XXI. Louis XVI le 15 juillet 1789 — le roi devant l’Assemblée nationale

Louis XVI le 15 juillet 1789 se rend seul, sans gardes, devant l’Assemblée nationale. La nuit précédente, les conjurés ont échoué — l’armée refuse d’obéir. Liancourt réveille le roi et lui dit la vérité. Paris barricadé attend. La Gazette nationale du 27 juillet 1789 raconte heure par heure cette nuit qui change tout. Source : Moniteur Universel n°26.

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La nuit du 14 juillet — Paris sous les armes et les hussards refoulés

Malgré les succès du Peuple, la vigilance la plus attentive pouvait à peine arrêter les manœuvres des ennemis de la liberté. Des troupes de mauvais citoyens infestaient en même temps la ville et, sous prétexte de la garder, cherchaient à la vendre aux tyrans. Un détachement de hussards et de dragons entré dans Paris le jour même de la prise de la Bastille s’avança jusqu’au Pont-Neuf. Leur chef s’arrêta en face de la statue d’Henri IV et dit au Peuple :

« Messieurs, nous venons nous réunir à vous comme à nos frères, nous combattrons pour vous, et je vous annonce que vous allez avoir tout le régiment des dragons, tous les hussards et Royal-Allemand, cavalerie. »

Cependant leur air morne et sombre annonçait le trouble de leur âme. Un citoyen perçant la foule dit à l’officier :
« Quel gage, Monsieur, nous donnerez-vous de votre fidélité ? La soumission doit être la première preuve de votre bonne foi : commencez donc par mettre pied à terre, et remettez vos armes, pour les recevoir des mains de la Nation. »
L’officier garda le silence. Les hussards et les dragons refusèrent de quitter leurs armes et leurs chevaux, et furent renvoyés sous bonne escorte jusqu’à la barrière.

On cache tout à Louis XVI le 15 juillet — Versailles dans le mensonge

Pendant ce temps, on cachait tout au roi. On lui assurait que tout était tranquille dans la capitale ; on connaissait son amour pour le Peuple, et on écartait avec soin de ses yeux l’affreux tableau des forfaits que l’on méditait. À sept heures du soir entra dans son appartement M. Berthier, intendant de Paris. Le roi va au-devant de lui :

« Eh bien, M. Berthier, quelle nouvelle ? Que fait-on à Paris ? »
« Mais, Sire, tout va assez bien ; il s’est manifesté quelques légers mouvements qu’on est bien vite parvenu à réprimer ; ils n’ont pas eu de suite. »

Le roi, dans la plus profonde ignorance des événements, paraissait être dans l’intime persuasion que tout suivait à Paris l’ordre accoutumé. Quoique les spectacles fussent constamment fermés, on lui en avait montré la feuille chaque jour, et la liste des pièces jouées le dimanche, le lundi et le mardi. Pour l’abuser encore davantage, on faisait aussi imprimer tous les jours un cours des effets publics, où il les voyait s’élever graduellement depuis le renvoi de M. Necker.

Note de l’éditeur — Malgré le semblant d’optimisme affiché par Berthier devant Louis XVI le 15 juillet, l’intendant de Paris sera arrêté et lynché par le peuple huit jours plus tard, le 23 juillet 1789.

Entrée de Berthier intendant de Paris par la porte Saint-Martin le 23 juillet 1789 — gravure, Paris Musées
Entrée de M. Berthier, intendant de Paris, par la porte Saint-Martin le 23 juillet 1789 — Source : Paris Musées

Texte dans l’image : Entrée de M. Berthier, Intendant de Paris, en Cabriolet, par la Porte S. Martin, le 23 Juillet 1789. Le Peuple lui montre par la Tête encor sanglante de son Beau-père Foulen, le sort inévitable qui l’attend. A sa droite est l’Electeur de la Ville de Paris qui étoit allé au devant de lui. »
Se trouve au Bureau des Révolutions de Paris, rue Jacob, F.S.G. N°28.

La nuit d’alarmes — Paris veille et se barricade

À l’entrée de la nuit, le bruit se répandit que les ennemis se présentaient aux portes de Paris. Quinze cents bourgeois accoururent à la barrière d’Enfer, conduits par des Gardes Françaises et précédés de quelques pièces de canon ; ils firent quelques décharges de mousqueterie, et les troupes disparurent.

À minuit, un cri universel retentit dans toutes les rues : Aux armes ! l’ennemi est dans les faubourgs. En une demi-heure tous les habitants furent armés. Les alarmes succédèrent aux alarmes ; on prêta l’oreille toute la nuit, on s’attendit à quelque chose de sinistre. On sonnait sans interruption dans toutes les paroisses ; le son lugubre du tocsin n’était interrompu que par le fracas de l’artillerie que le silence de la nuit rendait plus épouvantable encore, et par des cris prolongés d’un ton lugubre :

Ne vous couchez pas, soignez vos lampions, nous avons besoin de voir très-clair cette nuit.

Les rues étaient barricadées, des excavations profondes faites à l’entrée des barrières pour fermer le passage à la cavalerie.

Alerte de la nuit du 14 au 15 juillet 1789 — Paris barricadé, collections du Louvre
Alerte de la nuit du 14 au 15 juillet 1789 — Collections du Louvre

Les conjurés désespérés — l’armée refuse d’obéir

La première nouvelle de la prise de la Bastille fut regardée à Versailles comme une imposture. Ce ne fut que sur le rapport bien authentique de plusieurs courriers dépêchés à toute bride que l’on crut enfin à la réalité de la victoire remportée par les Parisiens.

Les conjurés, remplis de consternation et de fureur, prirent alors le parti désespéré d’employer les dernières violences, de réduire en cendre l’Assemblée nationale, et de se noyer dans le sang de leurs concitoyens.

On fit partir courrier sur courrier pour les divers lieux où les troupes étaient cantonnées ; mais elles se refusèrent à tant de crimes. Dans la nuit du mardi au mercredi, le maréchal de Broglie vint annoncer qu’il ne pouvait exécuter l’ordre qu’il avait reçu d’investir de canons la salle des États-Généraux, les canonniers ayant déclaré qu’ils n’obéiraient pas.

Eh bien, lui dit-on, pressez le blocus de Paris. Le général répondit qu’on ne pouvait compter sur l’armée pour l’exécution de ce projet.
Placés entre le fer des ennemis et la famine plus cruelle encore, les patriotes ne se laissèrent pas abattre.

« Si le pain nous manque, disaient-ils, nous irons à Versailles en demander à notre roi ; c’est notre père, il nourrira ses enfants. »

M. de Liancourt se jette aux pieds du roi — nuit du 14 au 15 juillet 1789, Versailles, Paris Musées
M. de Liancourt se jette aux pieds du Roi et lui fait le récit fidèle des malheurs de la Capitale — Source Paris Musées

M. de Liancourt réveille Louis XVI le 15 juillet — la vérité enfin dite

M. de Liancourt, effrayé du déluge de maux que des ministres tyranniques assemblaient sur la tête du roi et sur la Nation entière, alla pendant la nuit se jeter aux pieds du monarque. Il lui exposa le véritable état des choses et lui représenta le danger imminent qu’il courrait lui-même et toute la famille royale s’il n’arrêtait l’effet des mesures hostiles que le conseil avait fait prendre.

Ce dévouement généreux, appuyé de l’autorité de Monsieur qui l’avait accompagné, produisit tout l’effet qu’on devait en attendre sur le cœur d’un prince qui jusqu’alors n’avait eu besoin que de connaître la justice et la vérité pour les embrasser avec courage. M. de Liancourt s’était aussi adressé à M. d’Artois, et lui avait dit : « Prince, votre tête est proscrite, et j’ai lu l’affiche de cette horrible proscription. » Ce qui l’avait fait reculer d’effroi et décidé à ne plus s’opposer aux intentions paternelles du roi.

Note de l’éditeur — C’est à M. de Liancourt qu’est attribuée la célèbre réplique prononcée devant Louis XVI le 15 juillet : « Sire, c’est une révolte ? — Non, Sire, c’est une révolution. » Cette phrase, apprise dans toutes les écoles françaises, aurait été prononcée lors de cette même nuit du 14 au 15 juillet 1789

Le roi à l’Assemblée nationale — le silence des peuples est la leçon des rois

M. de Liancourt annonça à l’Assemblée la prochaine arrivée de sa majesté, qui venait rendre à la Nation le calme et la paix.

À cette nouvelle, les transports de la joie succédèrent à la plus profonde tristesse. Un membre de l’Assemblée modéra cependant ces premiers mouvements :

Louis XVI le 15 juillet 1789 sortant de l'Assemblée nationale — gravure de Vinck, Stanford
Louis XVI le 15 juillet 1789 sortant de l’Assemblée nationale, accompagné des Trois Ordres — Source : Stanford University Libraries

« Qu’un morne respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur. Le silence des Peuples est la leçon des rois. »

Le roi parut dans la salle, sans gardes, sans pompe, presque sans autre cortège que celui de ses frères. Là, debout et découvert, il parla avec un ton de dignité qu’il sut accompagner de démonstrations d’attendrissement. Son discours fut trois fois interrompu par les plus bruyantes acclamations.

L’Assemblée entière, sans s’être concertée, mais pénétrée des mêmes sentiments pour le monarque, se précipita sur ses pas ; et les députés des trois ordres se tenant par la main comme pour l’enchaîner dans des liens d’amour et de concorde, l’accompagnèrent jusqu’au château, aux acclamations d’une multitude immense.

L’air retentissait de Vive le roi ! de bénédictions, de vœux pour sa prospérité ; c’était le délire de la joie.

Au milieu du chemin, une femme se fit jour au travers des députés et se jetant aux pieds de sa majesté : « Ah, mon roi ! ce que vous venez de faire est-il bien sincère ? ne sera-ce pas comme il y a quinze jours ? » — « Oui, ma bonne, cela durera toujours ; jamais, jamais je ne changerai d’avis jusqu’à mon dernier soupir. »

Légende sous l’image : « Louis XVI. sortant de l’Assemblée Nationale s’en retourne a pied au Chateau, accompagné seulement des Trois Ordres et d’une foule de Peuple qui temoignent par leurs acclamations la joie qu’ils eprouvent des paroles de paix qu’il vient de donner aux représentants de la Nation. »

Bailly maire de Paris, Lafayette commandant de la garde nationale

Bailly nommé maire de Paris le 14 juillet 1789 — gravure Vérité, Gallica BnF
M. Bailly, Président de l’Assemblée Nationale, nommé Maire de Paris le 14 juillet 1789 — Source : Paris Musées

La capitale était toujours très agitée ; les dispositions pacifiques de la cour y étaient ignorées. Les électeurs assemblés à l’Hôtel-de-Ville travaillaient sans relâche à assurer la cause de la liberté. Ils crurent ne pouvoir mieux la servir qu’en mettant à la tête des braves cohortes armées celui qui avait si vaillamment combattu pour elle aux champs de l’Amérique, et qu’en confiant les rênes de l’administration générale de Paris au citoyen vertueux et éclairé qui avait si glorieusement triomphé des efforts combinés du despotisme et de l’aristocratie.

Le titre de prévôt des marchands, désormais odieux et ne convenant plus au nouvel ordre de choses qui commençait à s’établir, fut supprimé. M. Bailly fut nommé maire de Paris, et M. de la Fayette, commandant général de la garde nationale.

Les troupes campées au Champ-de-Mars s’étaient retirées pendant la nuit, laissant leurs tentes et la plus grande partie de leurs bagages.

Texte sous l’image : M. BAILLY Présid.t de l’Assemblée Nationale. Nommé Maire de Ville, par les Citoyens de Paris, le 14 Juillet 1789. Savant par ses Ecrits, par sa mâle Eloquence ; Il merita les clefs de cette Ville immence. Il nous gouverne, amis, nous rentrons dans nos droits Et Paris s’applaudit de son illustre choix. »

Source historique :

Gazette nationale ou le Moniteur universel : n° 26 du 27 juillet 1789

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