Le 14 juillet 1789, la Bastille tombe. Pour les soldats suisses qui l’ont défendue, le cauchemar ne fait que commencer. Louis de Flue, officier du régiment Salis-Samade, raconte sa traversée de Paris en feu, les têtes sur des piques, l’interrogatoire à l’Hôtel-de-Ville et les seize jours qu’il faudra pour retrouver son régiment. Un témoignage unique sur l’après prise de la Bastille, vécu de l’intérieur.
Suite de la 2ème partie : Bastille 1789 : l’assaut du 14 juillet raconté par un défenseur suisse
Le pillage du fort
La foule entra tout à coup. On nous désarma à l’instant, et une garde fut donnée à chacun de nous. On entra dans tous les appartements, on saccagea tout, on s’empara des armes qui y étaient, on jeta par les fenêtres les papiers des archives, et tout fut au pillage.
Les soldats qui n’avaient pas leurs sacs avec eux ont perdu tous leurs effets, ainsi que moi. Il n’y a pas de mauvais traitements que nous n’ayons essuyés dans ces moments. Nous étions menacés d’être massacrés de toutes les manières possibles.

Le transfert périlleux vers l’Hôtel-de-Ville
Enfin, la fureur des assiégeants se calma un peu, et on me conduisit alors, avec une partie de ma troupe qui était restée près de moi dans la mêlée, à l’Hôtel-de-Ville. Pendant le trajet, les rues et les maisons, même sur les toits, étaient remplies d’un monde innombrable qui m’insultait et me maudissait.
J’avais continuellement des épées, des baïonnettes, des pistolets sur le corps. Je ne savais comment je périrais, mais j’étais toujours à mon dernier moment.
Ceux qui n’avaient point d’armes lançaient des pierres contre moi, les femmes grinçaient des dents et me menaçaient de leurs poings. Déjà deux de mes soldats avaient été assassinés derrière moi par le peuple furieux, et moi-même je suis persuadé que je ne serais pas parvenu jusqu’à l’Hôtel-de-Ville, sans un chevalier de l’Arquebuse nommé M. Ricart, et un nommé Favereau, qui m’escortaient et engageaient le peuple à respecter les prisonniers.
Scènes d’horreur en place de Grève
J’arrivai enfin, sous un cri général d’être pendu, jusqu’à quelques centaines de pas de l’Hôtel-de-Ville,
On apporta devant moi une tête perchée sur une pique, laquelle on me présenta pour la considérer, me disant que c’était celle du gouverneur M. de Launay.

Source image : Gallica
Texte sous l’image : Tous les Citoyens réunis aux Braves Grenadiers et Soldats du Regiments des Gardes Françaises après avoir conquis la Bastelle en 4 heures de tems Coupèrent la tête à Mr De Launay Gouverneur de cette Citadelle affroyable, ainsi que celle de Mr De Flesselles Prevot des Marchands de Paris. Les promenèrent en triomphe, de la Grève au Palais Royal et les remirent à la Marne où ils furent exposés à la vue du Publique pendant plusieurs jours, et jettés ensuite dans la Rivière.
Traversant la place de Grève, on me fit passer à côté de M. de Lorme, major de la place, qui était à terre baigné dans son sang. J’entendais dire que plus loin on avait tué M. de Miray, aide-major. Vis-à-vis de moi, on était occupé à pendre à un réverbère un officier et deux simples Invalides.
Interrogatoire à l’Hôtel-de-Ville
Dans cette perspective, je montai à l’Hôtel-de-Ville. On me présenta à un comité qui y siégeait.
Je fus accusé d’être un de ceux qui avaient fait résistance à la Bastille, et que j’étais aussi la cause qu’il y avait eu du sang répandu.
Je me justifiai du mieux qu’il m’était possible, disant que j’avais été en sous-ordre, et que si j’étais la cause de quelques malheurs, ils ne pouvaient être arrivés qu’en conséquence des ordres que j’avais été obligé d’exécuter.
Ne voyant plus d’autre moyen de me sauver du supplice, ainsi que les malheureux débris de ma troupe, je déclarai vouloir me rendre à la ville et à la nation.
Je ne sais si on était lassé de tuer, ou si mes raisons leur parurent convaincantes, il y eut des applaudissements, et un cri général : « bravo ! bravo ! brave Suisse ! » que j’espérai qu’on acceptait mon offre et qu’on me faisait grâce.
Réconciliation et quiproquo au Palais-Royal
Dans l’instant on apporta du vin, et il fallut que nous bussions à la santé de la ville et de la nation. On nous conduisit de là au Palais-Royal, et on nous fit faire le tour du jardin pour nous montrer au peuple, lequel ne paraissait pas encore tout-à-fait apaisé ; mais un heureux hasard acheva de nous gagner entièrement son affection.
Il arriva que dans ce moment on promenait aussi dans le jardin un prisonnier d’État qu’on avait délivré de la Bastille. Nous fûmes pris également pour des prisonniers délivrés, de manière que tout le monde avait compassion de nous. Il y en avait même qui croyaient apercevoir à nos mains la marque des fers dont nous avions été chargés.

Enfin la méprise fut si complète, qu’après nous avoir fait monter dans une salle, un orateur se mit à la croisée, nous fit approcher de même pour nous montrer au peuple assemblé dans le jardin, auquel il dit dans sa harangue que nous étions des prisonniers délivrés de la Bastille ; que nous y avions été enfermés par nos officiers et supérieurs, parce que nous avions refusé de faire feu sur les citoyens ; que nous étions des gens qui méritaient leur estime, et qu’il nous recommandait à leur bienveillance. Incontinent on envoya quelqu’un avec un panier faire la quête pour nous.
Peu de temps après, le quêteur revint avec une dizaine d’écus qu’il avait ramassés. Il paya de sa recette le souper que nous avions fait apporter dans l’intervalle.
Nous étions alors amis avec tout le monde.
Évasion et protection de M. Ricart
On me sollicita beaucoup de tâcher d’engager quelques-uns de mes camarades du régiment à venir se joindre à eux. Pour ne pas paraître n’être des leurs qu’à demi, il fallut céder à leurs instances, et écrire au camp pour prier mes camarades de venir se joindre à moi.
J’écrivis donc, avec un crayon, un billet que j’adressai à M. Dimart, capitaine au régiment, sachant bien qu’il était à même d’apprécier ce que je lui mandais. Je lui marquais que je m’étais rendu à la ville, et que je l’engageais à venir me joindre au Palais-Royal.
Un de mes soldats, nommé Schmitt, fut chargé de porter le billet au camp. On lui fit prendre un habit bourgeois pour n’être pas reconnu, et on le conduisit jusqu’au Champ-de-Mars ; mais le camp étant levé, il ne put le remettre, et, par le moyen qu’il n’était plus en uniforme, il a pu parvenir à s’échapper et à joindre le régiment.
Nouvelles accusations des Invalides
Après avoir soupé, un ordre est venu pour nous reconduire à l’Hôtel-de-Ville. Y étant arrivés, on nous distribua en différents districts. Je fus envoyé avec mon sergent et un caporal à Saint-Jean en Grève, où nous avons passé la nuit dans l’église qui servait de corps-de-garde.
Je croyais bien alors que j’étais en sûreté, et que je n’avais plus rien à craindre pour mes jours. Dans cette douce persuasion, je me mis sur un banc, comptant bien reposer, car je n’avais pas dormi depuis plusieurs nuits.
On avait relâché, le même soir, plusieurs Invalides qui étaient en garnison avec nous dans la Bastille ; mais avant que de les renvoyer à leur hôtel, on les interrogea sur la défense de la Bastille, et sur la conduite d’un chacun en particulier, de manière que ces gens me chargèrent dans leurs dépositions, disant que je les avais engagés à tirer, que j’avais été cause de la résistance qu’on avait faite, et que sans moi on aurait sans doute rendu la place sans coup férir.
Note de l’éditeur : Les soldats suisses de la garnison de la Bastille appartenaient au régiment Salis-Samade, l’un des régiments suisses au service de la France. Après la prise de la Bastille, ces soldats suisses furent dispersés dans Paris, certains lynchés, d’autres protégés par des citoyens.
L’intervention d’un protecteur inconnu
Ils parlaient ainsi en présence des Gardes-Françaises et de beaucoup de monde.
Cela ranima et indisposa les esprits contre moi, au point que sur l’heure on est venu là où j’étais détenu me rapporter ce qui se passait, me menaçant et m’insultant de nouveau, et me disant que mon affaire n’était point encore terminée, et que seulement le lendemain on déciderait de mon sort.
D’autres de ces Invalides, qu’on avait relâchés le 15 au matin, furent encore écoutés, et me taxèrent de même d’avoir été la cause des malheur de la veille.
Ils seraient encore parvenus à me faire pendre le même jour, si quelqu’un que je n’ai jamais pu connaître, qui avait autorité sur eux, ne leur eût imposé silence, disant qu’il y avait eu assez de malheureux, qu’il était inutile de verser davantage de sang, et qu’il leur défendait d’en dire plus sur mon compte.
La fin de la détention et le retour au régiment
Le 15 vers midi, M. Ricart, électeur et secrétaire de la compagnie royale de l’Arquebuse, lequel m’avait déjà rendu de grands services la veille, avait obtenu un ordre pour me joindre à cette compagnie.
Il vint me chercher, me logea chez lui, et je mangeais à sa table. Quelques-uns de mes soldats ayant été joints de même à cette compagnie, ont été logés par lui dans une auberge, où depuis ils ont été nourris, et on leur faisait faire le service de la ville avec cette compagnie.
Dès le lendemain, M. Ricart m’avait procuré un laissez-passer, et par ce moyen, et avec celui d’avoir mis des habits bourgeois, ce qui me fut conseillé par M. de La Fayette, je pouvais aller librement dans Paris.
Je fus dans ce temps-là assez heureux pour rendre quelques services au régiment et à celui de Diesbach, ayant obtenu par mes démarches de leur faire rendre leurs équipages qui avaient été saisis à l’École Militaire.
Je fus obligé de patienter jusqu’au 30 de juillet. M. Desaudrais me donna, au nom de M. de La Fayette, un passeport, et je rejoignis mon régiment à Pontoise. La réception flatteuse de mes chefs et de mes camarades […] me prouva que j’avais de véritables amis.
Réfutation des calomnies sur la trahison de Launay
Quant au conte qu’on a fait, et qui a été généralement reçu que M. de Launay avait fait baisser les ponts afin de laisser entrer une certaine quantité de monde, et qu’après il les avait fait relever et tirer sur ceux qui étaient entrés, ce conte, dis-je, n’a pas besoin d’être réfuté.
Quiconque sait ce que c’est qu’un pont-levis doit voir clairement qu’en baissant un tel pont devant une multitude empressée d’entrer, on n’est plus le maître de pouvoir le relever à volonté. D’ailleurs il était impossible que la garnison tirât sur ceux qui étaient entrés dans le fort, puisqu’il ne s’est pas passé une minute après que le pont a été baissé que tout le monde ne fût désarmé.
En outre ceux qui ont désarmé la partie de la garnison qui était dans la cour, rendront eux-mêmes témoignage et diront qu’ils l’ont trouvée ayant les armes aux pieds, et point en attitude de vouloir faire feu.
Conclusion sur le sort du Gouverneur
Je me crois obligé de rendre cette justice à M. de Launay, que s’il a mérité le supplice qu’il a subi, au sujet de la conduite qu’il a tenue dans le siège, ce n’a pas été pour cause de trahison, et que cette calomnie n’a été inventée que pour justifier les atrocités auxquelles on s’est porté envers lui et la garnison.
Source et crédits : Document original : Revue rétrospective, ou Bibliothèque historique 1834. Consulter sur Gallica
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