Les prêtres aviateurs 1914-1918 : le clergé volant

Les prêtres aviateurs de la Grande Guerre sont restés peu connus : pilotes de chasse, pilotes de bombardement ou observateurs, quelques prêtres, séminaristes et religieux ont pourtant pris place dans les avions de 1914-1918. Quand la guerre a commencé, l’aviation n’était pas encore une arme. Elle n’était, aux yeux du commandement, qu’un « service » : on l’employait à observer, à photographier, à régler le tir de l’artillerie, et l’idée d’un combat dans les airs paraissait presque incongrue.

« Ce n’est pas une arme, c’est un service », avait tranché le ministre de la Guerre devant le Sénat en juillet 1914. Les chefs de l’aéronautique venaient de l’artillerie, du génie, de la cavalerie — de partout, sauf de l’aviation. C’est dans cette arme neuve, mal outillée, encore incertaine de ce qu’elle serait, que ces hommes ont servi. Cette page les rassemble ; mais pour comprendre ce qu’ils ont vécu, il faut d’abord dire comment on volait alors.

Devenir pilote, et rester souvent simple soldat

La formation était courte, parfois expédiée. Là où il fallait six mois avant la guerre, on prétendait former un pilote en un mois : quelques semaines sur des appareils légers et lents, puis l’envoi au front, où il fallait s’élever sur une machine inconnue, à pleine charge. Beaucoup, à l’époque, jugeaient cet apprentissage insuffisant ; certains grands pilotes réclamaient qu’on apprît d’abord la théorie et le moteur avant de décoller. Le recrutement, lui, restait arbitraire : les meilleurs mécaniciens du front, retenus par leurs chefs qui répugnaient à s’en priver, voyaient leurs demandes s’enliser.

Surtout, le grade ne suivait pas les exploits. On pouvait piloter un avion de guerre en étant simple caporal ou sergent. Pour un aviateur venu du civil, le grade de sous-lieutenant passait pour un sommet ; tel as fameux abattait ses adversaires en restant sergent. La prime de pilotage elle-même variait selon le galon — deux francs par jour pour un soldat, dix pour un officier — quand la fonction et le risque étaient les mêmes pour tous.

Aéroplane Hanriot monoplace posé sur l'herbe du terrain de Villacoublay en 1918 — prêtres aviateurs 1914-1918
Aéroplane Hanriot, Villacoublay, 1918. Ce type d’appareil léger servait notamment à la formation des pilotes.
Crédit : Agence de presse (Gallica / BnF)

Ce détail éclaire le parcours de plusieurs prêtres aviateurs : Antoine Pierre CORDONNIER, rédemptoriste, a remporté ses premières victoires alors qu’il n’était encore que caporal ; Joseph DELIN, séminariste eudiste, est mort sergent-pilote ; Henri GARIN, missionnaire, avait été caporal-fourrier avant de commander une section de mitrailleuses, puis de passer au pilotage. Ils ont volé et combattu sans que leur épaule en portât toujours la marque.

Des prêtres pilotes et observateurs

À mesure que la guerre se prolongeait, l’avion a cessé d’être ce monoplace solitaire des débuts. Il est le plus souvent devenu biplace : le pilote tenait l’appareil et engageait le combat, tandis qu’un deuxième homme travaillait. Ce « passager », l’observateur, était l’héritier direct de la vocation première de l’aviation. C’est lui qui réglait le tir des canons, photographiait les positions, rapportait les renseignements — qui allait, selon le mot d’un aviateur de l’époque, « cueillir des détails au cœur même des régions que l’ennemi occupe ».

Immobile à sa tâche pendant que le pilote manœuvrait, il était souvent le plus exposé des deux, et pouvait être largement décoré sans compter une seule victoire à son nom. La chasse elle-même est née de là, peu à peu, quand les observateurs ont commencé d’emporter des armes pour se défendre.

Avion biplace Caudron R4, appareil de reconnaissance où prenaient place le pilote et l'observateur - prêtres aviateurs 1914-1918
Avion Caudron R4, appareil biplace de reconnaissance et de bombardement. L’observateur y réglait le tir et photographiait les lignes.
Crédit : Agence Rol (Gallica / BnF)

Le clergé volant a fourni des deux côtés. Maurice MICHAUD, séminariste de Lyon ordonné prêtre en pleine guerre, a été observateur à l’aéronautique de l’armée serbe, réglant le tir sous le feu avant de commander des escadrilles alliées ; la Serbie et la Grèce l’ont décoré. Louis OLPHE-GALLIARD, jésuite, a servi comme observateur photographe au-dessus de l’Adriatique, parfois trois heures durant sans escorte, et l’Italie l’a distingué à quatre reprises. Amable LEMOINE, lui, commandait une escadrille de bombardement à l’armée d’Orient. Car il y avait aussi les bombardiers, qui partaient en groupe jeter leurs charges loin en arrière du front — un emploi que le commandement a longtemps hésité à développer.

Servir dans l’aviation, ce n’était pas seulement voler. Un terrain d’aviation avait ses accidentés, ses malades et ses blessés, qu’il fallait relever et soigner : là aussi le clergé était présent, au sol, comme infirmier ou comme brancardier d’un centre aéronautique.

La guerre en avion

Voler, alors, était une épreuve avant d’être un combat. On montait à deux mille mètres et davantage dans le froid, sous plusieurs épaisseurs de vêtements, un pilote de reconnaissance pouvant revenir glacé d’une simple sortie. Pour atteindre les lignes ennemies et surtout pour en revenir, il fallait franchir ce que les aviateurs appelaient la « barrière » : le tir de barrage des shrapnells, qui montait jusqu’à plusieurs milliers de mètres au-dessus des positions.

Le bombardement, mené bas pour gagner en précision, exposait l’appareil aux projecteurs et aux canons dès que l’ennemi surprenait le vrombissement d’un moteur. Contre tant de hasards, beaucoup s’en remettaient à un porte-bonheur ou à une prière : une manière de conjurer le sort, dans un métier où la chance comptait autant que l’adresse.

Avion de bombardement Caudron R11 entouré de son équipage et de mécaniciens sur un terrain d'aviation prêtres aviateurs 1914-1918
Avion de bombardement Caudron R11. Les escadrilles de bombardement partaient en groupe frapper l’arrière du front.
Crédit : Agence de presse (Gallica / BnF)

C’est cette guerre-là qu’ont menée les prêtres pilotes. Antoine Pierre CORDONNIER s’était fait une spécialité des attaques au ras du sol et des bombardements de nuit, descendant dans l’obscurité au-dessus d’un dépôt de munitions pour le faire sauter. Léon BOURJADE, ancien artilleur devenu pilote de chasse, piquait ses appareils à la verticale sur les ballons d’observation ennemis pour déjouer leur défense ; il a terminé la guerre premier des as français pour cette spécialité, avec la rosette d’officier de la Légion d’honneur.

Des prêtres aviateurs que rien n’étonnait

Restait la question que se posaient déjà leurs contemporains : pourquoi des prêtres ont-ils fait de tels aviateurs ? L’introduction du Livre d’or du Clergé, écrite dans l’esprit de son temps et qu’il faut lire comme un témoignage d’époque, avançait sa réponse : ces hommes étaient, à la guerre, ce qu’ils étaient dans leur vie ordinaire. Accoutumés à se passer de confort, tournés vers l’examen intérieur, faits pour servir et donc pour accepter toutes les missions.

Plusieurs avaient déjà connu l’inconnu des missions lointaines, en Nouvelle-Guinée ou ailleurs ; l’air ne les dépaysait guère, car rien ne les étonnait. La même introduction le notait avec gravité : sur les notices de ces aviateurs revient presque toujours la petite croix des morts. Bien peu ont survécu. Les récits contemporains — la revue La Guerre aérienne illustrée, les regards portés dès 1916 sur la « crise de l’aviation » — ont fixé quelques-uns de leurs noms ; le Mémorial les rassemble ici et rétablit, sous chacun, les sources qui les attestent.

Les prêtres aviateurs du Mémorial

11 fiches publiées à ce jour. La liste s'enrichit au fil des publications.

  • BAL Joseph Humbert
    BAL Joseph Humbert
    Séminariste de Savoie, deux fois blessé dans l'infanterie. Devenu pilote, il affronte seul quatre avions ennemis et succombe à vingt-cinq ans.
  • BERNET Georges
    BERNET Georges
    Quatre lignes pour toute sa guerre. Vicaire de Réhon en 1914, infirmier d'aviation à Villacoublay en 1917. Mort à 32 ans, sans citation, sans décoration.
  • BOURJADE Jean Marie Pierre Léon
    BOURJADE Jean Marie Pierre Léon
    Scolastique monté de la tranchée au cockpit. Pilote de chasse, il fond sur les ballons d'observation de l'ennemi et devient l'un des as de l'aviation.
  • CALMEL  Louis
    CALMEL Louis
    Vicaire réformé, engagé volontaire. Brancardier dans les relèves les plus périlleuses, blessé sous le feu, il finit sa guerre détaché à l'aviation.
  • CORDONNIER Antoine Pierre Jean Marie Joseph
    CORDONNIER Antoine Pierre Jean Marie Joseph
    Rédemptoriste voué à l'étude, il devient as de l'aviation de chasse. Cinq avions abattus, la Légion d'honneur, la mort dans le ciel à un contre quatre.
  • DELIN Joseph Louis Paul
    DELIN Joseph Louis Paul
    Séminariste, il pansait les blessés sous les bombardements ; devenu pilote de chasse, il a livré son dernier combat dans le ciel et n'en est pas revenu.
  • DESQUIBES Louis
    DESQUIBES Louis
    Du presbytère au ciel de guerre. Trois fois blessé fantassin, observateur puis pilote d'élite, il abat deux avions ennemis avant la Légion d'Honneur.
  • GARIN Henri Antoine
    GARIN Henri Antoine
    Missionnaire en Nouvelle-Guinée devenu pilote de chasse. Mitrailleur cité, chasseur de ballons ennemis, il est tombé en plein combat aérien. Légion d'honneur.
  • LEMOINE Amable Marie
    LEMOINE Amable Marie
    Vicaire écarté des tranchées par une infirmité, il devient pilote. Chef d'escadrille de bombardement, il rentre d'Orient décoré par trois armées.
  • MICHAUD Maurice Jules
    MICHAUD Maurice Jules
    Prêtre fait au front. Observateur suspendu sous le feu, il réglait les canons et perçait les lignes du regard, honoré par la Serbie et la Grèce.
  • OLPHE-GALLIARD Louis Marie Joseph
    OLPHE-GALLIARD Louis Marie Joseph
    Jésuite exilé, blessé dans les tranchées, puis observateur au-dessus de l'Adriatique. Sous le feu il photographie les lignes et abat un avion ennemi.

Sources

Cet article s’appuie sur des témoignages et des documents d’époque, cités dans l’esprit de leur temps.

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