Desmoulins Robespierre — deux noms indissociables de la Révolution française. Tout commence au collège Louis-le-Grand où les deux hommes partagent les mêmes bancs. En juillet 1789, Desmoulins harangue la foule au Palais-Royal pendant que Robespierre siège à l’Assemblée nationale. Ils combattent ensemble, puis leurs chemins divergent. Le Vieux Cordelier sonne l’heure de la rupture. Robespierre ne dira plus un mot. Desmoulins mourra sur l’échafaud
Cet article fait suite à : Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins.
Desmoulins Robespierre — deux condisciples au collège Louis-le-Grand
Le collège Louis-le-Grand est l’un des établissements les plus prestigieux de Paris. Fondé par les jésuites, il accueille sur concours les meilleurs élèves de province grâce à un système de bourses royales. C’est à ce titre que Robespierre, fils d’un avocat d’Arras, y entre à onze ans. Camille Desmoulins, fils d’un lieutenant général au bailliage de Guise, y fait de même.
« O ! mon cher Robespierre, mon vieux camarade de collège. »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°4, p. 62 sur Gallica)
Desmoulins écrit ces mots en décembre 1793, alors que la Terreur bat son plein et que le danger se referme sur lui. Ce n’est pas un souvenir nostalgique — c’est un appel. Il rappelle à Robespierre ce qu’ils ont partagé pour tenter de le toucher là où les arguments politiques ont échoué.
Charlotte Robespierre confirme dans ses Mémoires :
« tout ce que je sais, c’est que mon frère aimait beaucoup Camille Desmoulins, avec qui il avait fait ses études. »
(Charlotte Robespierre, Mémoires sur ses deux frères, 1835, page 135 sur Gallica)

Dessin d’après nature de M. O. Saunier, XIXe siècle.
Source : Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne
Le 29 décembre 1790, Camille Desmoulins épouse Anne-Lucile-Philippa Laridon Duplessis. Parmi les témoins figure Maximilien-Marie-Isidore Robespierre, député à l’Assemblée nationale — témoin du côté de l’épouse. Sa signature est apposée sur l’acte aux côtés de celles de Pétion, Brissot et Mercier.
(Acte de mariage de Camille Desmoulins, 29 décembre 1790, transcrit dans La Révolution française, Gaume, p. 136 — Gallica/BnF)
Note : cette transcription date de 1856, avant l’incendie de 1871 qui détruisit la totalité des archives de Paris. Elle constitue aujourd’hui l’une des rares traces de cet acte original.

En 1790, Robespierre siège à l’Assemblée nationale. Desmoulins vient de lancer ses Révolutions de France et de Brabant. Desmoulins Robespierre militent dans les mêmes clubs, défendent les mêmes causes. La signature de Robespierre au bas de l’acte de mariage de Desmoulins est celle d’un homme qui compte dans sa vie — pas d’un simple témoin de convenance.
Le Vieux Cordelier approuvé, puis désavoué
Novembre 1793. La Terreur est à son apogée. Le Comité de salut public gouverne par la peur. Desmoulins, député à la Convention, choisit ce moment pour lancer un journal — le Vieux Cordelier. Le titre est un défi : les vieux Cordeliers, c’est la génération de 1789, celle qui a fait la Révolution avant que les exaltés ne la confisquent. Desmoulins se pose en gardien des origines contre les excès du présent.
« La victoire nous est restée, parce qu’au milieu de tant de ruines de réputations colossales de civismes, celle de Robespierre est debout ; parce qu’il a donné la main à son émule de patriotisme […] après le discours foudroyant de Robespierre, dont il semble que le talent grandisse avec les dangers de la République. »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°1, p. 2-3 sur Gallica)
Dans la relation Desmoulins Robespierre, les deux premiers numéros marquent encore un accord. Robespierre les approuve. Ce n’est pas un détail — c’est une caution politique majeure. En novembre 1793, l’approbation de Robespierre vaut protection. Desmoulins écrit sous son bouclier. Il croit pouvoir aller plus loin.
Mais Charlotte Robespierre rapporte la réaction de son frère :
« Mon frère aîné me dit tristement à ce sujet : « Camille se perd. » »
(Charlotte Robespierre, Mémoires sur ses deux frères, 1835, page 141 sur Gallica)
Le numéro 3 change tout. Desmoulins y emprunte la voix de Tacite pour dresser la liste des crimes punis de mort sous les empereurs romains — regards de tristesse, soupirs, silence même. Le parallèle avec la Terreur est sans équivoque.
Cette fois Robespierre ne peut plus couvrir son ami. Le bouclier se fissure.
« O ! mon vieux camarade de collège » — le numéro 4, un appel à Robespierre
Dans le numéro 4 du Vieux Cordelier, Camille Desmoulins assume la tempête qu’il a déclenchée dans le numéro précédent. En effet, il y avait dressé, par la voix de Tacite, la liste des crimes punis de mort sous les empereurs romains — un miroir tendu à la Terreur. Desmoulins ne recule pas :
« Quelques personnes ont improuvé mon numéro 3, où je me suis plu, disent-elles, à faire des rapprochemens qui tendent à jeter de la défaveur sur la révolution et les patriotes. »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°4, p. 49)
Camille Desmoulins ne se rétracte pas, il ne s’excuse pas. Dans un Paris où la moindre phrase mal interprétée peut envoyer à l’échafaud, cette obstination est un acte de courage — ou d’aveuglement. Peut-être les deux.
Desmoulins pose cette question qui sonne comme un défi :
« Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine. Mais y eût-il jamais plus grande folie ? Pouvez-vous en faire périr un seul à l’échafaud, sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis ? »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°4, p. 52)
En décembre 1793, demander l’ouverture des prisons revient à accuser publiquement le gouvernement révolutionnaire d’injustice. C’est exactement ce que ses adversaires attendaient pour l’abattre. Desmoulins le sait. Il l’écrit quand même.
C’est dans ce contexte que Desmoulins Robespierre se retrouvent face à face — non plus comme deux alliés politiques, mais comme deux hommes que la Révolution est en train de séparer.
« O ! mon cher Robespierre, c’est à toi que j’adresse ici la parole ; car j’ai vu le moment où Pitt n’avoit plus que toi à vaincre , où, sans toi , le navire Argo périssoit , la République entroit dans le chaos , et la société des Jacobins et la montagne devenoit une tour de Babel. O ! mon vieux camarade de collège , toi dont la postérité relira les discours éloquens , souviens-toi de ces leçons de l’histoire et de la philosophie : que l’amour est plus fort , plus durable que la crainte. »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°4, p. 62)
Ce n’est plus un argument politique. C’est une supplication. Desmoulins ne s’adresse plus au membre du Comité de salut public — il s’adresse à l’homme qu’il a connu sur les bancs du collège Louis-le-Grand. Il lui rappelle ce qu’ils ont été avant que la Révolution ne les sépare. Il lui demande de choisir la clémence contre la crainte. Robespierre ne répondra pas.
Mais à ceux qui lui reprochent le modérantisme, il répond par une dernière phrase cinglante :
« à ceux qui me reprochent d’être modéré dans ce numéro 4 , je puis répondre , par le temps qui court , comme faisoit Marat , quand , dans un temps bien différent , nous lui reprochions d’avoir été exagéré dans sa feuille : « Vous n’y entendez rien ; eh mon Dieu ! laissez-moi dire , on n’en rabattra que trop. » »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°4, p. 64)
La rupture — Robespierre condamne l’écrit, pas l’homme
Le numéro 5 du Vieux Cordelier paraît le Quintidi Nivôse, 1ère Décade, l’an II de la République — soit le 25 décembre 1793.
Son titre est sans ambiguïté : Grand discours justificatif de Camille Desmoulins aux Jacobins. Il sait que son sort se joue dans cette enceinte. Il y rappelle qu’il a sacrifié sa popularité pour avertir la République du danger de l’exagération :
« il a bien fallu que moi, vieux Cordelier et doyen des Jacobins, je me chargeasse de la faction difficile, et dont aucun des jeunes gens ne vouloit, crainte de se dépopulariser, celle de crier : Gare, vous allez toucher à l’exagération. »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°5, p. 58-59)
Desmoulins se pose en sentinelle solitaire. Tandis que ses collègues se taisent par prudence, il a choisi de parler. Cette solitude qu’il revendique est aussi un aveu — il commence à mesurer l’étendue de son isolement.
Le grand discours justificatif aux Jacobins est autant une défense qu’un cri.
Lors de la séance des Jacobins, Robespierre prend la parole. Il blâme l’écrit — mais défend l’auteur. C’est ce que rapporte Desmoulins lui-même, et c’est ce qu’il place en exergue du numéro 6 :
« Camille Desmoulins a fait une débauche d’esprit avec les Aristocrates ; mais il est toujours bon républicain, et il lui est impossible d’être autre chose. »
Attestation de Collot d’Herbois et Robespierre — Séance des Jacobins, citée en encart de la page 1 du Vieux Cordelier n°6
La position de Robespierre est intenable. Blâmer ce qui est écrit tout en défendant l’auteur, c’est tenter de ménager à la fois les Jacobins qui réclament la tête de Desmoulins et l’amitié qui le lie à lui depuis des années.
Aux Jacobins, cette nuance passe mal — des murmures accueillent ses paroles.
En voulant tout préserver, Robespierre risque de tout perdre.
Mais la défense de Robespierre ne suffit pas. Desmoulins l’écrit lui-même dans le numéro 5 :
« Déjà Robespierre en a témoigné ses pressentimens aux Jacobins ; mais, comme il l’a observé, on verroit quelle différence il y a entre les brissotins et la montagne. »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°5, p. 88)
Et dans les groupes, rapporte Desmoulins, c’est désormais Robespierre lui-même qu’on ose soupçonner de modérantisme pour l’avoir défendu :
« Je parle de moi ; et déjà dans les groupes, c’est Robespierre même qu’on ose soupçonner de modérantisme. »
(Camille Desmoulins, Le Vieux Cordelier n°5, p. 73)
Le mécanisme est implacable. En défendant Desmoulins Robespierre s’est lui-même exposé. La suspicion de modérantisme qui pesait sur Desmoulins commence à rejaillir sur lui.
Les ennemis de Desmoulins sont désormais aussi les siens. La Révolution dévore ses propres défenseurs.
Charlotte Robespierre confirme dans ses Mémoires que son frère vit alors qu’en voulant sauver Camille, il se perdait lui-même :
« Alors il vit qu’en voulant sauver Camille il se perdait lui-même. »
(Charlotte Robespierre, Mémoires sur ses deux frères, page 141)
Entre Desmoulins Robespierre, il ne reste plus rien de politique. Robespierre a choisi la Révolution contre l’amitié.
Desmoulins, blessé par le blâme public de son écrit, se retourne contre lui. Charlotte Robespierre le dit sans détour — Camille ne lui tint pas compte de ses efforts et dirigea contre lui mille diatribes acrimonieuses.
Le silence de Robespierre — de l’arrestation au procès
L’histoire Desmoulins Robespierre touche à sa fin — mais Robespierre tente une dernière démarche.
Le 31 mars 1794 — 11 germinal an II — Camille Desmoulins est arrêté avec Danton.
L’arrestation de Desmoulins avec Danton n’est pas un hasard. Les deux hommes incarnent la même ligne — celle de l’indulgence, de la clémence, du ralentissement de la Terreur. En les arrêtant ensemble, le Comité de salut public envoie un message sans équivoque : la modération est un crime.
Camille Desmoulins paie pour ses écrits. Danton paie pour ses actes. Ils monteront ensemble vers le même échafaud.
Charlotte Robespierre rapporte que son frère s’était pourtant rendu au Luxembourg pour tenter une dernière fois de le sauver :
« tout ce que je sais, c’est que mon frère aimait beaucoup Camille Desmoulins, avec qu’il avait fait ses études, et que lorsqu’il apprit son arrestation et son incarcération au Luxembourg, il se rendit dans cette prison avec l’intention de supplier Camille de revenir aux véritables principes révolutionnaires qu’il avait abandonnés pour faire alliance avec les aristocrates.
Camille ne voulut point le voir ; et mon frère, qui probablement aurait pris sa défense et l’aurait peut-être sauvé, s’il avait pu le déterminer à abjurer ses hérésies politiques, l’abandonna à la terrible justice du tribunal révolutionnaire. »
(Charlotte Robespierre, Mémoires sur ses deux frères, p. 135-136)
Camille refuse de voir Robespierre. Ce refus est le dernier mot de leur relation. Après des mois de diatribes acrimonieuses contre son ancien ami, Desmoulins ne veut plus de sa protection — ou ne croit plus en elle.
Il choisit de mourir sans se rétracter. C’est peut-être la seule liberté qui lui reste.
Pendant le procès, Robespierre se tait. Lui qui avait pris sa défense aux Jacobins au risque de se compromettre, lui qui s’était rendu au Luxembourg pour tenter de le sauver, Robespierre s’efface.
Ce silence est le vrai acte de rupture — plus définitif que toutes les querelles publiques. Trois mois plus tard, Robespierre montait à son tour sur l’échafaud.
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