I. La nuit du 13 juillet 1789 — Paris bascule dans l’insurrection

La nuit du 13 juillet 1789 marque le basculement de Paris dans l’insurrection. La charge du prince de Lambesc aux Tuileries a mis la ville en armes. Les Gardes Françaises rejoignent le peuple, le tocsin sonne dans toutes les paroisses, et les électeurs s’emparent du pouvoir à l’Hôtel-de-Ville. Versailles festoie — Paris se prépare. Source : Moniteur Universel n°20.

Paris sous les armes : le tocsin dans toutes les paroisses

Quelques coups de fusil, et le bruit d’un coup de canon, répandent la terreur parmi les citoyens paisibles que l’agrément de la promenade avait attirés dans ce lieu : hommes, femmes, enfants prennent la fuite dans le plus grand désordre, et se précipitent à toutes les issues du jardin.

À cette vue, les cris redoublés aux armes ! aux armes ! se répètent successivement du Pont-Royal dans tout Paris ; quelques épées brillent, le tocsin sonne dans toutes les paroisses ; on court à l’Hôtel-de-Ville, on se rassemble, on enfonce quelques boutiques d’armuriers.

Des Gardes Françaises s’échappent de leurs casernes, se mêlent avec le Peuple, et déployant une marche plus régulière, impriment ainsi le premier mouvement à la révolution.
Rassemblés en force près du dépôt sur le vieux boulevard, ils s’avancent en bon ordre, attaquent un détachement de Royal-Allemand, et font mordre la poussière à trois cavaliers, à la première décharge. Ceux-ci, quoique assaillis, essuient le feu de leurs adversaires sans riposter, et se replient sur la place Louis XV où était le gros de leur régiment.

Les Gardes Françaises chassent les troupes de Paris

Sur les onze heures du soir, les Gardes Françaises se rendent au Palais-Royal, au nombre d’environ douze cents, se concertent entre eux, et sans officiers ni artillerie, se déterminent à se porter sur la place de Louis XV pour en chasser les troupes réglées qui l’occupaient. Ils sont encouragés par tout le peuple qui remplissait le jardin. Cette petite armée, fortifiée d’un bon nombre de Parisiens déterminés à vendre chèrement leur vie, se met en marche à la lueur d’une quantité suffisante de flambeaux et de lanternes.

Mais les troupes de la place ne jugèrent pas à propos de faire plus de résistance que sur les boulevards. Elles se retirèrent à Versailles, et leur exemple fut suivi par tout ce qu’il y avait de troupes réglées dans la ville, qu’elles évacuèrent en même temps.

Prémices pour la prise de la Bastille : Gardes Françaises face au Royal-Allemand — nuit du 13 juillet 1789, Paris Musées
Les Gardes Françaises face au Royal-Allemand sur les boulevards, nuit du 13 juillet 1789 – Source : Paris Musées

La nuit du 13 juillet 1789 — Paris veille, Versailles festoie

Dans cette nuit désastreuse, le sommeil ne descendit que sur les yeux des enfants : seuls ils reposèrent en paix, tandis que leurs pères alarmés et leurs mères éplorées veillaient auprès de leurs berceaux.

On n’était pas plus tranquille à Versailles : toute la ville était livrée à la plus morne tristesse. M. Necker n’y était plus. Un bouleversement universel dans tout le ministère annonçait à tous les citoyens le triomphe et la maturité du complot des ennemis de la cause publique.

Les suppôts de la cour, au contraire, s’applaudissaient de leur victoire ; ils se réjouissaient de la consternation et des larmes des bons citoyens ; ils dansaient au bruit d’une musique allemande, et insultaient dans des chansons lascives et grossières les amis de la liberté.

Mais leurs chants de triomphe furent bientôt interrompus.
Une fausse alerte les fait trembler à leur tour. Les communications avec la capitale sont interrompues ; ni les courriers de la poste, ni les gens de pied, ni les voitures ne peuvent franchir les barrières. Le chemin de Versailles est aussitôt couvert de troupes, les gardes-du-corps eux-mêmes passent la nuit en bataille, le pont de Sèvres est gardé avec du canon, et l’ordre est donné de le rompre si l’on ne peut le défendre avec avantage.

Le lendemain, un bruit sourd se répand jusqu’au chef-lieu du complot, de la prochaine arrivée de cent mille citoyens armés pour saisir les chefs et les complices. Les conjurés éperdus ne savent plus quel parti prendre, ni quel ordre donner : l’exil précipité du ministre, l’équipée du prince de Lambesc, l’insurrection de Paris, l’indignation générale, la crainte de la défection des troupes déconcertent leurs mesures et arrêtent toutes leurs opérations.

Paris s’organise : la naissance du Comité permanent

Pendant ce temps, Paris s’occupait de sa défense. La multitude, plus souvent le jouet et l’instrument du despotisme que le soutien et le vengeur de la liberté, s’était déclarée pour la cause publique.

Tout à coup une heureuse pensée venue à un bon citoyen devint un foyer de lumière et sauva la capitale. Paris avait deux cent mille bras pour le défendre, mais il n’y avait point de têtes pour commander. À la voix de ce citoyen généreux, les électeurs sont convoqués ; au péril de leur vie ils s’emparent avec courage de l’autorité, et les citoyens leur obéissent avec confiance.

Le dimanche 12 juillet, à six heures du soir, les électeurs ayant appris que l’Hôtel-de-Ville était rempli d’un grand nombre de citoyens, s’y sont rendus pour prendre provisoirement le gouvernement de la ville. Sur les onze heures du soir, après de longs débats, ils prirent l’arrêté suivant :

« Sur les demandes pressantes de nombre de citoyens alarmés qui se sont rendus à l’Hôtel-de-Ville, et qui ont témoigné leur appréhension aux électeurs alors assemblés ; pour tâcher de prévenir le tumulte, lesdits électeurs ont arrêté que les districts seront sur-le-champ convoqués, et que les électeurs seront envoyés aux postes des citoyens armés, pour les prier de supercéder, au nom de la Patrie, à toute espèce d’attroupement et voie de fait. »

Sur la proposition d’un électeur, on créa un comité permanent — ainsi nommé parce que son service devait durer sans interruption, jour et nuit. Furent nommés pour le composer : le prévôt des marchands, M. Ethis de Corny, procureur du roi, les quatre échevins, le greffier de la ville, et plusieurs électeurs dont MM. l’abbé Fauchet, Moreau de Saint-Méry, et le marquis de la Salle, nommé commandant en chef de la milice bourgeoise naissante.

Flesselles à l'Hôtel-de-Ville — nuit du 13 juillet 1789, formation du Comité permanent, Paris Musées
M. de Flesselles à l’Hôtel-de-Ville lors de la nuit du 13 juillet 1789 — Source : Paris Musées

Le pillage des Lazaristes et la justice populaire

Pendant que les bons citoyens s’occupaient ainsi du danger présent, le Peuple armé de piques grossières que les maréchaux avaient forgées à la hâte pendant la nuit se porta dans divers endroits. Un peloton, soupçonnant que les religieux de la congrégation connue sous le nom de lazaristes avaient du blé emmagasiné, s’achemina vers le couvent et enfonça, à coups de haches, les portes de cet asile.

Un vieillard à cheveux blancs, courbé sous le poids des années, tombe sur ses genoux chancelants et les conjure de respecter… À peine a-t-il le temps de se relever pour se soustraire à leurs fureurs sacrilèges ; bibliothèques, tableaux, fenêtres, armoires, cabinets de physique, tout est marqué de l’empreinte du plus horrible désastre. On chargea cinquante-deux voitures du grain ou des farines qui garnissaient les magasins.

On ne vola rien pour l’emporter, ou pour le plaisir de voler ; car un de la troupe ayant été pris en flagrant délit, justice en fut faite sur le champ. Deux des plus grands et des plus forts, ayant appuyé leurs énormes lances sur leurs épaules, formèrent pour ainsi dire une potence vivante, à laquelle le voleur fut incontinent accroché et étranglé. Le reste escorta les voitures, qui furent conduites à la halle, et sur lesquelles on fit monter quelques-uns des religieux, pour servir d’ornement à cette espèce de triomphe.

Pillage de la maison Saint-Lazare — nuit du 13 juillet 1789, Louvre
Pillage de la maison de Saint-Lazare, lundi 13 juillet 1789 — Collections du Louvre

Vers le 14 juillet 1789 — la commune se forme

Dans l’après-midi, on découvrit au port Saint-Nicolas un bateau rempli de poudres ; il fut déchargé et mis sous la sauvegarde des bourgeois. Les citoyens passèrent une nuit un peu plus calme que la précédente, toujours veillant cependant, les hommes armés, les femmes assises sur des monceaux de pierres et de pavés arrachés dans leurs cours et transportés dans les appartements pour s’en servir contre les agresseurs.

On sut, dès l’entrée de la nuit, qu’une portion des soldats étrangers et que tous les régiments nationaux devaient refuser le service à leurs chefs, et s’étaient déclarés pour leur commune Patrie, à l’exemple de leurs frères les Gardes Françaises.

Les tocsins qui n’avaient encore été que les avant-coureurs des désastres ouvrent alors les cœurs à l’espérance ; tout le monde s’aborde, se salue, connus ou inconnus, ouvriers, riches, pauvres, nobles, bourgeois, se rapprochent, se questionnent, et se témoignent ces sentiments de fraternité qui, dans les grands désastres, rappellent toujours les hommes aux saintes lois de l’égalité. La commune se forme.

Note de l’éditeur : Tandis que Paris s’arme durant cette nuit d’insurrection, à l’autre bout de la ville, le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, commence à préparer ses défenses. C’est l’affrontement entre cette milice parisienne naissante et la vieille forteresse royale qui marquera la journée du lendemain.

⬇️ Épisode suivant : II. Camille Desmoulins — l’insurrection de 1789

Sources

Gallica : Gazette nationale ou le Moniteur universel, n° 20 du 17 au 20 juillet 1789

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