Si la Bastille était une cage de pierre réputée inviolable, Jean-Henry Masers de Latude en fut le plus célèbre évadé. Pourtant, derrière ce nom à la particule prestigieuse se cache une réalité plus modeste : celle de Jean-Henry Danry, un simple garçon chirurgien dont l’ambition démesurée allait sceller le destin. Prisonnier pendant trente-cinq ans sous le règne de Louis XV, il a transformé sa captivité en une épopée de survie et d’ingéniosité qui a fasciné l’Europe entière.
Une ambition qui tourne au drame
Né le 23 mars 1725 à Montagnac, en Gascogne, Latude (Danry) est un jeune homme ambitieux et quelque peu mythomane. En 1749, pour s’attirer les faveurs de la favorite royale, il imagine un stratagème risqué : il informe Madame de Pompadour d’un complot (fictif) visant à l’empoisonner, espérant une récompense.
Le plan se retourne contre lui. Démasqué, il est envoyé à la Bastille par lettre de cachet le 1er mai 1749. Ce qui ne devait être qu’une brève incarcération devient le début d’un calvaire de trois décennies.

Mons. De Launey, je vous fais cette lettre pour vous dire de recevoir en mon château de la Bastille les nommés Danry, garçon chirurgien, et Bengues, garçon apothicaire, et de les y détenir jusqu’à nouvel ordre de ma part ; sur ce je prie Dieu qu’il vous ait, Mons. De Launey, en sa sainte garde. Signé : Louis
Source : Manuscrits de la bibliothèque de l’Arsenal. Archives de la Bastille Gallica
Les lettres de Danry : l’humilité avant la révolte
Ces deux manuscrits révèlent la vérité brute sur les origines de l’affaire. Signés de son nom de naissance, Danry, ils montrent un homme aux abois. Loin de la légende héroïque, le futur Latude y confesse que c’est « la misère pressée par la faim » qui l’a poussé à commettre sa faute contre la Marquise de Pompadour. Ce témoignage direct, écrit depuis sa cellule, est la preuve que son destin a basculé sur un acte de désespoir avant de devenir, par la force des évasions, un combat politique contre l’arbitraire.


Source : Manuscrits de la bibliothèque de l’Arsenal. Archives de la Bastille. Gallica
Si la misère pressée par la faim m’a fait commettre une faute contre votre chère personne, ça n’a point été dans le dessein de vous faire avoir aucun mal, Dieu m’en est témoin.
Si sa divine bonté voulait aujourd’hui en ma faveur vous faire connaître mon âme repentante de sa très grande faute, et les larmes que je répands depuis cent quatre-vingt-huit jours à l’aspect des grilles de fer, vous auriez pitié de moi.Madame, au nom de Dieu qui vous éclaire que votre juste courroux daigne s’apaiser sur mon repentir, sur ma misère, sur mes pleurs. Un jour, Dieu récompensera votre humanité. Vous pouvez tout.
Madame, Dieu vous a donné pouvoir auprès du plus grand roi de la terre sont bien aimé il est miséré miséricordieux il n’est point cruel Il est chrétien.
Si sa divine puissance me fait la grâce d’obtenir de votre générosité, la liberté, je mourrai plutôt et manquerai….
J’ai fondé toutes mes espérances sur votre charité chrétienne. Soyez sensible à ma prière, ne m’abandonnez point à mon malheureux sort.J’espère en vous, Madame, et Dieu me fera la grâce que toutes mes prières seront exaucées pour accomplir tous les désirs que votre chère personne souhaite.
J’ai l’honneur d’être avec un repentir digne de grâce.
Madame,
Signé : Votre très humble et très obéissant serviteur.
Danry
Le sang pour encre : l’ultime recours face à l’oppression
L’arbitraire de la Bastille ne se limitait pas à l’enfermement ; il visait à réduire le prisonnier au silence absolu. Sous l’autorité du gouverneur de Launay, l’accès à l’écriture est strictement interdit à Latude. Face à ce mur de silence, le captif utilise une méthode désespérée pour interpeller le lieutenant général de police Berryer : il déchire un morceau de sa chemise et utilise son propre sang en guise d’encre.

Texte de la missive : Monseigneur, je vous écris avec de mon sang sur mon linge, parce que messieurs les officiers me refusent d’encre et de papier ; voilà plus de six fois que je demande à leur parler inutilement. Qu’est-ce donc, monseigneur, avez-vous résolu ? Ne me poussez pas à bout. Au moins ne me forcez pas à être bourreau de moi-même. Envoyez-moi une sentinelle pour me casser la tête, c’est bien la moindre grâce que vous puissiez m’accorder.
Source : Manuscrits de la bibliothèque de l’Arsenal. Archives de la Bastille – Gallica
LATUDE : ingénieur de sa propre liberté
Latude ne se résigne jamais. Il s’évade trois fois de différentes prisons (Bastille, Vincennes), mais son exploit le plus spectaculaire a lieu à la Bastille dans la nuit du 25 au 26 février 1756.
Pendant 18 mois, avec son codétenu Alègre, il travaille dans le plus grand secret :
- L’échelle de corde : Ils effilochent leurs chemises, leurs serviettes et leurs bas de soie pour tresser une corde de 55 mètres et une échelle de bois faite de bûches de chauffage.
- L’évasion : Ils grimpent par la cheminée de leur cellule, atteignent le haut des tours, descendent les 30 mètres de muraille jusqu’au fossé, et percent un mur d’enceinte alors qu’ils ont de l’eau jusqu’à la ceinture.
Le survivant de l’arbitraire
Repris à chaque fois, Latude finit par être libéré définitivement en 1784, grâce à l’intervention d’une femme courageuse, Madame Legros, touchée par ses récits. À sa sortie, il devient une véritable célébrité.
L’arbitraire dont Latude fut la victime la plus célèbre est celui-là même qui conduira le gouverneur De Launay à sa perte lors de la chute de la forteresse.
Lors de la prise de la Bastille en 1789, il est fêté comme un héros et un martyr de la liberté.
Il s’éteint à Paris le 1er janvier 1805, à l’âge de 79 ans, après avoir survécu à la monarchie, à la Terreur et vu l’avènement de l’Empire.
L’anecdote : « L’échelle de soie »
L’anecdote la plus incroyable concernant son évasion de 1756 réside dans la dissimulation de son matériel.
Pour cacher les dizaines de mètres de corde et les outils fabriqués avec des débris de fer, Latude et Alègre avaient aménagé une cachette sous les dalles de leur cellule. Ils utilisaient un couteau fabriqué à partir d’un vieux gond de porte pour soulever une pierre du sol.
Latude racontera plus tard qu’il passait ses journées à « tricoter » de la corde en faisant semblant de lire, cachant ses écheveaux dès qu’il entendait le pas du gardien dans le couloir.
Cette célèbre échelle de corde fut exposée au public après 1789 comme une preuve de l’ingéniosité humaine face à la tyrannie.

Source : Collections Louvre
Sur cette gravure de 1789, le célèbre prisonnier pointe du doigt la Bastille et s’appuie sur l’échelle de corde qu’il a fabriquée en secret pour s’évader de la forteresse. Une œuvre d’Antoine Vestier célébrant le triomphe du courage sur l’arbitraire. »
SourceS
Et pour en savoir plus
Gallica : Mémoires de Henri Masers de Latude Tome 1
Gallica : Mémoires de Henri Masers de Latude Tome 2
Gallica : Discours de M. de Latude sur le despotisme dévoilé, prononcé à la barre de l’Assemblée nationale par M. Thiery
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