Notre-Dame des Dombes dans la Grande Guerre : les trappistes au front

Notre-Dame des Dombes dans la Grande Guerre, c’est une communauté qui paya un lourd tribut : selon l’abbaye elle-même, dix-huit de ses membres moururent au champ d’honneur. Fondée au cœur de la Bresse pour assainir une terre que la fièvre dévorait, l’abbaye cistercienne du Plantay vit, un demi-siècle plus tard, ses moines dispersés sur tous les fronts. Cette page en retrace l’histoire et rassemble les notices de sept de ses religieux, recensés au Livre d’or du Clergé.

Une abbaye née pour guérir les eaux de la Dombes

Avant l’arrivée des moines, le plateau des Dombes passait pour l’un des pays les plus malsains de France. Ses milliers d’hectares d’étangs entretenaient des fièvres paludéennes qui décimaient les habitants : en 1869, le visiteur Charles Godard relevait à Marlieux et au Plantay près de la moitié de la population atteinte, et une espérance de vie effondrée. C’est sur cette terre que, le 4 octobre 1863, un essaim de religieux venus de l’abbaye d’Aiguebelle vint s’établir, appelé par Pierre-Henri Gérault de Langalerie, évêque de Belley.

À leur tête, le Père Augustin de Ladouze, élu premier abbé de Notre-Dame des Dombes le 24 février 1866. Conçue par les architectes Pierre Bossan et Jean-Baptiste Bernoux, l’abbaye s’éleva tandis que les moines, au prix de fièvres qui en emportèrent plusieurs, desséchaient les étangs et transformaient en cultures et prairies une région réputée mortelle. Leur sceau résume cette vocation : Sanabo aquas has et non erit ultra in eis mors — « Je guérirai ces eaux et il n’y aura plus de mort en elles ». À la prière et au travail des champs s’ajoutèrent une ferme modèle et des ateliers, dont le laboratoire de la « Musculine », un extrait de viande préparé par les moines.

Vue de l'abbaye Notre-Dame des Dombes et de ses terres cultivées, gravure de 1922
L’abbaye au milieu des terres autrefois marécageuses, devenues cultures et prairies.
Source : Brochure de l’abbaye, 1922 — Gallica / BnF

Notre-Dame des Dombes dans la Grande Guerre : le sacrifice de la communauté

L’histoire de Notre-Dame des Dombes dans la Grande Guerre ne se lit pas seulement dans les chiffres. Comme bien des congrégations, la communauté avait connu les épreuves des lois sur les congrégations à la fin du XIXe siècle, avant de poursuivre son œuvre au Plantay.

Le bilan fut lourd. La notice publiée par l’abbaye en 1922 le dit sans détour : « Au lendemain des années de guerre, la Communauté de Notre-Dame des Dombes se ressent douloureusement des sacrifices que Dieu et la France lui ont tour à tour demandés ; dix-huit de ses membres sont morts au champ d’honneur. » L’abbé d’alors, Dom Bernard Sirvain, marqué par ces pertes, se démit de sa charge ; Dom Bernard Delauze lui succéda en 1919, et les noviciats se regarnirent peu à peu.

Ces dix-huit morts recensés par l’abbaye comptent l’ensemble de la communauté. Le Livre d’or du Clergé et des Congrégations, lui, recense les religieux mobilisés — survivants comme défunts — et permet d’en documenter précisément sept, dont les notices sont réunies ci-dessous.

Sept trappistes de Notre-Dame des Dombes au Livre d’or du Clergé

Le Livre d’or identifie sept religieux rattachés à l’abbaye, six dans son tome 1 et un dans son tome 2. Présentés ici du plus âgé au plus jeune, ils donnent un visage à cette communauté que la guerre arracha au cloître.

  • Louis ANTONINI (1880), frère convers et doyen du groupe : d’abord dans l’infanterie territoriale, puis ballotté de régiment en régiment, blessé en 1915, il survécut à la guerre.
  • Marie-François-Hippolyte PONSARD (1885), prêtre, agent de liaison et aumônier bénévole : décoré de la Croix de guerre par le général Serret sur le champ de bataille, il fut tué devant Cléry-sur-Somme en août 1916.
  • Guillaume-François-Marius BOUSQUET (1885), profès, capitaine d’artillerie à l’Armée d’Orient, où il maîtrisa l’incendie d’un dépôt de munitions.
  • Antonin-François-Régis AURELLE (1886), novice ordonné prêtre à la veille du conflit, brancardier-aumônier décoré de la Médaille militaire.
  • Félix CIVET (1889), oblat convers, fantassin au 38e RI : il fut l’un des premiers tombés de la communauté, tué à Baccarat dès août 1914.
  • Henri-Auguste-Félix BERNOLIN (1890), sous-lieutenant au 133e RI, cinq fois cité et chevalier de la Légion d’honneur, très grièvement blessé à l’automne 1918.
  • Louis-Antoine DIEUSAERT (1895), le benjamin, séminariste devenu brancardier au 201e RI, cité jusqu’à l’ordre de l’armée pour avoir fait franchir une rivière à des blessés.

Ces sept parcours donnent un visage à Notre-Dame des Dombes dans la Grande Guerre : survivants pour cinq d’entre eux, tombés pour deux, ils illustrent la diversité des rôles tenus par les mobilisés, du brancard à l’artillerie, de l’aumônerie bénévole au commandement.

Après la Grande Guerre : la Résistance et la Légion d’honneur

L’épreuve recommença une génération plus tard. En septembre 1939, vingt-cinq moines furent mobilisés, dont deux tombèrent lors de la bataille de France. Sous l’Occupation, l’abbaye servit de dépôt d’armes, de munitions et d’essence aux maquis voisins et abrita juifs et résistants. Son prieur, le Père Bernard Curis, arrêté par la Gestapo le 8 décembre 1943, fut déporté et mourut à Bergen-Belsen le 11 avril 1944 ; en mai 1944, les Pères Maurice Cordier et Amédée Neyret furent abattus dans l’enceinte du monastère.

En reconnaissance de ces faits de résistance, l’abbaye reçut la croix de chevalier de la Légion d’honneur, par décret publié au Journal officiel du 18 février 1948, ainsi que la Croix de guerre 1939-1945 : elle demeure la seule institution religieuse de France décorée de la Légion d’honneur. Depuis août 2001, les cisterciens ayant quitté les lieux, la communauté du Chemin Neuf prolonge cette tradition de travail et de prière ; on y fabrique toujours la Musculine.

Plaque de la Légion d'honneur de l'abbaye Notre-Dame des Dombes pour services rendus à la Résistance française
La plaque rappelant que l’abbaye fut nommée chevalier de la Légion d’honneur pour faits de résistance (décret au J.O. du 18 février 1948).
Crédit : Wikimedia Commons

Sources

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