II. L’insurrection de 1789 — le signal fatal de Camille Desmoulins

L’insurrection de 1789 éclate le 12 juillet au Palais-Royal. Camille Desmoulins monte sur une table, tire l’épée, brandit une cocarde verte — et Paris s’embrase. La disgrâce de Necker a tout déclenché. La Gazette nationale du 17 juillet 1789 raconte heure par heure ce signal fatal. Source : Moniteur Universel n°20.

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La disgrâce de Necker et le départ de Versailles

De leur côté, les patriotes qui prévoyaient la marche que la révolution devait prendre, et qui ambitionnaient l’honneur de lui donner l’impulsion, opposèrent une sainte conjuration à celle de la tyrannie. La disgrâce de M. Necker (considérations politiques sur la révolution de France – Gallica) était un des premiers actes nécessaires à l’exécution des projets de la cour. Elle fut résolue et fixée à la nuit du 14 au 15. Mais ceux des conjurés qui investissaient le roi, crurent faire un grand pas en précipitant le départ du ministre, et dès le 11, M. d’Artois, secondé de M. de Breteuil, obtiennent de la faiblesse du monarque le renvoi de M. Necker.

Portrait de Jacques Necker dont le renvoi provoque l'insurrection de 1789
Jacques Necker — sa disgrâce déclenche l’insurrection de 1789. Source Gallica BnF

Il était encore à table lorsque M. de la Luzerne lui apporta la lettre du roi. Sans être troublé, il eut la présence d’esprit de lui dire : « Sans adieu, nous nous reverrons ce soir au conseil », et il continua de s’entretenir librement avec ses invités. Sur les cinq heures, il dit à madame Necker, en présence de tout le monde, qu’il se sentait la tête embarrassée, et qu’il désirait faire avec elle un tour de promenade : ils montèrent en voiture. 

Au bout de l’avenue de Saint-Cloud, le ministre dit au cocher d’avancer encore, et ce ne fut qu’à une lieue de Versailles qu’il ordonna d’aller plus vite et à Saint-Ouen ; c’est dans ce lieu, près Saint-Denis, qu’est située sa maison de campagne.

Il y passa la nuit à faire les préparatifs de son départ, et le lendemain à six heures du matin il en partit pour se rendre à Bruxelles, route la plus courte pour gagner la frontière. Ce fut alors seulement qu’il se permit d’en instruire son beau-frère et madame la baronne de Staël sa fille, en présence desquels il avait reçu la veille l’ordre de fuir comme un coupable, de ce royaume auquel il avait consacré son repos, ses forces, sa fortune et sa vie.

L’effervescence au Palais-Royal et le signal de l’insurrection de 1789

Paris ne reçut que le lendemain1 à midi cette affligeante nouvelle, encore celui qui l’apporta au Palais-Royal fut-il traité d’insensé et d’émissaire des ennemis de la chose publique ; il faillit même être jeté dans un des bassins du cirque. Mais bientôt elle fut confirmée avec des détails qui ne permirent pas de la révoquer en doute. La consternation fut générale, l’exil d’un seul homme devint une calamité publique. On ne considère qu’en frémissant cette disgrâce ; on la regarde comme le signal des trois épouvantables fléaux : de la famine, de la banqueroute et de la guerre civile.

Les spectacles sont aussitôt fermés comme dans les jours de désolation et de deuil. Les ordres de suspendre leurs jeux, partent du milieu de tous les groupes de citoyens réunis par leur douleur commune ; et ces ordres sont respectés.
Au même instant on court en foule au Palais-Royal, moins pour s’assurer de la vérité de l’événement que pour se réunir contre les efforts de la tyrannie. L’indignation est au comble, et l’on vit des Français rassemblés en grand nombre, portant sur leur front la pâleur du désespoir, et sur leurs lèvres le frémissement de la vengeance, s’apprêtant comme des lions, quoique sans armes, à voler au-devant du péril pour sauver la Patrie.

Dans ce moment, un jeune homme (Camille Desmoulins) monte sur une table, crie aux armes ! tire l’épée, montre un pistolet et une cocarde verte. La foule, électrisée par son courage, pousse tout à coup de violentes clameurs. Les feuilles des arbres arrachées en un instant, servent de cocardes à plusieurs milliers d’hommes, et donnent le premier signal de l’insurrection.

Le récit autographe de Camille Desmoulins (12 juillet 1789)

En janvier 1794, en pleine Terreur, Camille Desmoulins rappelle lui-même dans le Vieux Cordelier n°5 son intervention du 12 juillet 1789 au Palais-Royal. Ce témoignage écrit quatre mois avant son arrestation donne au récit une dimension que nulle autre source ne peut égaler — c’est lui qui parle, sachant ce qui l’attend.

« J’ai conspiré pour votre liberté, bien avant le 12 juillet. Robespierre vous a parlé de cette tirade énergique de vers, avant-coureurs de la révolution. Je conspirois, le 12 juillet, quand, le pistolet à la main, j’appelois la nation aux armes et à la liberté, et que j’ai pris le premier cette cocarde nationale que vous ne pouvez pas attacher à votre chapeau, sans vous souvenir de moi. »

Note de l’éditeur : Camille Desmoulins use ici d’un procédé rhétorique singulier : il se présente d’abord à la troisième personne — « Alors parut Camille Desmoulins ; il faut l’écouter lui-même » — comme s’il s’introduisait lui-même sur scène, avant de basculer immédiatement au « je ». C’est une seule et même voix tout au long du récit. Cette construction n’est pas un accident de plume : en janvier 1794, sous la Terreur, Desmoulins sait qu’il plaide pour sa vie.

Page de titre du Vieux Cordelier numéro 5, janvier 1794 — Camille Desmoulins y relate son discours du 12 juillet 1789, signal de l'insurrection de 1789
Le Vieux Cordelier n°5, janvier 1794. Desmoulins y revient sur son appel aux armes du 12 juillet 1789, signal de l’insurrection de 1789. Source : BnF-Gallica.

Alors parut Camille Desmoulins ; il faut l’écouter lui-même : il étoit deux heures et demie ; je venois sonder le peuple. Ma colère contre les despotes étoit tourné en désespoir. Je ne voyois pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés, assez disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités d’un plus véhément courage ; ils se tenoient par la main. Je vis qu’ils étoient venus au Palais-Royal dans le même dessein que moi, quelques citoyens passifs les suivoient :

Messieurs, leur dis-je, voici un commencement d’attroupement civique ; il faut qu’un de nous se dévoue, et monte sur une table pour haranguer le peuple. — Montez-y. — J’y consens. — Aussitôt je fus plutôt porté sur la table que je n’y montai. A peine y étois-je, que je me vis entouré d’une foule immense. Voici ma courte harangue, que je n’oublierai jamais :

Citoyens ! il n’y a pas un moment à perdre. J’arrive de Versailles : M. Necker est renvoyé : ce renvoi est le tocsin d’une Saint-Barthélémi de patriotes ; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champs-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu’une ressource, c’est de courir aux armes, et de prendre des cocardes pour nous reconnoître.
J’avois les larmes aux yeux, et je parlois avec une action que je ne pourrois ni retrouver, ni peindre. Ma motion fut reçue avec des applaudissemens infinis.

Je continuai : — Quelles couleurs voulez-vous ? —
Quelqu’un s’écria : — Choisissez. — Voulez-vous le vert, couleur de l’espérance, ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté d’Amérique et de la démocratie ? Des voix s’élevèrent : — Le vert, couleur de l’espérance !

Alors je m’écriai :
— Amis ! le signal est donné : voici les espions et les satellites de la police qui me regardent en face. Je ne tomberai pas du moins vivans entre leurs mains. Puis, tirant deux pistolets de ma poche, je dis : Que tous les citoyens m’imitent ! — Je descendis étouffé d’embrassemens : les uns me serroient contre leur cœur ; d’autres me baignoient de leurs larmes : un citoyen de Toulouse, craignant pour mes jours, ne voulut jamais m’abandonner. Cependant on m’avoit apporté un ruban vert. J’en mis le premier à mon chapeau, et j’en distribuai à ceux qui m’environnoient. »

Sources texte :
Origine : Le Vieux Cordelier n°5, janvier 1794 page 65 sur Gallica
Reproduite : Collection complète des Tableaux historiques de la Révolution française sur Gallica

Camille Desmoulins au Palais-Royal, signal de l'insurrection de 1789
Camille Desmoulins harangue la foule au Palais-Royal le 12 juillet 1789 — signal de l’insurrection de 1789. – Source Paris musées

La charge du Royal-Allemand et le rôle de Besenval

Enlèvement des bustes de Necker et d'Orléans au cabinet de Curtius insurrection de 1789
L’enlèvement des bustes chez Curtius est une étape clé de l’insurrection de 1789.

Un gros de citoyens se rend au cabinet de Curtius,2 en enlève du consentement de cet artiste, le buste de M. Necker et celui de M. d’Orléans que l’on disait avoir partagé sa disgrâce. On les couvre de crêpes, et on les porte dans les rues au milieu d’un cortège nombreux accompagné d’hommes armés de bâtons ferrés, de hâche, de pistolets, marchant sur plusieurs files et formant une espèce de procession tumultueuse.

Cette cérémonie en même-temps funèbre, triomphante et grotesque, traversait la place de Louis XV, lorsqu’un détachement de Royal-Allemand et de dragons vient le sabre haut charger cette troupe de citoyens.

La cour prévoyant l’impression que ferait sur les esprits le départ de M. Necker, avait envoyé ses satellites pour prévenir l’effet des premiers mouvements, et avait fait avancer Royal-Allemand et le régiment des Gardes-Suisses, précédé de ses canons, sous les ordres de M. de Bezenval, chef de cette expédition. Le buste de M. Necker est brisé, celui de M. d’Orléans échappe avec peine au sabre d’un dragon. Un garde-française sans armes perd la vie, quelques autres personnes sont blessées.

panique aux Tuileries et début de l’insurrection de 1789

C’était le moment où une multitude d’habitants de la capitale, dispersés dès le matin dans le bois de Boulogne, les guinguettes, les maisons de plaisance et les villages qui l’environnent, après s’être livrés dans la plus parfaite sécurité aux plaisirs de la belle saison, regagnaient tranquillement leurs foyers à travers les Champs-Elysées ; leur frayeur fut égale à leur étonnement, en les voyant investis par des soldats étrangers rangés en bataille ; et ils rentrent à pas précipités dans la ville pour s’informer de ce qui s’y passait.

Le prince de Lambesc, colonel de Royal-Allemand, était alors avec sa troupe sur la place Louis XV. Le Peuple indigné l’assaille d’une grêle de pierres. Il perd la tête, s’élance dans les Tuileries avec quelques cavaliers, et d’un coup de sabre blesse un malheureux vieillard perdu de frayeur, M. Chauvet, maître de pension, âgé de 64 ans.

Insurrection de 1789 : Charge criminelle du Prince de Lambesc sur un vieillard au jardin des Tuileries le 12 juillet 1789
Le prince de Lambesc blesse un vieillard aux Tuileries — épisode clé de l’insurrection de 1789. Source Gallica

Note de l’éditeur — Camille Desmoulins, celui qui harangua la foule au Palais-Royal le 12 juillet 1789, fut arrêté en germinal an II (le 5 avril 1794) et comparut devant le Tribunal révolutionnaire qu’il avait lui-même contribué à créer. Entre ces deux dates, il publia le Vieux Cordelier, journal dans lequel il osa demander la clémence contre la Terreur. Il fut condamné à mort et guillotiné le 16 germinal an II — 5 avril 1794. Lire : Procès Camille Desmoulins — 1794, la Révolution dévore ses enfants.

⬇️ Épisode suivant : III. Nuit d’effroi à Paris et pillage des Lazaristes 1789

Cette source témoignage de la Gazette Nationale du 17 juillet 1789 est l’un des plus précis sur le déclenchement de l’insurrection de 1789 à Paris.

  1. Ce jour même, dès le matin, on avait affiché au coin des rues, de grands placards, de par le roi, en grosses lettres, pour exhorter les citoyens à rester chez eux, à ne point se rassembler ; et pour les prévenir que l’arrivée des troupes dans les environs de paris et de Versailles, n’était qu’une simple protection contre les brigands. On en connaissait en effet de forts redoutables ; mais on savait bien que ce n’était pas de ceux-là qu’il s’agissait, et ces placards n’en imposèrent à personne. ↩︎
  2. Sculpteur qui offre au public, dans les lieux les plus fréquentés, des cabinets remplis de diverses effigies en cire, et particulièrement de celles de nos contemporains qui peuvent fixer l’attention, ou piquer la curiosité. ↩︎

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