XIX. L’horreur de la Bastille — témoignages sur la détention

L’horreur de la Bastille ne se limitait pas aux supplices physiques. Solitude absolue, repas infâmes, vexations quotidiennes du gouverneur De Launay — la Gazette nationale du 25 juillet 1789 livre pour la première fois les témoignages des prisonniers sur leurs conditions de détention. Un récit accablant. Source : Moniteur Universel n°24.

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incertitude, solitude et repas à la Bastille

La réalité porte sa mesure avec elle ; un malheur connu navre le cœur : mais enfin on s’efforce d’y remédier ou de prendre son parti ; mais un malheur vague ouvre un champ sans bornes aux égarements de la douleur, qu’aggrave en quelque sorte l’espoir, en nous empêchant de nous en affranchir. L’incertitude tourmente et déchire sans relâche, et la solitude et l’ennui enveniment la blessure.

Simon-Nicolas-Henri Linguet — portrait, témoin de l'horreur de la Bastille, gravure XVIIIe siècle
Linguet, auteur des Mémoires sur la Bastille (1783), témoin de l’horreur de la Bastille — Source gravure : Stanford University Libraries

Les heures de repas étaient sept heures pour le déjeuner, onze heures pour le dîner, six heures pour le souper. Ces trois époques étaient ordinairement les seuls instants qui interrompissent la solitude des prisonniers ; et ces instants étaient des plus rapides, car les porte-clefs ne faisaient guère que déposer promptement leur fardeau, couper à la hâte, s’il le fallait, les morceaux avec un couteau à lame arrondie qui était bien vite refermé, et s’empressaient de fuir de ces tours redoutables, au bas desquelles une sentinelle attendait leur sortie.

« C’est ordinairement la nuit, dit M. de Mirabeau, que le prisonnier y est plongé ; car on s’accoutume en France à la méthode espagnole, qui du moins est une sorte d’hommage que le despotisme rend à l’opinion publique et à l’équité. Il craint d’exciter trop souvent l’indignation ou la terreur : il craint que le soleil n’éclaire ses violences.

La faible lueur d’une lampe vraiment sépulcrale éclaire les pas du captif. Deux conducteurs, semblables à ces satellites infernaux que les poètes placent dans le Tartare, guident sa marche. Des verrous sans nombre frappent ses oreilles et ses regards : des portes de fer tournent sur leurs gonds énormes, et les voûtes retentissent de cette lugubre harmonie.

Un escalier tortueux, étroit, escarpé, allonge le chemin et multiplie les détours : on parcourt de vastes salles ; la lumière tremblante qui perce avec effort dans cet océan de ténèbres, et laisse apercevoir partout des cadenas, des verrous et des barres, augmente l’horreur d’un tel spectacle et l’effroi qu’il inspire.

Le malheureux arrive enfin dans son repaire ; il y trouve un grabat, deux chaises de paille et souvent de bois, un pot presque toujours ébréché, une table enduite de graisse… et quoi encore… ? Rien…. Imaginez l’effet que produit sur son âme le premier coup d’œil qu’il jette autour de lui. »

Note de l’éditeur — Linguet n’est pas le seul prisonnier à avoir témoigné de l’horreur de la Bastille. Jean-Henry Masers de Latude, détenu pendant près de trente ans, en a laissé un récit tout aussi accablant.

Le tarif des prisonniers selon leur rang

La Nation payait cependant assez chèrement le geôlier galonné de ces obscures prisons. Outre des appointements considérables, le roi lui passait chaque jour quinze places mortes à 10 livres, ce qui faisait 150 livres par jour de bénéfice net. Un tarif réglait la dépense des prisonniers pour la table, le blanchissage et la lumière, selon leur état.

Un prince du sang était à 50 livres par jour ; un maréchal de France à 56 livres ; un lieutenant général à 15 livres ; un conseiller au parlement à 15 livres ; un juge ordinaire, un prêtre, un financier à 10 livres ; un bon bourgeois, un avocat à 5 livres ; un petit bourgeois à 3 livres, et les membres des moindres classes à 2 livres 10 sous : c’était le taux des gardes et des domestiques. Voilà ce que chaque prisonnier coûtait au roi, selon sa condition.

Qu’on ajoute les revenus immenses que le gouverneur retirait de la location des fossés de la Bastille et des boutiques qui les environnaient, et que l’on se fasse, s’il est possible, une idée de ce marquis de Launay, qui avait la lâche atrocité de commettre encore des vexations de tout genre sur les malheureux qui languissaient dans les fers, et d’aggraver par d’odieuses rapines les maux de leur captivité.

Note de l’éditeur — Ce témoignage sur le tarif des prisonniers illustre l’une des dimensions les moins connues de l’horreur de la Bastille : l’enrichissement personnel du gouverneur sur la misère des détenus.

Bibliothèque refusée et promenades supprimées

Note de l’éditeur : L’horreur de la Bastille ne se limitait pas aux souffrances physiques — l’isolement, la suppression des promenades et le refus de tout accès aux livres constituaient une torture psychologique délibérée.

Il y avait à la Bastille une bibliothèque léguée aux prisonniers par un étranger qui y était mort au commencement de ce siècle. On en prêtait les livres à quelques-uns, et l’on permettait aux plus recommandés d’y aller en choisir eux-mêmes. Mais on refusait à plusieurs ce soulagement de l’esprit ; on craignait qu’ils ne fussent pas assez malheureux ! « Je laisse à penser, dit l’auteur de l’ouvrage sur les prisons d’État, ce qu’est le tête-à-tête de ces barreaux, sans distraction d’aucune espèce, et la longueur des vingt-quatre divisions du jour, quand la douleur chasse le sommeil, quand on ne peut s’entretenir ni avec les vivants, ni avec les morts. »

Avant que le régime de la Bastille fût porté aux excès de rigueur où il était parvenu, on accordait aux prisonniers tous les adoucissements compatibles avec la sûreté de la prison. On allait, à peu près quand on voulait, se promener sur les tours. Le jardin du bastion offrait une autre promenade également en plein air, et où la vue, sans être moins variée, laissait moins de prétexte et de crainte à l’inquiète et soupçonneuse politique des gouverneurs.

On écrivait, on recevait des lettres et même des visites du dehors. Le gouverneur et les officiers de l’état-major allaient visiter les prisonniers, dînaient dans leur chambre ou les invitaient à venir dans la leur ; ils étaient presque leurs amis : ils les gardaient, mais ne les tourmentaient pas. C’est qu’alors la plupart de ceux qui y étaient détenus étaient des ennemis du gouvernement, qu’on s’assurait, mais ne haïssait pas.

Mais sous le dernier règne, cette forteresse fut remplie non d’ennemis de l’État, mais d’ennemis des ministres, de leurs favoris, de leurs maîtresses ou de leurs commis. De cette différence dans les motifs de l’emprisonnement résulta une très grande différence dans le traitement. Par exemple, on ne donnait aux prisonniers que six petites bûches par jour pour se réchauffer dans leurs tours glaciales.

La haine est cruelle, et la vengeance se plaît à appesantir les fers de ses victimes et à leur faire savourer ses poisons. La méfiance naquit à la suite des abus d’autorité, et le despotisme, effrayé lui-même de ses propres attentats, couvrit sa férocité de la nuit du mystère. Dès lors toute communication avec le dehors fut interdite ; toute conversation même avec ses compagnons de misère, ou avec des agents subalternes de la tyrannie, devint criminelle. Les officiers cessèrent de visiter leurs captifs, ou ne les virent plus que pour tendre des pièges à leur bonne foi, et acheter par de basses délations la confiance de leurs supérieurs.

La censure des lettres et les interrogatoires

Alors toutes les lettres durent passer par les mains du major, qui les envoyait à la police ; et c’était après y avoir subi un nouvel examen qu’on les remettait à leur adresse, ou qu’on les supprimait. Les réponses devaient de même être adressées à la police, qui les faisait tenir au major, et celui-ci en donnait communication au prisonnier. Les visites étaient irrévocablement interdites avant l’interrogatoire, que l’on ne daignait souvent faire qu’au bout de plusieurs semaines, et même de plusieurs mois.

On faisait descendre l’accusé dans la salle du conseil. Il y trouvait des commissaires, tels que le lieutenant de police, un conseiller d’État, un maître des requêtes, etc.

Souvent le premier n’arrivait qu’à la fin de l’interrogatoire ; des faits bien constants prouvent même que fréquemment il s’en dispensait totalement, et cependant il signait toujours. Ces vils instruments des vengeances ministérielles, prostituant les fonctions sacrées de la magistrature, descendaient lâchement au mensonge et employaient les menaces, les insultes, les promesses, les cajoleries, selon les personnes et les circonstances, pour arracher aux infortunés qu’on leur livrait des aveux qui pussent les perdre et prolonger leur détention.

L’affaire de Laporte et du chevalier de Rohan

Quelquefois on joignait la cruauté à la fourberie. Ainsi le cardinal de Richelieu, voulant tirer de Laporte, valet de chambre de la reine Anne d’Autriche, ce qu’on prétendait qu’il devait savoir de cette princesse, on lui donna un billet qu’on avait eu l’insolence d’arracher à cette malheureuse reine, par lequel elle lui marquait qu’elle avait dit la vérité, et qu’ainsi il pouvait en faire autant. Ensuite on lui fit subir un interrogatoire.

L’infâme magistrat, après avoir essayé en vain et le perfide patelinage, et les promesses, et le ton d’intérêt, passe tout à coup aux menaces ; tire un papier de son sac et le lui montre en disant :

« Voilà un arrêt qui vous condamne à la question ordinaire et extraordinaire, c’est ce que vous vaut votre opiniâtreté. »

Et sur-le-champ il le fait descendre à la chambre de la question : on lui en fait voir en détail tous les instruments ; on lui explique au long l’usage des ais, des coins, des cordages ; on lui dépeint les cruelles douleurs, le tiraillement des chairs, le craquement des os, l’aplatissement des genoux, etc. C’est ainsi qu’à plus d’une époque on a préparé les prisonniers de la Bastille à l’interrogatoire qu’on leur faisait subir.

Exécution du chevalier de Rohan — horreur de la Bastille, aveux arrachés, gravure XIXe siècle
Exécution de Louis de Rohan et de ses complices — illustration de l’horreur de la Bastille, gravure Lardinel, Wikimedia Commons

Le chevalier de Rohan, grand veneur de France, ayant été arrêté en 1674 sur le soupçon, qu’avaient donné des lettres surprises dans ses équipages, qu’il voulait livrer Le Havre aux Anglais, fut mis à la Bastille. Un nommé de la Truauerie, son entremetteur, dont on voulut aussi se saisir, se défendit, fit feu et fut tué sur la place. Des gens attachés au grand veneur allèrent plusieurs fois le soir crier autour de la Bastille dans des porte-voix : « La Truauerie est mort et n’a rien dit. »

Mais le chevalier de Rohan ne les entendit pas, cependant il n’avoua rien.

Les commissaires n’en pouvant rien tirer, lui dirent que le roi savait tout, qu’il n’attendait que son aveu pour lui accorder sa grâce. L’infortuné se fia à cette promesse, convint de son crime, et eut la tête tranchée.

L’horreur de la Bastille : aveux arrachés et visites en chantage

Dans le temps de l’affaire des parlements, un homme est arrêté ; il est soupçonné d’avoir des complices qu’il ne veut pas révéler. On le précipite dans un cachot. L’horreur de ce lieu où il n’avait d’autre société que des rats gros comme des chats — c’est l’expression du porte-clef lui-même — lui fait avouer tout ce qu’il sait, peut-être même ce qu’il ne sait pas, et sur sa simple déposition quatorze personnes sont conduites le lendemain à la Bastille.

Telle est la justice, telles sont les formes et la procédure des despotes.

Après les interrogatoires, on permettait quelquefois de recevoir des visites à ceux pour qui des parents et des amis puissants sollicitaient cette faveur avec de grandes instances. Et qu’était-ce, grand Dieu ! que cette faveur si rare ?

Celui qui avait la permission de voir un prisonnier arrivait muni d’une lettre du lieutenant de police adressée au gouverneur, au lieutenant de roi, ou au major, dans laquelle le nombre et la durée des entrevues étaient fixés. Elles se faisaient en présence d’un ou deux témoins qui se tenaient entre le prisonnier et la personne qui venait le voir. Cette personne ne pouvait lui parler d’aucun objet relatif à sa détention, hors le cas d’une procédure entamée, dans lequel on obtenait quelquefois un conseil, avec qui l’on pouvait conférer.

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Sources :

Vous pouvez retrouver cette partie de l’article paru dans la Gazette nationale ou le Moniteur universel du 25 juillet 1789 sur Gallica

Mémoires de Linguet sur la Bastille. et Mémoires de Dusaulx – Gallica

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