Le baron de Besenval : un officier suisse au cœur de la Révolution française

Pour une analyse détaillée des ordres donnés (ou non) le 14 juillet, consultez notre enquête : L’énigme Besenval : pourquoi n’a-t-il pas tiré le 14 juillet 1789 ?

Un Suisse au service du roi de France

Pierre-Victor, baron de Besenval, naquit à Soleure le 14 octobre 1721. Sa famille, d’origine savoyarde, s’était établie en Suisse au siècle précédent et avait lié son destin à celui de la France. Son arrière-grand-père Martin Besenval avait été anobli par Louis XIV en 1655 en reconnaissance de ses services ; son grand-père Jean Victor Peter avait exercé la plus haute charge de la République de Soleure — celle d’avoyer — jusqu’à sa mort ; son père avait servi comme ambassadeur de France à Varsovie avant de prendre le commandement du régiment des Gardes Suisses.

Pierre-Victor hérita de cette double allégeance — suisse par le sang, français par vocation. Il entra au régiment des Gardes Suisses dès l’enfance, fut capitaine à dix-sept ans, participa aux batailles de Fontenoy (1745), de Raucoux et de Lawfeld, et reçut le brevet de brigadier-général à vingt-cinq ans.

L’inspecteur général des Suisses : réformer une armée

En 1752, le duc de Choiseul lui confia l’inspection générale des troupes suisses au service de la France — onze régiments de mille hommes chacun, plus les Gardes Suisses. Besenval trouva ces corps en piteux état. Il décrit lui-même dans ses Mémoires l’ampleur du chantier et ses résultats :

« J’avais pris les régiments suisses déguenillés, sans émulation, sans discipline, ignorants, occupés uniquement de leurs intérêts, obérés de dettes, peuplés de Français : en trois ans de temps ils étaient des modèles de tenue et de discipline, instruits, liquidés de toutes leurs dettes, et dans l’impossibilité d’en contracter de nouvelles par la police que j’y avais mise ; toujours complets, composés de nationaux et de gens de bonne espèce, pleins d’émulation, ayant repris ces sentiments d’honneur qui font l’âme des troupes. »

Cette réforme lui valut des ennemis en Suisse autant que des admirateurs en France. Le canton de Soleure lui retira sa place au Conseil de la République et lui infligea une amende de 10 000 livres. Il n’en conserva pas moins ses autres charges : en 1767, il reçut la Grand-Croix de l’Ordre de Saint-Louis, et demeura gouverneur militaire de Haguenau et lieutenant-colonel des Gardes Suisses.

Portrait du baron Pierre-Victor de Besenval, lieutenant-général des armées du roi, Révolution française
Portrait de Pierre-Victor, baron de Besenval

À la cour : dans le cercle de Marie-Antoinette

Après la mort de Louis XV, Besenval trouva sa place dans le cercle intime de la jeune reine Marie-Antoinette. Son ami le vicomte de Ségur le décrit dans la Notice qui précède ses Mémoires : bravoure au camp, grâce à la cour, art de raconter des anecdotes, violence de caractère aussitôt oubliée une fois la colère passée.

Le baron de Besenval usa de son crédit auprès de la reine pour faire nommer le marquis de Ségur ministre de la Guerre en 1780, et contribua à la nomination du marquis de Castries à la Marine. En remerciement, Ségur le nomma en 1781 commandant en chef des Provinces de l’Intérieur — Île-de-France, Soissonnais, Berry, Bourbonnais, Touraine et Maine. C’est ce poste qui allait lui valoir un rôle central en juillet 1789.

Sa relation avec la reine connut des hauts et des bas. En 1775, un refroidissement inexpliqué le tint à distance. Besenval, dans ses Mémoires, raconte la délicatesse de sa position à la cour :

Mon rôle était assez difficile à jouer ; il ne fallait être ni bas, ni insolent, ni embarrassé, ce qui aurait été plat ; ni trop assuré, ce qui aurait eu l’air de braver.

La brouille ne dura pas. En 1779, lorsque la reine eut la rougeole, il ne quitta pas son chevet. Elle l’invitait à Trianon dans son cercle le plus intime, où nul autre que les proches élus n’était admis.

1789 : un commandant face à la Révolution

À l’aube de 1789, Besenval perçut mieux que la plupart ce qui se préparait. Dans ses Mémoires, il rapporte que les jeunes courtisans souriaient de ses mises en garde,

« ne voyant dans ces mutineries qu’une conjuration de quelques hommes, et qui ne s’apercevaient pas de la conjuration des choses ».

Dès le printemps, la disette et la fermentation générale l’obligèrent à disperser ses troupes dans les provinces pour protéger les convois de grain.

Puis vint l’affaire Réveillon, en avril 1789 : il fut l’un des deux commandants — avec le duc du Châtelet — à envoyer les Gardes-Françaises et les Gardes-Suisses dans le faubourg Saint-Antoine. Lorsque M. d’Affry, colonel des Gardes Suisses, tomba gravement malade fin avril, Besenval dut cumuler ce commandement avec la surveillance de Paris. Il décrit l’épuisement de ces semaines :

Mes journées étaient employées aux soins qu’exigeait Paris, ainsi qu’à la correspondance de mon commandement ; et, la plus grande partie de la nuit, j’assistais aux assemblées qui se tenaient chez le lieutenant de police, pour assurer l’arrivée des blés nécessaires à la subsistance de Paris.

Le 12 juillet 1789, l’insurrection prit un tour qu’il n’avait pas prévu dans son ampleur. Ses troupes, concentrées place Louis XV sous le commandement du prince de Lambesc, avec les hussards de Bercheny, les dragons de M. de Choiseul, le régiment de Salis-Samade et les Gardes Suisses furent assaillies de pierres et de coups de pistolet sans qu’un seul soldat répondît.

Dans la nuit du 12 au 13, abandonné par Versailles et sans réponse du maréchal de Broglie, il prit la décision qui allait peser lourd sur son procès : ordonner la retraite vers Sèvres. La Bastille tomba le 14 juillet.
Pour la suite de ces journées — la nuit du 13, la chute de la Bastille vue du camp royal, l’arrestation et le procès — voir l’article : Le baron de Besenval en juillet 1789 : la décision fatale.

L’arrestation, la prison, le procès

Arrestation du baron de Besenval à Brie-Comte-Robert, juillet 1789, Révolution française
Arrestation du baron de Besenval à Brie-Comte-Robert, juillet 1789.

Le roi lui ordonna de quitter Paris. Besenval tenta de rejoindre la Suisse, déguisé en officier de maréchaussée — ce travestissement, contraire à son caractère, lui coûta fort : « C’est peut-être la première fois que je me sois laissé mener », écrit-il.

À Villegruis, un village à deux lieues de Provins, la milice nationale cerna l’auberge où il s’était arrêté. Le tocsin sonna. Il fut arrêté.

Conduit d’abord au château de Brie-Comte-Robert, puis au Châtelet à Paris en novembre 1789, il attendit son jugement plusieurs mois. Le comité des recherches de la commune produisit cent cinquante témoins contre lui. Des attroupements réclamaient sa tête sous ses fenêtres.

Un billet anonyme lui parvenait à chaque fois : « Ils viendront, mais j’y serai. » Il découvrit plus tard que ce billet était de la main du général Dumouriez.
Le 1er mars 1790, son avocat Desèze1 (ou Raymond comte de Seze) plaida avec éloquence. Le même jour, le tribunal du Châtelet le déchargea de toute accusation. Besenval raconte :

Je rentrai dans ma maison, où mes amis étaient rassemblés ; et comme tout est pour le mieux, je ressentis en ce moment une émotion qu’aucune autre circonstance de ma vie ne m’a fait éprouver.

Le vicomte de Ségur rapporta un fait que Besenval avait tu dans ses Mémoires : ses défenseurs avaient retrouvé un ordre royal du 12 juillet 1789, signé Louis, ordonnant à Besenval de « repousser la force par la force ». On lui proposa d’en faire usage pour sa défense. Il refusa, déchira le billet et le jeta au feu : il ne voulait pas compromettre « ce malheureux prince ».

Une fin de vie rue de Grenelle

Portrait du baron de Besenval dans son hôtel parisien, vers 1789, Révolution française
Le baron de Besenval dans son hôtel de la rue de Grenelle.

Besenval ne profita guère de sa liberté recouvrée. Sa santé, ébranlée par les mois de captivité, ne se rétablit pas. Il s’alita progressivement, sans perdre pour autant son goût de la société. Le jour de sa mort, survenue le 2 juin 1791 dans son hôtel de la rue de Grenelle, il avait invité vingt-cinq personnes à dîner.
Cet hôtel, qu’il avait acquis en 1764, fut racheté en 1938 par la Confédération helvétique. Il abrite depuis lors l’ambassade de Suisse en France — une continuité que Besenval n’aurait pas désavouée.

Source image : National Gallery uk

Sources

Mémoires du baron de Besenval, édition Firmin Didot frères, Paris, 1846. Numelyo par Gallica

Pierre Micheli, ambassadeur de Suisse, « Le baron de Besenval, officier et homme de cour », La Revue
Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 4 du 4 janvier 1790 (affaire « Befenval« ). Gallica/BnF

  1. Futur défenseur de Louis XVI ↩︎

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