Le prince de Montbarrey, ministre de la Guerre de Louis XVI de 1778 à 1780, manque d’être pendu à la lanterne le 14 juillet 1789 devant l’Hôtel de Ville. Ancien Régime, intrigues de cour, fuite en exil — ses Mémoires autographes publiés en 1826 constituent un témoignage unique sur l’effondrement d’un monde.
Une famille franc-comtoise au sommet de l’Ancien Régime
Alexandre-Marie-Éléonor de Saint-Mauris naît le 20 avril 1732 à Besançon. Il appartient à une famille franc-comtoise originaire de Dole, anoblie dès 1537 par lettres de Charles Quint en la personne de Jean de Saint-Mauris, docteur en droit et conseiller au Parlement de Dole. Son père, Claude-François-Éléonor de Saint-Mauris, était lui-même lieutenant-général des armées du roi.
Cette ascendance militaire et juridique d’Ancien Régime place d’emblée le prince de Montbarrey dans les cercles où se croisent la noblesse d’épée et la faveur royale. Il hérite du titre de comte de Montbarrey, puis est élevé au rang de prince du Saint-Empire en 1776, et de grand d’Espagne de première classe en 1780 — un honneur exceptionnel pour un Français.
Secrétaire d’État à la Guerre : l’ascension par la faveur

Après une carrière militaire distinguée — il se bat pendant la guerre de Sept Ans — Montbarrey s’installe à la cour de Louis XVI. C’est là que joue le réseau familial : sa parente Mme de Maurepas, épouse du marquis de Maurepas, ministre d’État et homme fort du début du règne, le fait nommer en 1777 directeur de la Guerre, poste créé spécialement pour lui, puis adjoint du comte de Saint-Germain au secrétariat d’État. À la démission de ce dernier, Montbarrey devient secrétaire d’État à la Guerre en 1778.
Son passage au ministère est controversé. Les contemporains, et Montbarrey lui-même dans ses Mémoires autographes, n’en dissimulent pas les ressorts. Il profite ouvertement de sa position pour consolider sa fortune et ses alliances familiales.
En 1779, il organise le mariage de sa fille de vingt ans avec le prince héritier de Nassau-Sarrebruck, âgé d’à peine onze ans, en échange du remboursement par le trésor royal de plusieurs millions de dettes de guerre douteuses réclamées par le prince régnant de Nassau.
Le scandale qui met fin à son ministère en 1780 est plus brutal encore : sa maîtresse en titre, Mademoiselle Renard, figurante à l’Opéra, est convaincue d’avoir organisé un trafic de charges militaires.
Necker, alors directeur des finances, dénonce publiquement l’utilisation des crédits militaires. Montbarrey est contraint à la démission.
L’Arsenal, voisin de la Bastille : une ironie du destin
Après sa chute, Louis XVI lui accorde en compensation un logement de faveur à l’Arsenal, l’imposant bâtiment situé à quelques centaines de mètres à peine de la Bastille, accompagné d’une pension royale.
Montbarrey y installe sa femme, sa fille, une bibliothèque et une galerie de tableaux. C’est depuis cette résidence dorée, en vue de la forteresse royale, qu’il observe les premiers signes de la crise de 1789.
Le prince de Montbarrey : de ministre de la Guerre à la lanterne
Le jour de la prise de la Bastille, Montbarrey ne se trouve pas à Versailles mais à Paris, à l’Hôtel de Ville. La foule qui envahit le bâtiment à la recherche d’armes et de munitions reconnaît en lui l’ancien ministre de la Guerre de Louis XVI — c’est-à-dire, aux yeux des émeutiers, un représentant direct de la monarchie et de ses abus militaires. Il est arrêté, menacé de mort, et certains dans la foule réclament qu’il soit conduit à la lanterne, le poteau de l’Hôtel de Ville où sont pendus ce jour-là plusieurs personnages liés au pouvoir royal.
Il doit la vie à l’intervention de membres du comité permanent des électeurs de Paris, la structure qui préfigure la future Commune. Il est extrait de la foule et mis en lieu sûr. Le gouverneur De Launay et le prévôt des marchands De Flesselles n’auront pas cette chance.
La fuite, l’exil, la misère
L’épisode du 14 juillet marque la fin définitive de la vie parisienne de Montbarrey. Au début de la Révolution, il se réfugie dans son château de Ruffey-le-Château, près de Besançon. En 1791, avec son épouse, il franchit la frontière vers la Suisse — au passage, selon ses Mémoires, ils sont dépouillés de leur argent et de leurs bijoux.
En Suisse, ils sont accueillis à Neuchâtel puis à Cressier et au Landeron grâce au royaliste Fauche-Borel.
En janvier 1795, le Conseil d’État de Neuchâtel expulse les émigrés français. Le prince de Montbarrey se réfugie alors à Constance, dans le grand-duché de Bade. C’est là qu’il meurt le 5 mai 1796, dans ce que ses contemporains décrivent comme une quasi-misère — lui qui avait résidé à l’Arsenal dans le luxe, au frais du trésor royal.
Pendant ce temps à Paris, ses meubles, sa bibliothèque et sa galerie de tableaux, saisis comme biens d’émigrés, sont vendus à Lord Chatham, fils aîné du Premier ministre britannique William Pitt, qui les emporte en Angleterre.
Sa veuve rentre en France après sa mort et s’installe à Dole, en Franche-Comté, où elle meurt en 1819.
Les Mémoires autographes : une source sur les intrigues de la cour
Le prince de Montbarrey a laissé trois volumes de Mémoires autographes, publiés à la librairie Eymery en 1826-1827, soit trente ans après sa mort. C’est une source précieuse pour l’historien de la cour de Louis XVI : Montbarrey y parle de lui-même sans fausse pudeur, y détaille ses alliances, ses liaisons, ses calculs politiques. Il constitue un témoignage de première main sur les mécanismes de la faveur royale et sur la manière dont les charges militaires étaient distribuées sous l’Ancien Régime — un tableau que la Révolution allait balayer.
Sources
Mémoires autographes de M. le prince de Montbarey, ministre secrétaire d’État au département de la Guerre sous Louis XVI, 3 vol., Paris, librairie Eymery, 1826-1827
Mémoires pour servir a l’histoire des événements de la fin du dix-huitième siècle depuis 1760 jusqu’en 1806-1810 : page 508 à 510
Histoire et anecdotes de la revolution française, Volume 2 page 42
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