L’arrestation de De Launay clôt la prise de la Bastille. Maillard traverse la planche au-dessus du fossé. Les vainqueurs entrent dans la forteresse. Béquard est massacré par erreur. De Launay, arrêté, est traîné vers l’Hôtel-de-Ville sous les cris du Peuple en furie.
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L’entrée dans la forteresse

Malgré le nouveau danger qui naissait de cette manœuvre, MM. Élie, Pierre-Augustin Hulin, Maillard, Réole, Jean-baptiste Humbert, Tournay, François, Louis Morin et plusieurs autres le franchissent à l’instant, après l’avoir fixé en fermant les verrous. Les Gardes-Françaises conservent leur sang-froid au sein du péril, forment une barrière de l’autre côté du pont pour empêcher que la foule des assiégeants ne s’y porte ; acte de prudence qui sauva la vie à des milliers de personnes qui se seraient précipitées dans les fossés.
Environ deux minutes après, un invalide vint ouvrir la porte située derrière le pont-levis et demanda ce qu’on voulait. « Qu’on rende la Bastille », lui répondit-on. Alors il laissa entrer. Les vainqueurs font à l’instant baisser le grand pont ; il n’était point encore à son repos, que le brave Arné s’y élance au risque de se briser les jambes, pour faire contrepoids et empêcher qu’on ne le relevât. Les invalides étaient rangés à droite et les Suisses à gauche ; leurs armes étaient déposées le long du mur.
Les vainqueurs entrent
Ils ôtèrent leurs chapeaux, battirent des mains et crièrent bravo aux assiégeants qui accouraient en foule dans le fort. Les premiers entrés abordent les vaincus avec humanité, sautent au col des officiers de l’état-major en signe de paix et de réconciliation, et prennent possession de la place comme rendue par capitulation.
Mais ceux qui les suivent, ne respirant que carnage et vengeance, la traitent comme prise d’assaut. Quelques soldats placés sur les plates-formes, ignorant leur défaite, et ayant en ce moment fait quelques décharges, le Peuple transporté de fureur se jette sur les invalides et les accable de mauvais traitements.
Le sort tragique de Béquard
L’un d’entre eux est massacré : le malheureux Béquard, ce brave officier qui avait si bien mérité de la ville de Paris en arrêtant le bras du gouverneur lorsqu’il voulait faire sauter la Bastille, et qui n’avait pas même tiré une seule fois dans cette journée, est percé de deux coups d’épée et frappé d’un coup de sabre qui lui abat le poignet. On porte en triomphe dans toutes les rues de la ville cette même main à qui tant de citoyens doivent leur salut ; lui-même est arraché du fort et traîné à la Grève.
La multitude aveuglée, qui le prend pour un canonnier, l’attache à un gibet où il expire avec le nommé Asselin, victime comme lui de cette fatale méprise.
On fait prisonniers tous les officiers de l’état-major, on se jette en foule dans leur logement, on en brise les meubles, les portes, les croisées. Dans ce désordre général, ceux qui étaient dans la cour tirent sur ceux qui sont dans les appartements et sur les plates-formes ; plusieurs même sont tués. Le vaillant Humbert reçoit un coup de fusil sur la plate-forme : un de ses amis est tué dans ses bras.
Note de l’éditeur : Le sort de Béquard illustre la folie meurtrière qui suivit l’arrestation de De Launay — les vainqueurs eux-mêmes ne purent contenir la fureur du Peuple.
L’arrestation de De Launay — le gouverneur traîné vers l’Hôtel-de-Ville
Alors le brave Arné, élevant sur sa baïonnette son bonnet de grenadier, se présente au bord du parapet et s’expose lui-même à recevoir la mort pour faire cesser le feu. MM. Maillard, Cholat, le grenadier Arné et plusieurs des assaillants se disputent l’honneur d’avoir arrêté M. de Launay.
Il n’était point en uniforme, mais vêtu d’un frac gris avec un ruban ponceau ; il portait à sa main une canne à épée dont il voulait se percer le sein, et que l’intrépide Arné lui arracha. MM. Hulin, Élie et quelques autres se chargèrent de sa garde et parvinrent à le faire sortir de la Bastille, non sans éprouver les mauvais traitements du Peuple, dont le cri général le condamnait à la mort.

Le cortège vers l’Hôtel-de-Ville
Ils prirent le chemin de l’Hôtel-de-Ville escortés d’une troupe nombreuse. M. Élie, en uniforme, ouvrait la marche, portant la capitulation à la pointe de son épée : après lui venait M. Levris, garde des impositions royales, qui, ce jour-là et les suivants, se signala par des actions de valeur ; ensuite M. Maillard portant le drapeau ; puis le gouverneur, tenu par MM. Hulin et Arné. Immédiatement après marchait M. de l’Épine, clerc de M. Morin, procureur au parlement. Telle était l’escorte de M. de Launay.
Presque tous ceux qui la composaient pensèrent être les victimes de l’acharnement de la multitude contre le prisonnier, et de leur zèle à le défendre de la fureur générale. Les uns lui arrachaient les cheveux, d’autres lui présentaient leurs épées et voulaient le percer.
Le malheureux, saisi des angoisses de la mort, disait d’une voix éteinte à M. Hulin : « Ah ! Monsieur, vous m’aviez promis de ne pas m’abandonner, restez avec moi jusqu’à l’Hôtel-de-Ville ! »
D’autres fois, s’adressant à M. Élie : « Est-ce là ce que vous m’aviez promis ? Ah ! Monsieur, ne m’abandonnez pas ! »

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Sources
Journal Gazette Nationale du 23 juillet 1789 numérisé sur Gallica
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