Sous-lieutenant au régiment de la Reine, Jacob Job Élie est l’homme qui a transformé une émeute confuse en une opération militaire victorieuse. Premier officier à franchir les ponts-levis sous le feu des canons, il incarne l’audace et le commandement technique au cœur de la fournaise du 14 juillet 1789.
Un soldat de l’Ancien Régime devenu acteur de la Révolution française
Jacob Job Élie naît le 26 novembre 1746 à Wissembourg, en Alsace, fils de Mathias Élie, lui-même officier au régiment d’Alsace. La vocation militaire est donc familiale. Il entre en service le 2 décembre 1766 au régiment d’Aquitaine-infanterie, avec lequel il participe à la campagne de Corse en 1769, puis aux bombardements de Sousse et de Bizerte en 1770 — des opérations aujourd’hui peu connues du grand public, mais qui forment ses premiers apprentissages du combat réel.
Congédié en 1774, il reprend du service en juillet 1781 dans le régiment de la Reine, l’une des unités d’infanterie les plus anciennes de l’armée royale française, et y devient sergent, puis porte-drapeau en 1788. C’est dans ce grade, modeste mais chargé de responsabilités pratiques, qu’il arrive au 14 juillet 1789. Il a alors 42 ans, une longue expérience des armes, et se retrouve dans Paris insurgé au milieu d’une foule qui n’a jamais connu le combat.
Le tournant décisif : l’assaut de la Bastille, heure par heure
Alors que la tension est à son comble, l’abbé Claude Fauchet tente une ultime médiation pour éviter le bain de sang. Mais face à l’échec des pourparlers, c’est le sens tactique de Jacob Job Élie qui va faire basculer le destin de la forteresse.
Un siège militaire improvisé
Car sur le terrain, la journée du 14 juillet 1789 est chaotique. Depuis le matin, des milliers de Parisiens se pressent autour de la forteresse, dont la garnison — 32 soldats suisses du régiment de Salis-Samade commandés par Louis de Flue et 82 vétérans invalides — résistent derrière les ponts-levis. Les tirs depuis les tours font des morts dans la foule. L’élan populaire risque de se briser sur les murs de pierre.
C’est à ce moment que Jacob Job Élie joue son rôle. Vers 15h30, un détachement de soixante-et-un hommes des Gardes françaises arrive devant la forteresse, traînant à bras cinq pièces de canon et un mortier. Aux côtés de Pierre-Augustin Hulin, ancien sergent aux Gardes-Suisses, Élie prend part à la direction de l’assaut. Les canons sont mis en batterie et dirigés sur les embrasures du fort, éloignant les canonniers ennemis. Deux autres pièces sont braquées sur la porte intérieure qui cède sous les coups. Ce n’est plus une émeute — c’est un siège.
L’homme à l’épée faussée
Le Dictionnaire historique et biographique de la Révolution et de l’Empire de Robinet, Robert et Le Chaplain (1899), qui constitue l’une des sources biographiques de référence sur Jacob Job Élie, décrit son état à ce moment de la journée :
Les vêtements en désordre, il tient une épée faussée en trois endroits — la marque physique d’un homme qui s’est battu au corps à corps dans la confusion de l’assaut.
Élie est l’un des premiers à pénétrer dans la forteresse. C’est lui qui reçoit, à travers une fente du pont-levis, le billet par lequel le gouverneur De Launay propose la reddition. La capitulation est négociée.
Place de Grève : le pacificateur

La prise de la Bastille ne se termine pas à l’intérieur de la forteresse. Sur la place de Grève, la foule exaltée menace les prisonniers et les serviteurs capturés. La violence risque de basculer dans le massacre pur et simple. C’est ici que Jacob Job Élie s’interpose physiquement. Selon la tradition rapportée par les historiens de la Révolution, c’est lui qui lance le cri salvateur : « Grâce aux enfants ! ». Ce signal d’amnistie pour les jeunes serviteurs de la Bastille permet d’arrêter l’effusion de sang au moment le plus critique.
Ce geste résume l’homme : un militaire qui sait faire la guerre, mais qui sait aussi arrêter la violence. Pour sa conduite exemplaire, il reçoit une épée d’honneur et une couronne civique, symboles de sa double valeur, guerrière et citoyenne.
(Source image : Gallica)
Un triomphe refusé : l’intégrité de Jacob Job Élie
Le soir du 14 juillet, l’arrivée de Jacob Job Élie à l’Hôtel de Ville bascule dans l’épopée. Porté à bout de bras par une foule en délire, l’officier de fortune est projeté sur une table pour dominer un tumulte presque indescriptible. Dans cette salle étouffante où l’odeur de la poudre se mêle aux cris de victoire, le héros ne cherche pas la gloire, mais l’apaisement.
C’est dans cet instant de chaos que son caractère s’impose :
- Le refus de la dépouille : Tandis que des mains exaltées lui présentent l’argenterie de la Bastille comme un trophée légitime, Élie la repousse avec une fermeté qui glace l’assemblée. Pour lui, ces objets ne sont pas des butins de guerre, mais des biens appartenant désormais à la Nation. En accepter le moindre fragment transformerait, à ses yeux, un acte de libération en un vulgaire pillage.
- Le rempart moral : Autour de lui, la soif de vengeance gronde. Les cris réclamant le supplice immédiat des prisonniers — « Pendus ! Pendus ! » — saturent l’espace. Élie utilise alors son aura de vainqueur pour s’interposer physiquement. Placé malgré lui sur ce piédestal de fortune, il plaide pour la clémence et la modération, refusant que la chute de la forteresse soit souillée par le sang d’exécutions sommaires.
Par ce geste de désintéressement absolu, Élie quitte son simple costume de soldat pour endosser celui de figure éthique de la Révolution. Les chroniques de cette fin d’année 1789 ne s’y tromperont pas : elles retiendront l’image d’un homme jaloux de son honneur, préférant la vertu citoyenne à toutes les richesses pécuniaires.
De la Garde nationale à la Révolution : une ascension fulgurante
Des Gardes nationales au grade de général
Le prestige de « Vainqueur de la Bastille » propulse immédiatement Jacob Job Élie. Dès septembre 1789, il est nommé capitaine au 5e bataillon de la 5e division de la Garde nationale parisienne, sous le commandement de La Fayette. Le 3 août 1791, il passe capitaine au 103e régiment d’infanterie et est fait chevalier de Saint-Louis le 27 novembre 1791.
Son avancement devient ensuite extraordinairement rapide — le signe d’une Révolution qui a besoin d’officiers compétents et républicains à la fois. Lieutenant-colonel le 7 février 1793, général de brigade à l’armée des Ardennes le 30 juillet 1793, général de division le 3 septembre de la même année : en moins de huit mois, il franchit trois grades.
L’honneur du soldat face au Comité de Salut public
En plein cœur de la Terreur, Jacob Job Élie adresse une lettre remarquable au Comité de Salut public, conservée et citée par Robinet. Face aux soupçons qui pèsent sur les officiers de l’ancienne armée royale, il y affirme n’avoir jamais cessé d’être républicain. Il écrit avec une franchise soldatesque :
« J’ai été le premier à briser les fers de la servitude le 14 juillet ; j’ai toujours marché dans le sentier de la Révolution sans dévier. Si mon sang est nécessaire à la République, je suis prêt à le verser, mais que ce soit sur le champ de bataille et non sur un échafaud par la calomnie. »
Face à la guillotine : la profession de foi du 11 septembre 1793
Alors que la Terreur vient d’être officiellement décrétée, Jacob Job Élie sent l’étau se resserrer autour des officiers de l’ancien régime. Le 11 septembre 1793, il prend la plume pour adresser au Comité de Salut public une déclaration qui lie son destin à celui de la République. Il ne s’agit plus seulement de tactique militaire, mais de prouver qu’il est un patriote irréprochable :
« …le même bras qui a été assez heureux pour contribuer à renverser la Bastille pourra peut-être apprendre aux satellites des despotes de quoi est capable la valeur républicaine. Si la calomnie cherchait à me noircir, souvenez-vous, citoyens représentants, qu’Élie a toujours professé les principes d’un vrai sans-culotte, que l’unité et l’indivisibilité de la République n’ont point de plus ardent défenseur et qu’il a appris le métier des armes dans l’honorable profession de soldat. »
Source ci-dessous : Dictionnaire historique et biographique de la Révolution et de l’Empire, 1789-1815
En se revendiquant « vrai sans-culotte » en plein cœur de septembre 1793, Élie utilise son prestige de « Vainqueur de la Bastille » comme un bouclier contre l’échafaud qui menace alors tous les généraux.
Pourquoi cette lettre ? Le prix de la survie en l’An II
Si Jacob Job Élie prend la plume le 11 septembre 1793, ce n’est pas par simple protocole. À peine huit jours plus tôt, le 3 septembre, il a été promu général de division. Dans le contexte de la Terreur qui vient d’être mise à l’ordre du jour (le 5 septembre), une telle promotion est un cadeau empoisonné.
Le spectre de la trahison
À cette époque, la République est obsédée par la trahison des chefs militaires. La défection du général Dumouriez quelques mois plus tôt a jeté une ombre de suspicion sur tous les officiers issus de l’armée royale. Pour le Comité de salut public, un général qui perd une bataille n’est pas malheureux, il est traître. Custine vient d’être guillotiné en août, et d’autres suivront. Élie, qui a servi 20 ans sous les ordres du Roi dans le régiment de la Reine, sait qu’il est une cible idéale pour les dénonciateurs.
L’honorable profession de soldat contre l’arbitraire
En écrivant qu’il a appris le métier des armes dans « l’honorable profession de soldat », Élie défend sa technicité face aux « généraux de circonstance » parfois nommés uniquement pour leur zèle politique. Il utilise son titre de Vainqueur de la Bastille comme une assurance-vie. En se revendiquant « vrai sans-culotte », il tente de gommer son passé d’officier de carrière pour ne laisser paraître que le patriote de 1789.
Cette lettre est donc un acte de défense préventive : il s’agit de clouer le bec à la calomnie avant même qu’elle ne l’atteigne. Pour Jacob Job Élie le message est clair : le bras qui a abattu la Bastille ne peut pas trahir la République.
L’épreuve du feu à Givet : la déroute de Beaumont (octobre 1793)
Source : Correspondance générale de Carnot – Tome III – Gallica
Un chef de guerre offensif : le plan des 23 000 hommes
Dès son arrivée à Givet, Jacob Job Élie ne se contente pas d’une posture défensive. Le 28 septembre 1793, il soumet un plan d’envergure au Comité de Salut public. Il propose de lever une force de 20 000 fantassins et 3 000 cavaliers pour briser les lignes ennemies.
Signant fièrement ses missives du titre de « Le sans-culotte général de division Élie », il gagne la confiance du pouvoir. Le ministre de la Guerre lui-même le recommande au général en chef Jourdan, le décrivant comme un « homme de tête » capable de mener des diversions stratégiques majeures.gueur technique lui permet de tenir ces points stratégiques face aux menaces coalisées.
Le désastre de Beaumont : quand les recrues tirent sur les vétérans
Le 16 octobre 1793, l’ambition se heurte à la réalité brutale du terrain. Jacob Job Élie s’avance vers Beaumont avec ses bataillons de réquisition. Mais face à la cavalerie du général Benjowsky, le manque d’expérience de ses troupes provoque un chaos indescriptible.
Dans une lettre poignante du 19 octobre 1793, Élie raconte l’horreur de la déroute. Dans le brouillard et la panique, ses recrues inexpérimentées, terrifiées par le sifflement des balles, se mettent à tirer sur leurs propres camarades et sur leurs officiers. Élie s’expose au péril : son cheval est blessé sous lui, son ordonnance a l’épaule fracassée à ses côtés. Malgré son courage, il voit ses pièces d’artillerie abandonnées par l’infanterie en fuite.
Un général traqué par la « guerre intérieure
Au-delà de l’ennemi autrichien, Jacob Job Élie doit faire face à une hostilité interne qui frise la paranoïa. Il dénonce avec amertume l’argent de « Pitt et Cobourg » (l’Angleterre et l’Autriche) qui corromprait sa garnison.
Il entre également en conflit ouvert avec le maire de Givet, qu’il accuse d’entraver ses opérations et d’intercepter ses courriers secrets. Cette période révèle un homme à cran, conscient que la moindre défaite, couplée à ces tensions politiques locales, peut le conduire directement à l’échafaud. Sa rage est alors totale : « Une forteresse, quelque forte qu’elle soit, n’est rien s’il n’y a pas de braves gens pour la défendre ».
Sous l’Empire : un général qui traverse les régimes
Un général au service de la France
Sous le Consulat et l’Empire, Napoléon utilise le prestige des « Vainqueurs de la Bastille » pour asseoir la légitimité de son armée. Élie est nommé commandant de la place de Lyon le 28 mars 1796, puis employé à l’armée des Alpes. Il commande successivement la Maurienne et la Tarentaise.
La mémoire d’un homme de l’ombre
Il prend sa retraite le 21 juin 1811 — date précise conservée dans les archives militaires — avec le grade de général de division, après quarante-cinq ans de service effectif dans les armées françaises, sous quatre régimes différents (Monarchie, République, Empire, et début de la Restauration).
Jacob Job Élie s’éteint le 6 février 1825 à Varennes-en-Argonne, sous la Restauration. S’il n’a pas laissé de mémoires et reste moins célèbre que Hulin, les archives conservent la trace de ce qu’il a réellement accompli : arriver avec une expérience que la foule n’avait pas, diriger le placement des canons, puis s’interposer sur la place de Grève.
Une plaque commémorative lui est dédiée dans sa ville natale de Wissembourg en 1922.
Sources
Dictionnaire historique et biographique de la Révolution et de l’Empire, 1789-1815, Paris, Librairie historique de la Révolution et de l’Empire, 1899, t. 1, p. 737-738 — Consulter sur Internet Archive
Gallica : Gazette nationale du 31 décembre 1789 : Pièces justificatives
Dossier d’officier général n° 7 Yd 145, visible sur place au Service Historique de la Défense, Vincennes.
Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace, Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, notice « Jacob Job Élie » — Consulter sur alsace-histoire.org
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