Le rôle du Baron de Besenval le 14 juillet 1789 reste l’un des points les plus débattus de la Révolution française. Alors que la Bastille était menacée, ce commandant des troupes royales a pris une décision qui a changé le cours de l’histoire. Cet article analyse les raisons pour lesquelles il a refusé d’intervenir ce jour-là.
Biographie de Besenval, voir l’article : Le baron de Besenval : un officier suisse au cœur de la Révolution française.
Le commandant des troupes royales à Paris

Le 14 juillet 1789, tandis que la foule assiégeait la Bastille, un homme portait seul le poids du dispositif militaire royal à Paris : Pierre-Victor, baron de Besenval, lieutenant-général des armées du roi, commandant des Provinces de l’Intérieur. C’est lui qui commandait les troupes concentrées au Champ-de-Mars — trois régiments suisses, des hussards, des dragons — et qui devait décider de les engager ou non contre l’insurrection.
Il ne donna pas l’ordre de tirer. La Bastille tomba. Et Besenval, dans ses Mémoires rédigés quelques années plus tard, explique pourquoi — avec une franchise qui tranche dans le silence habituel des vaincus.
Le 12 juillet : concentrer les troupes place Louis XV
Tout commence le 12 juillet au soir, quand l’annonce du renvoi de Necker déclenche l’insurrection dans Paris. Besenval prend une première décision : rassembler toutes ses troupes dispersées en un seul point, place Louis XV — les Champs-Élysées et le jardin des Tuileries formant un terrain dégagé où il peut les tenir sous ses yeux. Il décrit le raisonnement :
Deux considérations me firent prendre ce parti. Les troupes que je commandais se trouvaient par ce moyen sous mes yeux, et je pouvais les contenir, quoi qu’il arrivât ; et, d’un autre côté, je montrais à la révolte des forces imposantes. Cette attitude pouvait ramener le calme, et je me fournissais le moyen de serrer de près les séditieux, quand ils seraient réduits à leurs propres ressources. C’était là le seul calcul que me permît ce moment difficile.
Sur le trajet, les troupes sont caillassées, insultées, tiraillées à coups de pistolets. Plusieurs soldats sont blessés. Aucun ne riposte — l’ordre de ne pas verser de sang est respecté à la lettre. C’est alors que le prince de Lambesc, à la tête d’un détachement de cavalerie du Royal-Allemand, charge brièvement aux Tuileries pour dégager le passage — incident qui va enflammer encore davantage l’opinion parisienne.
Dans la nuit du 12 au 13, vers une heure du matin, Besenval prend la décision de replier les troupes depuis la place Louis XV vers le camp du Champ-de-Mars. C’est la première retraite. Il expose clairement son raisonnement :
Quelle résolution embrasser ? Si j’engageais les troupes dans Paris, j’allumais la guerre civile. Un sang précieux, de quelque côté qu’il coulât, allait être versé, sans qu’il en résultât rien d’utile à la tranquillité publique. On abordait mes troupes, presque à mes yeux, avec toutes les séductions accoutumées. Je recevais des avis qui m’alarmaient sur leur fidélité ; Versailles m’oubliait dans cette situation cruelle, et s’obstinait à regarder trois cent mille hommes mutinés comme un attroupement, et la révolution comme une émeute. Toutes ces choses considérées, je crus que le plus sage était de retirer les troupes, et de livrer Paris à lui-même.

Légende de l’époque : « Ce camp étoit composé de trois Régimens de Petits Suisses, ainsi que de Dragons et d’Hussards, logés dans le bâtiment de l’École Militaire. Toutes ces troupes prirent la fuite dans la nuit du 15 Juillet, et elles laisserent une partie de leur bagage. »
Source Paris Musées
Le pillage des Invalides : l’impuissance de Besenval face à la foule
Le 13 juillet au soir, Besenval se rend aux Invalides. Le gouverneur Sombreuil lui présente une députation de deux districts parisiens : ils réclament la remise des 32 000 fusils entreposés dans les caves de l’hôtel, prétextant la menace de brigands. Besenval refuse. Il a compris la manœuvre :
Quoique les orateurs de ces députations eussent préparé leurs phrases avec adresse, il me fut aisé d’apercevoir qu’ils étaient soufflés, et qu’ils demandaient des armes pour nous attaquer, bien plus que pour se défendre.
Sombreuil lui révèle alors l’état réel de ses troupes : depuis dix jours, l’argent circule dans les poches des soldats invalides ; un homme introduisait en cachette des chansons séditieuses dans l’hôtel ; les canonniers, s’ils recevaient l’ordre de charger leurs pièces, les retourneraient contre le gouverneur lui-même. Besenval écrit au maréchal de Broglie dans la nuit pour lui rapporter ces faits et en demander les conséquences à tirer.
Il ne reçoit pas de réponse.
Le 14 juillet de Besenval : l’alerte du visiteur inconnu
Le 14 juillet, à cinq heures du matin, un homme se présente chez Besenval. Il n’est pas attendu. Besenval le décrit avec une précision qui trahit l’impression durable que lui laissa cette rencontre :
« Cet homme avait les yeux enflammés, la parole rapide et courte, le maintien audacieux, et d’ailleurs la figure assez belle, et je ne sais quoi d’éloquent qui me frappa. « Monsieur le baron, me dit-il, il faut que vous soyez averti, pour prévenir une résistance inutile. Aujourd’hui les barrières de Paris seront brûlées, j’en suis sûr, et n’y peux rien, ni vous non plus. N’essayez pas de l’empêcher. Vous sacrifieriez des hommes sans éteindre un flambeau. »
L’homme pâlit de rage quand Besenval lui répond, et sort précipitamment. Besenval aurait pu le faire arrêter. Il ne le fit pas.
La matinée du 14 : les Invalides pillés, Versailles silencieux
De neuf heures à midi, l’arsenal des Invalides est envahi par une foule que Besenval estime à trente ou quarante mille hommes. Les soldats de l’hôtel non seulement ne s’y opposent pas, mais favorisent le pillage. Le gouverneur Sombreuil échappe de peu à la pendaison.
Au Champ-de-Mars, les officiers généraux réunis à l’École militaire font le bilan : les troupes sont travaillées, la défection est visible. Les larmes aux yeux, un colonel assure Besenval que son régiment ne marchera pas.
Besenval écrit une nouvelle fois au maréchal de Broglie. Ce courrier est intercepté par des espions de l’armée populaire. Il écrit au ministre de Villedeuil — la réponse est si vague qu’elle prouve que Villedeuil ne comprend pas la situation.
Pendant ce temps, la Bastille est assiégée. Des canons pris aux Invalides, servis par les Gardes Françaises passées du côté de l’insurrection, sont pointés sur le camp royal depuis l’autre rive de la Seine.

Source image : Paris musées
La décision de Besenval le 14 juillet : la retraite sur Sèvres
La Bastille tombe dans l’après-midi. Besenval l’apprend au camp. Sa conclusion est lapidaire :
La Bastille était prise. L’imprévoyance de M. de Launay, sa tête troublée du bruit, et la trahison d’un sous-ordre, avaient livré cette forteresse à des avocats.
Affaibli par les défections et certain de n’être plus en mesure d’agir utilement, Besenval ordonne la retraite vers Sèvres à l’entrée de la nuit. Au même moment arrive enfin un ordre du maréchal de Broglie — lui prescrivant précisément cette retraite. La retraite se déroule sans incident : le peuple répandu dans les rues ne l’inquiète pas.
Il se rend aussitôt à Versailles. Ce qu’il y trouve le stupéfie :
Je me rendis sur-le-champ à Versailles, où l’étonnement ne répondait pas à l’importance de tout ce qui s’était passé. Personne n’avait voulu raconter au roi l’ensemble de cette funeste journée ; de façon qu’il ne savait les événements que par des lambeaux de récits, qui le laissaient encore dans l’incertitude. Il apprit de moi tous les faits, et tout ce qu’ils avaient de sinistre et pour le présent et pour l’avenir.
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Pourquoi Besenval n’a pas tiré : sa réponse
Pourquoi Besenval n’a-t-il pas donné l’ordre de tirer le 14 juillet 1789 ? La réponse se trouve au cœur de son procès et dans ses propres écrits. Dans ses Mémoires, le baron résume sa décision par un constat d’échec militaire définitif :
« J’avais reçu l’ordre de m’opposer à la sédition, et j’avais senti l’impossibilité de l’exécuter. »
Pour justifier cette « impossibilité », Besenval avance trois raisons concrètes qui illustrent l’effondrement de l’autorité royale à Paris :
- L’incertitude des troupes : La fidélité de ses soldats était devenue douteuse. Après la défection des Gardes-Françaises, les régiments étrangers étaient eux-mêmes la cible de propagande. Un colonel confia même à Besenval, les larmes aux yeux, que ses hommes refuseraient de marcher. Engager le combat revenait à risquer une mutinerie générale.
- La paralysie du commandement à Versailles : Le baron se retrouvait seul face à l’insurrection. Le maréchal de Broglie, généralissime, restait silencieux malgré les courriers, et le ministre Villedeuil ne saisissait pas la gravité de la situation. Sans ordres clairs ni soutien politique, toute offensive était condamnée.
- L’évaluation tactique du risque : Avec le pillage des fusils des Invalides, les insurgés étaient désormais armés et disposaient de canons pointés sur le camp du Champ-de-Mars. Pour Besenval, ouvrir le feu signifiait perdre la bataille et déclencher une guerre civile immédiate.
Ce calcul froid, purement militaire et dénué de considérations sentimentales, fut validé par le tribunal du Châtelet le 1er mars 1790, qui l’acquitta de toute accusation de trahison.
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Sources
Mémoires du baron de Besenval, Paris, 1846. Numelyo par Gallica/BnF
Gazette nationale ou le Moniteur universel : n° 4 du 4 janvier 1790 (affaire Besenval).
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