XVII : Les cachots de la Bastille — l’enfer secret de la forteresse

Les cachots de la Bastille révèlent l’horreur d’une forteresse royale aux huit tours redoutées. Souterrains, calottes et oubliettes : le peuple de Paris découvrit ces secrets le 14 juillet 1789. Reproduit mot pour mot depuis la Gazette Nationale n°23, publiée le 23 juillet 1789.

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La Bastille avant la prison : une forteresse médiévale

Ce fut Charles V qui jeta les fondements de la Bastille. Ce n’était d’abord que deux tours jointes par une arcade et destinées à défendre l’entrée de Paris. Ces deux premières tours étaient celles du Trésor et de la Chapelle. Quelque temps après, on en fit élever deux autres, qui furent nommées depuis la tour de la Liberté et la tour de la Bertaudière.

Vers l’an 1383, Charles VI fit construire les quatre autres, les réunit entre elles par un mur, les entoura d’un large fossé, détourna le chemin à gauche comme il existe encore aujourd’hui, et d’une simple bastille qu’elle était dans l’origine, en fit une véritable forteresse, composée de huit grosses tours rondes, jointes par des massifs de maçonnerie de neuf pieds d’épaisseur.
En 1553 on y ajouta un bastion entier à orillons dont on voit encore les fondements.

Les huit tours de la forteresse qui abritent les cachots de la Bastille terrorisaient Paris avant 1789
Belle vue sur les huit tours de la forteresse qui abritent les horreurs des cachots de la Bastille terrorisaient Paris avant 1789

Les huit tours de la Bastille et leur histoire

Les deux tours de la porte Saint-Antoine

  • Tour de la Chapelle : Au XVe siècle s’y trouvait la chapelle, qui fut ensuite transférée de l’autre côté de la cour entre les tours de la Liberté et de la Bertaudière. Nom fonctionnel donc, lié à l’usage liturgique.
  • Tour du Trésor : Elle sera utilisée régulièrement comme « coffre-fort » des fonds et deniers publics. C’est Sully, nommé gouverneur en 1602, qui y abrita officiellement le trésor royal — on la désignait alors sous le terme de « buffet du roi ».

Les deux tours suivantes (1370-1382)

  • Tour de la Liberté : L’origine est incertaine. Selon une étymologie, il s’agit d’une appellation sarcastique donnée par les Parisiens en 1380 après une révolte ; selon une autre, les prisonniers qu’elle héberge disposent d’un peu plus de liberté que les autres.
    La première version est la plus savoureuse : c’est dans cette tour que sera enfermé Hugues Aubriot lui-même sous Charles VI, le constructeur de la Bastille, emprisonné dans son propre ouvrage !
  • Tour de la Bertaudière : Bertaud, maçon, se tua en tombant durant sa construction. La tour porte le nom du malheureux ouvrier mort sur le chantier. C’est aussi la tour du Masque de Fer, qui y fut enfermé.

Note de l’éditeur : La tour de la Bertaudière fut notamment la prison du mystérieux Masque de Fer. L’histoire de ce prisonnier inconnu reste l’une des plus grandes énigmes de la Bastille. À rapprocher de notre article sur Jean-Henry Masers de Latude : est-il le plus célèbre évadé de la Bastille ?

Le Masque de Fer dans les cachots de la Bastille — légende ou portrait véritable ? Gravure du XVIIIe siècle
Portrait véritable de l’Homme au Masque de Fer, prisonnier des cachots de la Bastille — Source : Gallica

Texte sous l’image : Les uns croyent que c’est le Comte de Vermandois d’autres que c’est le Duc de Monmouth et tous s’appuient sur des conjectures vraisemblables ; on nous fait esperer que le Voile qui couvre ce secret sera levé au moyen des renseignements trouvés à la Bastille.
Il a été Enterré à St Paul sous le nom de Machyalé.

Enfin, Les quatre tours de Charles VI

  • Tour du Coin : Au coin de la rue Saint-Antoine. Nom purement topographique.
  • Tour du Puit : En raison de la proximité du puits de la Bastille. Nom fonctionnel lié à l’approvisionnement en eau.
  • Tour de la Comté : Selon Fernand Bournon, repris par Frantz Funck-Brentano, son nom fait référence probablement au « comté de Paris ».
  • Tour de la Bazinière : De la Bazinière, trésorier de l’Épargne, y a été enfermé. Elle porte le nom d’un de ses premiers prisonniers notables.

Hugues Aubriot : le fondateur emprisonné dans son œuvre

Il paraît qu’elles ne tardèrent pas longtemps à servir de prisons, car Hugues Aubriot, prévôt des marchands, qui en posa la première pierre le 22 avril 1370, y fut enfermé en 1381 et y finit ses jours, selon plusieurs historiens. La Bastille devint donc funeste à son fondateur, comme le gibet de Montfaucon à Enguerrand de Marigny, et les cages de fer à l’évêque de Verdun, qui en fut l’inventeur.
Ainsi, par une sage loi de la Providence, ces hommes cruels qui s’exercent à ajouter de nouveaux maux à la coupe d’amertume que la nature a répandue sur la vie humaine, sont communément livrés eux-mêmes aux supplices et aux tourments qu’ils avaient imaginés pour leurs semblables.

Les cachots de la Bastille : calottes, grilles et ténèbres

Chaque tour était une prison à cinq étages. Les cachots et les calottes — on appelait ainsi les chambres placées immédiatement sous les plates-formes — étaient les plus affreuses de toutes. En été, une chaleur brûlante ; en hiver, un froid excessif en rendait le séjour également insupportable. Un ancien créneau, qui servait de fenêtre, pratiqué dans un mur épais de six pieds, assez large en dedans mais s’étrécissant vers le dehors au point de n’avoir pour ouverture sur les fossés qu’une longue fente de deux à trois pouces de large, et fermée à son extrémité la plus étroite par de grosses grilles de fer, laissait à peine pénétrer dans ces chambres une faible lueur.

Des cachots de la Bastille aux chambres des étages

Presque toutes les prisons des autres étages des tours étaient des polygones irréguliers de quinze à seize pieds de diamètre, sur quinze à vingt pieds d’élévation ; ce qui les rendait plus supportables que les calottes ; quelques-unes même avaient plusieurs fenêtres ; mais elles étaient presque entièrement masquées par l’épaisseur des murs.

Cette épaisseur augmentant à mesure qu’on se rapprochait du sol, allongeait les embrasures, et le prisonnier recevait ainsi d’autant moins de lumière qu’il était plus éloigné de leur ouverture.
Quelquefois même le gouverneur, jaloux de cette faible clarté, lui en interceptait encore une partie, en adaptant extérieurement à ces fenêtres des hottes en planches, qui lui dérobaient le peu de vue dont il pouvait jouir sur Paris ou sur la campagne, et ne laissaient arriver jusqu’à lui qu’un jour qui se plongeait obliquement dans sa chambre.

Ces espèces de meurtrières étaient de plus garnies, à différents points de leur profondeur, de deux et quelquefois trois grosses grilles de fer. Chaque prison était fermée par deux portes épaisses de deux à trois pouces, dont quelques-unes avaient des guichets.

Un des cachots de la Bastille où gémissaient les prisonniers de la Bastille, 14 juillet 1789
Les prisonniers oubliés dans les cachots de la Bastille — Gallica

Verrous, grilles et portes ferrées

L’intérieur de plusieurs était recouvert de fer, et leurs lourds verrous et leurs serrures énormes faisaient retentir toute la tour d’un bruit affreux quand on les ouvrait ou quand on les fermait. Chacune de ces prisons était numérotée, et les infortunés étaient appelés du nom de la tour où ils étaient enfermés, joint au numéro de leur chambre. L’entrée de chaque tour était fermée comme celle des prisons : il y avait même des portes de sûreté dans les escaliers, de distance en distance.

Les cachots étaient enfoncés de dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour, cinq pieds environ au-dessus du niveau des fossés. Ils n’avaient d’autre ouverture qu’une étroite barbacane donnant sur les mêmes fossés.

Le malheureux habitant d’un de ces lieux horribles, privé d’air et de la clarté du jour, plongé dans une atmosphère infecte et humide, au milieu d’un limon où pullulaient des crapauds, entouré de rats et d’araignées, y trouvait bientôt la fin de sa déplorable existence. L’ameublement de ces antres hideux consistait en une énorme pierre recouverte de paille, qui servait de lit aux prisonniers.

Le mobilier des prisonniers

Excepté les cachots, toutes les prisons avaient ou des poêles, ou des cheminées, mais elles étaient très étroites, fermées au bas, à l’extrémité supérieure, et quelquefois de distance en distance, par de grosses barres de fer. Leurs meubles ordinaires étaient un lit de serge verte avec rideaux, paillasse et matelas ; une ou deux tables, deux cruches, un chandelier ; fourchette, cuiller et gobelet d’étain ; deux ou trois chaises ; l’assortiment d’un briquet ; rarement et par faveur, de petites pincettes et une pelle à feu très faibles ; enfin deux très grosses pierres au lieu de chenets.

Les murs étaient nus et seulement variés çà et là par des noms de prisonniers, des dessins au charbon ou à l’ocre, des vers, des sentences et autres expressions du long ennui des habitants de ces tristes lieux.

La capacité d’enfermement de la forteresse

La Bastille pouvait contenir environ cinquante prisonniers logés séparément ; elle pouvait en contenir jusqu’à cent, en en réunissant plusieurs dans la même chambre. Quand il n’y avait pas d’appartements vacants, on donnait aux nouveaux venus un simple lit de sangle que l’on plaçait dans de petites cellules pratiquées auprès des fosses d’aisance, jusqu’à ce que le commissaire de la Bastille en eût ordonné autrement.

Le bâtiment neuf qui séparait la cour du Puits de la grande cour était destiné au logement de l’état-major ; le bas était occupé par des cuisines, offices, laveries, etc. qui avaient une sortie dans l’arrière-cour, et par des logements d’officiers subalternes et de porte-clefs.

À droite, au premier, sur la salle du conseil, était l’appartement du lieutenant de roi ; au second, celui du major ; au troisième, celui du chirurgien. Le reste de ces trois étages était occupé par un certain nombre de chambres destinées aux prisonniers très distingués et aux malades que l’on voulait ménager. C’est là que demeurèrent successivement, à une époque assez récente, M. le cardinal de Rohan et M. de Sainte-James.

Note de l’éditeur : La forteresse était dirigée par un gouverneur nommé par le roi. Parmi les derniers gouverneurs des cachots de la Bastille figurent notamment le marquis de Launay, qui en fut le dernier et dont le destin tragique le 14 juillet 1789 est raconté dans notre article : Le destin cruel de De Launay, dernier gouverneur de la Bastille.

Dans des temps de presse, toutes les pièces de ce corps de logis, les antichambers, les chambres, les cabinets même des officiers de l’état-major, étaient remplis de prisonniers.

La chambre des Oubliettes : le supplice final

Dans le fond d’une des tours de la Bastille nommée la tour de la Liberté — sans doute que c’était par ironie qu’on l’appelait ainsi, car elle était la plus austère, la plus infecte, la plus noire des huit qui composaient cette forteresse — se trouvait la chambre des Oubliettes. Le malheureux prisonnier qui devait périr par ce supplice était tiré de son cachot et conduit par le gouverneur dans la chambre dite le « dernier mot ». Cette sombre et vaste demeure n’était éclairée que par la triste lueur d’une lampe, dont les faibles reflets suffisaient pour laisser apercevoir que les murs de ce séjour d’horreur étaient garnis de poignards, de piques, d’épées et d’énormes chaînes.

À cet affreux aspect, son âme éprouvait une terreur subite.

Un ministre arrogant, la fureur dans les yeux, le reproche à la bouche, insultait encore à sa douleur et, par des questions captieuses, cherchait à trouver de nouvelles victimes à sa férocité. Cette vaine formalité remplie, l’infortuné captif était remis entre les mains du gouverneur qui, sur un signe d’intelligence, le conduisait aux Oubliettes.

Cette chambre n’offrait rien de sinistre, rien d’effrayant. Elle était éclairée par plus de cinquante bougies. Des fleurs odoriférantes y répandaient un parfum délicieux. L’ingénieux tyran qui en avait ordonné les apprêts avait calculé froidement que ce serait rendre la mort plus cruelle aux malheureux que de leur en déguiser les approches sous de trompeuses apparences.

Source : Gazette Nationale ou Moniteur Universel, n°23 du 23 juillet 1789 — Gallica

⬇️ Épisode suivant : XVIII. Les oubliettes de la Bastille — supplices et cages de fer

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