Le 14 juillet 1789, Jean-Baptiste Humbert entre dans l’histoire d’une manière fulgurante. Si l’image d’Épinal ne retient souvent qu’une foule anonyme participant à la prise de la Bastille, les témoignages d’époque font émerger des noms précis. Parmi eux, celui de cet artisan horloger revient avec insistance. Alors, légende dorée ou vérité historique : Jean-Baptiste Humbert est-il réellement le premier vainqueur à avoir franchi les tours ?
Un titre officiel et mérité : pourquoi Humbert est reconnu comme le premier sur les tours
La réponse est attestée par les autorités de l’époque : oui, Jean-Baptiste Humbert est bien le premier assaillant à avoir atteint le sommet de la Bastille. Ce n’est pas une simple rumeur, mais un statut officiellement reconnu par la Ville de Paris et par ses pairs.
Alors que le Baron de Besenval, retranché avec ses troupes au Champ-de-Mars, hésitait sur la conduite à tenir face à l’insurrection, cet horloger de la rue du Hurepoix a fait preuve d’une audace singulière. Son récit, empreint d’une grande humilité, ne cache rien des doutes et des terreurs de cette journée, ce qui rend son témoignage d’autant plus crédible aux yeux des historiens.

Le matin du 14 juillet : d’un atelier d’horlogerie aux Invalides
Comment un homme de métier, habitué à la précision des rouages, se retrouve-t-il au pied des canons ? Le matin même, Humbert n’a qu’une obsession : s’armer. Comme beaucoup de citoyens, il craint une répression sanglante.
Il se rend d’abord aux Invalides où il parvient à s’emparer d’un fusil. Mais un fusil sans poudre est inutile. C’est cette quête de munitions qui le pousse, avec une foule croissante, vers l’est parisien.
À mesure qu’il approche de la rue Saint-Antoine, la silhouette massive de la Bastille se dessine. Là-haut, le gouverneur De Launay prépare déjà ses défenses, ignorant que son destin va basculer à cause de la détermination d’hommes comme Humbert.
L’instant de bravoure : l’escalade sous le feu de la garnison
L’assaut commence dans une confusion totale. Les ponts-levis sont relevés, les premiers tirs partent des tours. Tandis que l’officier Jacob Job Élie tente de mettre en place une stratégie militaire pour briser les portes, Humbert, lui, choisit la voie la plus directe et la plus périlleuse.
Il repère une échelle de bois. Sous une pluie de balles, il la dresse contre les murs de la forteresse. Son récit est d’une précision chirurgicale :
« Je montais sur l’échelle, et à chaque pas que je faisais, on tirait sur moi. Arrivé près des créneaux, je trouvais un Invalide qui me présentait sa baïonnette ; mais je n’en continuais pas moins de monter. »
Ce face-à-face entre un horloger et un soldat de métier tourne à l’avantage de l’audace. Humbert parvient à désarmer son adversaire et à prendre position. En se montrant au sommet de la tour, il donne le signal que la forteresse n’est plus imprenable.
L’alliance de l’horloger et du grenadier : qui fut réellement le premier ?
Dans le fracas de l’assaut, une rencontre décisive a lieu sur les échelles. Si la postérité a surtout retenu le nom de l’horloger, les gravures d’époque, comme celle de la collection Basset, immortalisent son duo avec le grenadier Harné, des Gardes françaises. C’est ici que le témoignage d’Humbert devient poignant : il raconte avoir aidé le soldat à désarmer un Invalide qui le tenait en joue sur les remparts. Cette coopération entre un civil et un militaire de métier symbolise l’union du peuple de Paris contre l’arbitraire.
Pourtant, une question demeure : qui de l’horloger ou du soldat a posé le pied le premier sur les tours ? Si la gravure de Stanford mentionne Harné en tête, c’est bien le récit authentifié de Jean-Baptiste Humbert qui lui vaudra la reconnaissance officielle de la Ville de Paris.

Source : Stanford University Library
- À gauche (Harné) : « Portrait d’apres Nature du S.r HARNÉ Natif de Dôle en Franche Comté Grenadier aux Gardes Françaises qui a monté le premier à l’assaut et à arreté le Gouverneur de la Bastille le mardi 14 Juillet 1789.»
- À droite (Humbert) : « Portrait d’apres nature du S.r HUMBERT Horloger, natif de Langres qui a monté le deuxieme à l’assaut à la prise de la Bastille le mardi 14 Juillet 1789.»
Note historique sur la primauté de l’assaut :
Bien que ces gravures d’époque désignent le grenadier Harné comme le premier à avoir franchi les remparts, la reconnaissance officielle fut plus complexe. Le titre de « Premier vainqueur de la Bastille » fut solennellement attribué à Jean-Baptiste Humbert par les représentants de la Commune de Paris. Cette divergence entre l’imagerie populaire (qui privilégiait souvent le prestige militaire des Gardes françaises) et les rapports officiels souligne la difficulté, au lendemain du 14 juillet, d’identifier avec certitude le premier acteur de la chute de la forteresse.
Le chaos intérieur : entre poudres et prisonniers
Une fois sur les tours, le rôle d’Humbert ne s’arrête pas là. Il descend dans les cours intérieures, là où la tension est à son comble. Il raconte avoir vu l’irrésolution tragique de De Launay, ce gouverneur qui, dans un moment de désespoir, aurait voulu mettre le feu aux 250 barils de poudre pour faire sauter le quartier.
Humbert participe activement à la libération des sept captifs de la Bastille. En forçant les portes de la forteresse, l’horloger Humbert met fin à des décennies de secrets et de souffrances. Il découvre alors un univers où, quelques années plus tôt, des hommes comme l’ancien garçon chirurgien Danry devenu Jean-Henry Latude, étaient réduits à écrire avec leur propre sang sur des morceaux de chemise pour ne pas être oubliés de l’histoire.
C’est dans ce tumulte qu’il croise également le major De Losme-Salbray, cet homme de cœur qui, contrairement à son supérieur, avait tenté d’adoucir la vie des prisonniers avant d’être emporté par la violence de la foule.
Blessure et reconnaissance : le retour à la vie civile
L’héroïsme de Jean-Baptiste Humbert se paye dans sa chair. Blessé à la cuisse lors de la prise, il finit la journée épuisé. Son retour chez lui est à l’image de l’homme : simple. Il ne cherche pas à parader, il rentre rassurer son épouse.
Pourtant, la nation ne l’oubliera pas. Il recevra le titre de « Premier Vainqueur de la Bastille » et son témoignage restera comme l’un des plus précieux pour comprendre l’aspect humain de l’événement. Son histoire prouve que la Révolution n’a pas été faite par des abstractions, mais par des individus qui, à un instant précis, ont décidé de ne plus avoir peur.
Sources
Source primaire : Récit de Jean-Baptiste Humbert, horloger, qui, le premier, a monté sur les tours de la Bastille, Imprimerie de la veuve Delormel, Paris, 1789. Consultable sur Gallica / BnF.
Source secondaire : La Bastille : mémoires pour servir à l’histoire secrète du gouvernement français, par Pierre-Joseph-Spiridion Dufey, 1833. – Consultable sur Gallica
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