Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins

Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins paraît pour la première fois le 5 décembre 1793. C’est le même homme qui, quatre ans plus tôt, montait sur une table au Palais-Royal pour appeler Paris aux armes contre la tyrannie. En décembre 1793, il reprend la plume. Cette fois, c’est contre une autre forme de tyrannie qu’il écrit — et ce sont ses propres mots qui le conduiront à l’échafaud.

Camille Desmoulins en décembre 1793 — le journaliste face à la Terreur

En décembre 1793, Camille Desmoulins est député à la Convention nationale. Il a trente-trois ans. Ancien secrétaire de Danton, il est l’un des journalistes les plus lus de la Révolution. Depuis 1789, il n’a cessé d’écrire — des pamphlets, des journaux, des discours. C’est sa plume qui, la première, a mis des mots sur la colère du peuple de Paris.

Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins, journal créé par le député à la Convention nationale,1793
Camille Desmoulins, député à la Convention nationale en 1793, au moment où il fonde le Vieux Cordelier. Gravure de J. Boze, BnF-Gallica.

Mais l’automne 1793 marque un tournant. La Terreur s’installe. Le Comité de salut public concentre tous les pouvoirs. Les exécutions se multiplient. Le 30 octobre 1793, Jacques-Pierre Brissot et vingt et un de ses compagnons girondins sont guillotinés — parmi eux l’évêque Fauchet — des hommes que Desmoulins a combattus, mais dont il n’a pas souhaité la mort. Les hébertistes, partisans d’une Terreur encore plus intense, dominent les Jacobins et la Commune de Paris.

C’est dans ce contexte que Desmoulins fonde un nouveau journal : Le Vieux Cordelier. Le titre est une revendication. Les « vieux Cordeliers » sont les membres fondateurs du club des Cordeliers — Danton, Desmoulins lui-même — par opposition aux nouveaux venus qu’il juge dangereux pour la République.
Le premier numéro paraît le 5 décembre 1793. Il en paraîtra sept en tout, le dernier à titre posthume.

Vieux Cordelier de Camille Desmoulins — pourquoi reprend-il la plume ?

Dans le premier numéro du Vieux Cordelier, daté du 5 décembre 1793, Desmoulins explique lui-même pourquoi il reprend la plume après plusieurs mois de silence. Il s’adresse directement à Pitt, le ministre britannique, ennemi déclaré de la République française, et lui retourne ses propres armes :

« O Pitt ! je rends hommage à ton génie ! Quels nouveaux débarqués de France en Angleterre t’ont donné de si bons conseils, et des moyens si sûrs de perdre ma patrie ? Tu as vu que tu échouerois éternellement contre elle, si tu ne t’attachois à perdre, dans l’opinion publique, ceux qui, depuis cinq ans, ont déjoué tous tes projets. »

(Le Vieux Cordelier, n° 1, p. 1 — Gallica BnF)

Desmoulins désigne ainsi clairement sa cible : non pas les ennemis extérieurs de la République, mais ceux qui, de l’intérieur, utilisent la Terreur pour détruire les vrais révolutionnaires. Ce premier numéro lui vaut un succès immédiat. Les suivants, de plus en plus audacieux, vont le conduire à sa perte.
Dans le numéro 2, il va plus loin encore. Il rappelle ses cinq ans de combat depuis 1789, ses deux frères morts pour la liberté, et revendique le droit de dire ce qu’il pense :

« Aussi bien ce que j’ai fait, ce que j’ai écrit, depuis cinq ans, pour la révolution ; mon amour inné pour le gouvernement républicain, seule constitution qui convienne à quiconque n’est pas indigne du nom d’homme ; deux frères, les seuls que j’avois, tués en combattant pour la liberté, l’un au siège de Maëstricht, et l’autre dans la Vendée, et ce dernier coupé en morceaux, par la haîne que les royalistes et les prêtres portent à mon nom ; tant de titres à la confiance des patriotes, écartent de moi tout soupçon. »

(Le Vieux Cordelier, n° 2, p. 10 — Gallica BnF)

Le Vieux Cordelier n° 3 — Tacite contre la Terreur

Le 15 décembre 1793, paraît le troisième numéro du Vieux Cordelier. C’est le plus audacieux. Desmoulins y traduit et adapte les Annales de Tacite — l’historien romain qui a décrit les règnes de Tibère, Néron et Caligula — pour dénoncer par analogie les excès de la Terreur en France.
Desmoulins prévient lui-même ses lecteurs dès le début du numéro, dans une note de bas de page :

« Je préviens que ce numéro n’est, d’un bout à l’autre, qu’une traduction littérale des historiens. J’ai cru inutile de le surcharger des citations. Toutefois, au risque de passer pour pédant, je citerai, par fois, le texte, afin d’ôter tout prétexte à la malignité d’empoisonner mes phrases, et de prétendre aussi que ma traduction d’un auteur mort, il y a quinze cents ans, est un crime de contre-révolution. »

Page de titre du Vieux Cordelier de Camille Desmoulins le numéro 3, journal rédigé par le député à la Convention et doyen des Jacobins, décembre 1793 — BnF-Gallica
Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins n°3, décembre 1793. En manchette : « Vivre libre ou mourir. » Rédigé par le député à la Convention et doyen des Jacobins. Source : BnF-Gallica.

(Le Vieux Cordelier, n° 3, p. 29 note de bas de page — Gallica BnF)

Cette note est capitale. Desmoulins sait exactement ce qu’il fait. Il sait que ses ennemis chercheront à retourner ses mots contre lui. Il prend ses précautions — en vain.
Le passage qui lui sera reproché au procès, quatre mois plus tard, se trouve aux pages 30 et 31 du même numéro. Desmoulins y dresse une liste des « crimes de contre-révolution » commis sous les empereurs romains, en les faisant résonner avec les pratiques de la Terreur :

« Bientôt ce fut un crime de lèze-majesté ou de contre-révolution à la ville de Nursia, d’avoir élevé un monument à ses habitans, morts au siège de Modène, en combattant cependant sous Auguste lui-même, mais parce qu’alors Auguste combattoit avec Brutus, et Nursia eut le sort de Pérouse.

  • Crime de contre-révolution à Libon Drusus, d’avoir demandé aux diseurs de bonne-aventure, s’il ne posséderoit pas un jour de grandes richesses.
  • Crime de contre-révolution au journaliste Cremutius Cordus, d’avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains.
  • Crime de contre-révolution à un des descendans de Cassius, d’avoir chez lui un portrait de son bisaïeul.
  • Crime de contre-révolution à Mamercius Scaurus, d’avoir fait une tragédie, où il y avoit tel vers à qui on pouvoit donner deux sens.
  • Crime de contre-révolution à Torquatus Silanus, de faire de la dépense.
  • Crime de contre-révolution à Petreïus, d’avoir eu un songe sur Claude.
  • Crime de contre-révolution d’être allé à la garde-robe, sans avoir vidé ses poches, et en conservant dans son gillet un jeton à face royale, ce qui étoit un manque de respect à la figure sacrée des tyrans. »

Les réactions au Vieux Cordelier n° 3 — la mécanique de la chute

Le numéro 3 du Vieux Cordelier paraît le 15 décembre 1793. Les réactions sont immédiates. Desmoulins lui-même les relate dans le Le Vieux Cordelier, n° 5,daté du 15 nivôse an II (4 janvier 1794), qu’il intitule Grand discours justificatif de Camille Desmoulins aux Jacobins.

Hébert — rédacteur du Père Duchesne, adversaire déclaré — est le premier à frapper. Il appelle Desmoulins, selon les termes que Camille Desmoulins lui-même rapporte :

« un ci-devant patriote, un muscadin, un Sardanapale, un Viédase. »

(Le Vieux Cordelier, n° 5, p. 66 (source⬆️) — Gallica BnF)

Barrère, membre du Comité de salut public, tient une position plus ambiguë. Desmoulins le décrit ainsi :

Page de titre du Vieux Cordelier de Camille Desmoulins, numéro 5 de janvier 1794 — Grand discours justificatif aux Jacobins, Quintidi Nivôse an II
Le Vieux Cordelier de Camille Desmoulins n°5, janvier 1794 : Grand discours justificatif aux Jacobins. En exergue, un mot de Marat. Source : BnF-Gallica.

« Au reste, Barrère a terminé une critique amère de l’ouvrage, par un hommage public au patriotisme de l’auteur. »

(Le Vieux Cordelier, n° 5, p. 71 (source⬆️) — Gallica BnF)

Collot d’Herbois — membre du Comité de salut public lui aussi — attaque sans nommer Desmoulins directement, mais de façon reconnaissable pour tous. Desmoulins le rapporte en ces termes :

« Collot d’Herbois lui-même, qui, sans me nommer, est tombé sur moi avec une si lourde roideur, à la dernière séance des Jacobins : et qui, à propos du suicide de Gaillard, s’est mis en scène, et a fait une vraie tragédie, pour exciter contre moi les passions des tribunes, où on avoit payé, ce jour-là, des places jusqu’à 25 liv. »

(Le Vieux Cordelier, n° 5, p. 71 (source⬆️) — Gallica BnF)

Puis, s’adressant directement à Collot :

« J’immole à la patrie mes ressentimens de la violente sortie de Collot contre moi ; nous ne sommes pas trop forts, tous les vrais patriotes ensemble, et serrés les uns contre les autres, pour faire tête à l’aristocratie. »

(Le Vieux Cordelier, n° 5, p. 72 (source⬆️) — Gallica BnF)

Et plus loin, après avoir rappelé que Collot d’Herbois lui-même avait défendu des généraux suspects, Desmoulins conclut :

« J’avertis seulement Collot d’être en garde contre les louanges perfides et exclusives, et de rejeter avec mépris, comme a fait Robespierre, celles de ce Père Duchesne. »

(Le Vieux Cordelier, n° 5, p. 72 (source ⬆️) — Gallica BnF)

La chronologie est désormais tracée. Le numéro 3 paraît le 15 décembre 1793. Dès le 15 nivôse an II (4 janvier 1794), Desmoulins doit se justifier publiquement dans un Grand discours justificatif. Le 21 nivôse (10 janvier), il est exclu du club des Cordeliers. Le 10 germinal an II (30 mars 1794), il est arrêté. Quatre mois séparent la publication du numéro 3 de son arrestation.

➡️ Article suivant : Desmoulins Robespierre — une amitié tragique qui finit sur l’échafaud

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