque. La veille de l’offensive, au soir, il apprend la mort d’Antheunès. Aussitôt il écrit au colonel et fait porter sa lettre par une corvée : ‹ Mon camarade Antheunès, dit-il à peu près, a été tué. Je suis désormais le seul prêtre du régiment. Ma place est au feu, avec mes camarades… ›
L’autorisation accordée, tout va très vite.
Ces prières-là ne se refusent guère. Le colonel l’autorise à rejoindre. Il se met en marche la nuit même et rattrape les brancardiers. Comme son bataillon, le 16 au matin, s’engouffre dans la tourmente, il sort de son poste : — Où vas-tu ? lui demandent les camarades. Tu vois bien qu’il y a des barrages. Attends : nous irons après. Il se tourne vers eux tranquillement et il leur dit — et personne n’a plus jamais entendu le son de sa voix : — Vous, vous devez attendre. Mais moi, on m’attend. Il s’est avancé seul, et il est mort.
Il n’y a pas, dans cette histoire, de victoire à raconter : ce jour-là, l’attaque n’a guère avancé, et l’offensive du 16 avril reste l’une des plus sanglantes de la guerre. Il y a seulement deux prêtres qui, à quelques jours l’un de l’autre, ont fait le même geste — aller, seuls, là où les autres devaient attendre. Le second n’a pas remplacé le premier : il a continué son œuvre. Les réunir ici, dans un même récit, c’est rendre à ces deux hommes du 110e la relève qu’ils ont formée, sans se donner le mot, jusque dans la mort.
Sources :
Le récit cité dans cet article est tiré de l’introduction du Livre d’or du Clergé et des Congrégations, 1914-1922, consultable sur Gallica (BnF).
Les liens internet vers les sources officielles sont posés dans la fiche individuelle de chacun des deux prêtres.
Note sur les dates : les registres officiels (Mémoire des Hommes) datent la mort de l’abbé Antheunès du 13 avril 1917 ; l’introduction du Livre d’or, citée ci-dessus, la place « à la veille de l’assaut » du 16. Quelques jours séparent les deux prêtres — le temps, pour Lacroutzet, d’apprendre la mort de son camarade, de l’écrire à son colonel, et de monter mourir à sa place, le 16 avril.
