XVI. Les prisonniers de la Bastille — les oubliés arrachés à leurs cachots

Les prisonniers de la Bastille sont au cœur de ce récit du 14 juillet 1789. Tandis que les vainqueurs explorent les cachots et pillent les archives de la forteresse, sept détenus oubliés de tous sont enfin conduits en triomphe au Palais-Royal. Reproduit mot pour mot depuis la Gazette Nationale n°23, publiée le 23 juillet 1789.

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L’exploration de la forteresse

Les assiégeants restés dans la place,1 après avoir exhalé leur premier feu, partagent les sentiments d’humanité de leurs frères d’armes et se dispersent dans les flancs de la forteresse. Avides de juger par leurs yeux tout ce que la renommée publiait sur les mystères de ces tours affreuses, ils se jettent comme des vautours sur les entrailles de leur récente proie, en sondent les profondeurs et en parcourent toutes les sinuosités.

Les uns remplissent les sombres escaliers, montent sur les plates-formes, lèvent les mains au ciel, insultent aux canons qui recelaient encore les foudres dirigées contre eux, et les tournent contre les ennemis qui oseraient approcher du faubourg ; enfin ils ébranlent et renversent d’énormes pierres dont le roulement retentit et donne au loin le signal de la victoire.

Les prisonniers de la Bastille découverts lors de l'exploration intérieure du 14 juillet 1789
Les prisonniers de la Bastille — scène intérieure du 14 juillet 1789 — Source : Gallica / BnF

La chapelle, les cachots et les oubliés de la Bastille

D’autres forçaient la chambre du conseil, de ce conseil impie où des esclaves de la faveur, gagés par la haine, jugeaient sans lois et faisaient exécuter sans remords. Plusieurs étant entrés dans la chapelle, un prêtre s’écrie :

« C’est ici le lieu saint, la maison du Seigneur ! »

Les vases sacrés sont respectés, et ils n’emportent qu’un tableau représentant Saint Pierre aux liens, où tous les attributs de l’esclavage étaient, par un raffinement de cruauté, mis sous les yeux des malheureux qui, ne trouvant plus de pitié sur la terre, venaient implorer la compassion du ciel.

En sortant ils détruisent à coups de pierre le cadran de l’horloge placée dans la cour qui servait de promenade aux prisonniers. Les supports de ce cadran représentaient deux esclaves courbés sous le poids de leurs chaînes : c’était sous le ministère de M. de Sartine qu’on avait imaginé cette décoration digne du ministre et de cet affreux séjour.

Le plus grand nombre parcourait en tumulte les prisons, descendait dans les cachots, en ébranlait avec fracas les doubles, les triples portes ferrées, aussi épaisses que les portes extérieures des citadelles, et forçait à coups redoublés ces froides catacombes enveloppées des ténèbres et du silence de la mort ; car dans l’ivresse de la victoire, on avait oublié les malheureux enfermés dans la forteresse, et l’on portait en triomphe les clefs des verrous sous lesquels ils gémissaient.

Un cachot de la Bastille où gémissaient les prisonniers de la Bastille, 14 juillet 1789
Les prisonniers de la Bastille oubliés dans les cachots — aquarelle, collection BnF

Le pillage des archives et des instruments de torture

Tandis que tout était en combustion depuis le comble jusqu’au fond des cachots, l’or, l’argent, les archives étaient au pillage. Tout est ravagé, dévasté : une foule de documents, de manuscrits, de registres sont jetés des tours dans les fossés, dans les cours, dispersés, foulés, égarés, et tombent entre les premières mains qui veulent les ramasser.2

On enlève d’anciennes armes aussi effrayantes par leurs formes aussi bizarres que meurtrières, et jusqu’à des chaînes. On emporte aussi de funestes entraves dont quelques-unes, usées par le frottement journalier, excitent le frémissement de l’indignation en rappelant la multitude des infortunés dont elles ont fait le tourment habituel.

Les machines de torture et l’infâme butin

On découvre un vieux corselet de fer inventé pour retenir un homme par toutes les articulations et le maintenir dans une immobilité éternelle. Plusieurs autres machines non moins cruellement combinées, non moins destructives sont exposées au grand jour ; mais personne n’en peut deviner ni les noms, ni l’usage direct. C’était le secret des Phalaris de Versailles, c’était celui des bourreaux et de ceux qui les payaient. Enfin, à l’exemple des vainqueurs qui sortirent du fort les premiers, portant à leurs mains des témoignages de leur victoire, tous ceux qui restèrent et affluèrent de toutes parts n’en sortaient qu’avec quelques dépouilles du monstre que l’on venait de terrasser.

Mais personne n’eut l’intention de s’approprier cet infâme butin.3

Le cortège triomphal des prisonniers de la bastille

On trouva sept prisonniers, que l’on conduisit en triomphe au Palais-Royal. Ces infortunés étaient dans une espèce de ravissement et se croyaient bercés par les illusions d’un songe dont le charme ne serait que momentané. Mais bientôt ils aperçoivent le chef sanglant de leur bourreau, suspendu à la pique fatale, au haut de laquelle on lisait en gros caractères :

« De Launay, gouverneur de la Bastille ! perfide et traître envers le Peuple. »

Ils détournent la vue ; et les yeux baignés des pleurs de la reconnaissance, ils lèvent les mains vers le ciel pour bénir leurs libérateurs et les premiers instants de leur liberté.

Cortège triomphal des prisonniers de la Bastille libérés le 14 juillet 1789 dans les rues de Paris
Les prisonniers de la Bastille conduits en triomphe dans les rues de Paris — gravure, 1789

Les clefs remises à Brissot

Les clefs de la forteresse furent remises à M. Brissot qui, peu d’années auparavant, avait lui-même été jeté dans ces antres du despotisme ; et trois mille hommes furent envoyés pour garder ces odieuses tours, en attendant qu’un arrêté de la ville eût confirmé le vœu du Peuple qui demandait leur destruction.

La valeur plébéienne et ses traits de grandeur

Nous ne rapporterons point ici une foule d’actions de courage qui, dans cette journée, étonnèrent les plus braves militaires eux-mêmes. Il n’est pas surprenant que l’on montre de l’héroïsme lorsque l’on combat pour les deux choses les plus chères à tous les hommes, la Patrie et la liberté. Ces deux sentiments remplissaient alors tous les cœurs.

Nous nous bornerons à citer quelques traits qui prouvent que ce n’est point une valeur brutale qui caractérise les guerriers plébéiens qui remportèrent cette victoire, et que l’on retrouve chez eux cette élévation et cette délicatesse de sentiment que l’éducation même donne si rarement à ces hommes qui se disent grands.

Le grenadier Arné et M. Delaurière

Joseph Harné, grenadier des Gardes Françaises, arrache l'épée de De Launay lors de l'arrestation de De Launay, 14 juillet 1789
Joseph Arné, grenadier des Gardes Françaises — un des libérateurs des prisonniers de la Bastille. Source : Paris Musées

Telle est cette modestie du grenadier Arné (des gardes françaises), de Dole en Franche-Comté, qui, oublié dans la nomination aux places de la milice soldée, ne songe pas à se plaindre, et n’est pas étonné de se retrouver simple grenadier, après des exploits pour lesquels le fils d’un ci-devant duc et pair n’eût pas trouvé dans les honneurs militaires de récompense suffisante.

Tel est cet amour filial qui lui fait trouver dans sa modique paye des moyens de soulager la vieillesse de son père et de sa mère.

Telle est cette réponse de M. Delaurière, son compatriote, qui avait eu la gloire de s’emparer du drapeau de la Bastille, le porte à la ville, demande un reçu ; et interrogé sur son nom : « Faites-le, dit-il, au nom des grenadiers du troisième bataillon. »

Un citoyen amené du siège, tout sanglant et la main gauche estropiée, faisait inscrire son nom sur la liste des vainqueurs et enregistrer ses blessures. Comme il gardait le silence sur le bras droit qu’il portait en écharpe, on en paraissait surpris.

« Ce n’est rien, dit-il, ce n’est qu’un coup de feu dans les chairs, mais les doigts remuent. J’entends donc que ce bras ne soit point dans votre procès-verbal. »

C’était un indigent qui parlait ainsi !

Portraits de bravoure populaire

On vit à la Bastille une jeune fille de 18 ans combattre sous des habits d’homme, à côté de son amant, dont elle ne voulut jamais se séparer.

La femme d’un charbonnier, après le siège, s’élance au milieu des morts, nomme son fils, cherche à l’y reconnaître, retourne les cadavres ; et sur l’étonnement qu’on lui témoignait de sa curiosité :

« Quoi, dit-elle, dans quelle place plus glorieuse pourrai-je le chercher ? S’il a donné sa vie pour la Patrie, n’est-il pas bienheureux ? »

Le bilan des pertes

La prise de la Bastille a coûté la vie à quatre-vingt-dix-huit des assiégeants ; quatre-vingt-trois restèrent sur la place, et quinze périrent de leurs blessures ; soixante-treize furent blessés ou estropiés. Les assiégés ne perdirent qu’un homme pendant le combat ; quatre officiers et quatre soldats furent pendus ou égorgés après l’action.

Les sept prisonniers de la Bastille libérés

Les sept prisonniers qui se trouvèrent au château de la Bastille au moment de sa prise sont MM. Pujade, Bachadé, la Roche, la Caurège, accusés de falsification de lettres de change acceptées par MM. Tourton et Ravel, et Galet de Santerre, banquiers. S’ils étaient innocents, leur détention était tyrannique ; s’ils étaient coupables, elle devenait abusive. Ils ne devaient point être soustraits à leur juridiction naturelle.

M. de Solages, arrêté en 1782 à la réquisition de son père pour dérangement d’affaires, enfermé d’abord à Vincennes et transféré à la Bastille. Pendant sept ans de prison, il n’avait pas reçu une seule lettre de sa famille ni de ses amis, quoiqu’il écrivît fréquemment. Il ignorait que son père était mort, que M. Lenoir n’était plus lieutenant de police, qu’il y avait eu une assemblée de notables et que les États-Généraux se tenaient à Versailles.

Ayant demandé à son porte-clefs la cause des coups de fusil qu’il entendait de sa chambre, on lui dit que le Peuple était révolté à cause de la cherté du pain. Le district de l’Oratoire, où il fut conduit, l’a pris sous sa sauvegarde et en a répondu.

Liste officielle des sept prisonniers de la Bastille en juillet 1789 — Archives nationales
État des sept prisonniers de la Bastille — juillet 1789 — Archives nationales

Tavernier, Whyte et la légende du huitième prisonnier

M. Tavernier, fils naturel de M. Paris-Duverney, frère de Paris-Montmartel. Il y était détenu depuis le 4 août 1759 et commençait à croire qu’il n’existait plus sur la terre d’autres humains que ses geôliers.

Enfin M. Whyte, conduit à la Bastille lors de l’évacuation du donjon de Vincennes. On ne sait pas depuis combien d’années durait sa détention, on ne sait même au juste qui il est : c’est ce prisonnier qui fut promené dans toutes les rues de Paris. Il avait perdu la raison, ainsi que le précédent ; et les électeurs furent obligés de les faire transférer à Charenton, peu de jours après leur délivrance.

Une légende ? : Monsieur de Lorges est le « huitième prisonnier » de la Bastille. Bien que son nom ne figure pas sur les registres officiels, sa légende a fait le tour de l’Europe en 1789. Il représente cette victime oubliée que le peuple voulait absolument sauver pour prouver l’inhumanité du régime. Réalité ou invention journalistique, il reste l’image la plus forte de la libération des prisonniers.

Note de l’éditeur : Parmi les prisonniers les plus célèbres de la Bastille figure Latude, qui y passa près de 35 ans. Son histoire extraordinaire est racontée dans notre article Jean-Henry Masers de Latude : est-il le plus célèbre évadé de la Bastille ?



Source :

Gazette Nationale ou Moniteur Universel, n°23 du 23 juillet 1789 — Gallica

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Notes de bas de page

  1. De ce nombre était le jeune Gudin, âgé de 17 ans, l’un des héros de cette journée. « Ah ! Messieurs, disait-il le lendemain, au comité permanent de l’Hôtel-de-Ville, figurez-vous combien je fus malheureux quand je vis toute la ville courir à la Bastille. On y voulait tout tuer, tout renverser, et mon père et mon oncle étaient dans la forteresse. Dieu m’a conduit. Il m’a dit : prends un fusil et va te mêler aux combattants. Hors de moi-même, j’ai pris un fusil, j’ai fait comme les autres. Le premier pont est forcé, on allait bientôt forcer l’autre. Ô mon père ! Ô mon oncle ! C’est bien ici, Messieurs, que la voix de Dieu s’est fait entendre ! Je lui obéis pour la seconde fois. Je cours chercher une redingote, un tablier et un grand chapeau. De retour je parviens à reprendre ma place. Le dernier pont baisse, j’entre, je me précipite. J’aperçois mon oncle qui me montre mon père. On tirait encore, et je tremblais pour ses jours ; je l’aborde. Il pâlit, lui qui n’eut jamais peur. ‘Ô mon fils, retire-toi, obéis à ton père.’ Il me prend, il me serre la main et la repousse. — Je lui dis deux mots ; il me conduisit dans un cachot. Ce fut là qu’après m’être déshabillé, j’ôtai l’uniforme de ce bon père, que je le revêtis de la redingote et du chapeau que j’avais apportés : je lui arrachai ensuite le tablier, et nous sortîmes sans être reconnus. Lequel, de mon père ou de moi, est le plus heureux ? Je vous le demande, Messieurs — n’est-ce pas moi ? » ↩︎
  2. On a depuis formé un dépôt général pour réunir tous les fragments ; et de ces milliers de lambeaux épars, sont sortis nombre de brochures et de volumes sur la Bastille, sous tous les titres, sous toutes les formes, qui, en piquant la curiosité, ont porté à son comble l’indignation publique. Ils ont, de plus, fait bénir l’heureuse révolution qui délivrait la France de ce monument de servitude. Ils ont révélé au grand jour, et l’horreur des lettres de cachet, et les ordres sanguinaires du cardinal de Richelieu, et les violences arbitraires exercées sous Louis XV et Louis XVI par les ministres, et mille actes secrets de tyrannie exercés par leurs suppôts les lieutenants de police, Saint-Florentin, Sartine, Lenoir et leurs complices. ↩︎
  3. Le jour même et les jours suivants, tout ce qui était sorti de ce repaire fut rapporté, soit à l’Hôtel-de-Ville, soit dans les districts. Des hommes pauvres rendirent jusqu’à l’argent monnayé qu’on y foulait aux pieds. « Nous ne sommes point des voleurs, disaient-ils, mais de bons citoyens. » ↩︎

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