Cachette occupants 1914 à Loos : le père d’Émilienne se réfugie dans un pigeonnier entre deux murs. Pendant ce temps, elle sauve les archives de la mairie en feu. Puis un général allemand débarque, un feldwebel tente de l’embrasser — et une troupe de soldats envahit la maison baïonnette au canon.
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La cachette occupants 1914 — le pigeonnier
Mon père a échappé à un grand danger, mais d’autres dangers vont sans cesse nous menacer.
L’irruption des Allemands dans les maisons est continuelle. Ils sont hantés de cette idée que des habitants donnent asile à des soldats français. Irrités de n’en point trouver, ils se vengent de l’inutilité de leurs recherches par des arrestations absurdes autant que cruelles. Ils emmènent au poste installé en face de notre maison des femmes, des enfants, des vieillards. De pauvres vieux, de plus de quatre-vingts ans, qui se traînent à peine, sont ainsi prisonniers pendant six mois. Plusieurs d’entre eux succombent à de telles épreuves.
C’est une raison de plus pour que nous songions à bien cacher papa. Mais comment, pendant ces perquisitions, lui assurer un abri sûr, défiant toutes les investigations ?
Comment faire ? Cette question nous hante sans répit. Nous savons que la moindre négligence peut signer l’arrêt de mort de papa.
Nous nous avisons que la retraite la plus difficile à découvrir se trouve au grenier. Dans ce grenier, il y a un pigeonnier, et entre le mur du pigeonnier et le mur de la maison, on a laissé un étroit espace de cinquante centimètres environ, d’une hauteur de deux mètres. On ne peut s’introduire dans cette niche que par la toiture.
Ce sera là la cachette adoptée. L’expérience prouve qu’elle est bonne. À la moindre alerte, mon père s’y réfugie. Mon petit frère et ma petite sœur sont d’excellents guetteurs.
Comme nous avons à nous louer d’avoir pris avec tant de soin ces précautions ! Nous nous sommes rendu compte que, à moins d’une fatalité, on ne peut soupçonner l’existence de ce creux.
Dès le lendemain, des Allemands, en armes, se présentent en disant :
— Non-monsieur ici ?
Je réponds selon la même formule. Mais, ne se fiant pas à ma parole, ils fouillent la maison dans tous ses coins et recoins.
C’est là une espèce de répétition qui nous rassure au cas d’alarmes plus grandes.
Note de l’éditeur : La cachette des occupants 1914 à Loos prend ici une forme ingénieuse — un espace de 50 cm entre deux murs. Des milliers de familles dans les territoires occupés ont eu recours à des cachettes similaires pour protéger leurs hommes des arrestations et des déportations en Allemagne.

Les obus de 75 font mouche
Ce jour-là, nous avons la satisfaction de constater que le tir de notre artillerie est singulièrement précis. L’incident ne peut rien changer à notre sort, mais n’est-ce pas quelque chose, pour des prisonniers comme nous, d’être témoins du dépit des envahisseurs ? Il y a, à droite de l’église, un petit bâtiment servant de remise pour les pompes à incendie. Je ne sais pourquoi les Allemands, qui ne font que mettre le feu, les ont sorties et alignées sur la place.
Elles peuvent donner l’impression de caissons d’artillerie. C’est, en effet, pour des caissons que les prend l’observateur d’un aéroplane français, qui survole Loos.
Une heure plus tard, quatre obus de 75 éclatent sur la place et réduisent les pompes en miettes.
— C’est tout de même bien tiré ! dit mon père.
Les Allemands courent, effarés, de tous les côtés.
Il leur a fallu plus de temps qu’à nous pour comprendre le rapport entre le passage de l’aéroplane et la destruction du matériel d’incendie.
Mais nous, nous nous plaisons à voir là une preuve de la vigilance des Français.
Nous les savons près de nous, du côté de Grenay, et nous nous obstinons dans l’espoir d’une action décisive de leur part pour reprendre Loos.

L’incendie de la mairie
Mais oui, vraiment, il y a de l’ironie, pour les Boches, à passer la revue des pompes à incendie !
Quinze jours après leur rentrée, ils s’amusent encore à faire flamber des maisons. C’est ainsi qu’ils se sont attaqués à la mairie, avec un peu moins d’habileté que d’ordinaire, car le feu prend lentement.
— Quelles brutes, disons-nous, à quoi peut leur servir cette nouvelle destruction ?
— Et tous les actes d’état civil ! fait mon père. Quelles complications pour l’avenir !
C’est vrai ! Ces papiers qui vont disparaître, c’est l’histoire de tant de familles, c’est un dépôt précieux pour la commune. Il me vient l’idée d’essayer de les sauver.
Je suis un peu embarrassée de me mettre ainsi perpétuellement en scène, comme si j’avais été la seule à montrer un peu de décision, mais puisqu’on m’a demandé de parler de moi, sans que je puisse oublier que la seule raison d’intéresser le public à ma personne est de représenter la vie d’une habitante des pays occupés, il faut bien que je dise tout ce à quoi j’ai été mêlée.
La rue de la Mairie est déserte à ce moment.
J’entre dans le bâtiment, où il y a beaucoup de fumée, sans que les flammes s’élèvent.
Je connais la disposition des bureaux et me dirigeant vers une armoire, qui a été forcée, mais dont les pillards ont dédaigné le contenu, je prends quelques registres, que j’emporte. Mais, au moment de franchir la porte, je pense que, si je peux trouver le foyer d’incendie, j’empêcherai – je retarderai au moins – des ravages qui peuvent s’étendre aux maisons voisines.
Ce foyer se trouve au rez-de-chaussée.
Par des moyens de fortune, en me servant de tout ce qui peut faire tampon, j’étouffe la combustion de boiseries qui ont été atteintes, avec l’espoir d’avoir écarté le danger le plus pressant, et je cours, avec mes documents, jusqu’à la maison.
Mais je n’ai pas la force de me charger d’un gros poids et je refais deux autres voyages, finissant par apporter ainsi une vingtaine de ces volumes d’archives. Chez nous, je les range dans un placard, qu’ils remplissent (le pillage a fait de la place !). Bien que les obus l’aient mise en piteux état, notre maison reste le meilleur refuge pour ces archives. Je les range dans la pièce qui donne sur la rue du Cimetière.
C’est bien de l’audace de contrecarrer les desseins de nos maîtres du moment. Mais bien que, du poste établi par les Allemands, on puisse plonger sur la rue de la Mairie, j’ai la chance de n’être pas aperçue, et il faut croire que ceux qui ont allumé cet incendie oublient de se préoccuper de ses suites. Ils ont tant de besogne criminelle sur les bras !
Un nouveau commandant de place
Deux jours plus tard, je suis sur le seuil de la petite porte de la cour.
Je vais sortir à la recherche de quelques provisions, car la nourriture reste notre souci constant.
Je suis assez soucieuse de ce que j’ai entendu dire, le matin, par des soldats, des grenadiers de la garde badoise, régiment qui se décide à mettre un peu d’ordre dans les rues, ou plutôt, à le faire mettre par les pauvres vieux hommes de Loos, gardés comme prisonniers.

Ils disent qu’un général va venir et qu’un commandant de place sera nommé.
— Hélas ! me dis-je, s’ils installent un commandant de place, c’est donc qu’ils croient pouvoir rester longtemps ici !
Soudain, au moment où je mets le pied dehors, je me heurte presque à quelques officiers qui entourent avec déférence un personnage petit, brun, le visage bronzé, qui me frappe particulièrement parce que, jusque-là, je n’ai guère vu que des Allemands blonds ou roux.
Il a la casquette ordinaire des officiers, mais il est vêtu d’une veste mauve clair et d’un pantalon gris à grosses côtes rouges. Il porte des épaulettes d’argent sur lesquelles se trouvent des chiffres d’or et d’autres distinctions dont je ne sais pas la signification.
Je suppose que c’est là le général annoncé.
En m’abordant, il me dit en français :
— Je suis le général von…
Je n’ai pu retenir le nom. Il est hérissé de consonnes, et trop rude pour mes oreilles.
Il reprend :
— Conduisez-moi à la mairie.
Il n’y a que quelques pas à faire.
Je pense :
— Si vous la trouvez encore accessible, la mairie, j’y suis pour quelque chose, sans que je m’avise de m’en vanter.
Il entre, constate que ses soldats ont bien travaillé, à leur manière, en dévastant et en ravageant – et il y a, au reste, sous les fenêtres, des débris de meubles jetés par les fenêtres. Il ne reste là qu’un instant et dit, en souriant, quand il sort :
— Alles kaput !
L’interrogatoire sur les notables du village
J’ai commencé à m’éloigner.
Il me rappelle, et je reviens vers lui avec assez peu d’empressement, ne franchissant pas un balcon de fer qui est tombé d’une maison en ruines et qui obstrue le milieu de la rue.
Ce dialogue s’engage alors entre nous, tandis qu’un de ses officiers me regarde avec de gros yeux ronds, de gros yeux bovins :
— Où est le maire ? fait-il.
— Il est parti comme soldat, à la mobilisation.
— Dans quel régiment ?
— Je ne sais pas.
Il paraît surpris, presque indigné :
— Comment ! vous ne savez pas le régiment du maire ?
— Non.
— C’est singulier. Enfin !… Y a-t-il un curé, ici ?
— Oui. — Où habite-t-il ?
Je lui montre du geste la rue de Vermelles :
— Par là…
— Menez-moi chez lui.
J’enjambe le balcon tombé et, sans être autrement fière de lui servir de guide, je dois le conduire, lui et son escorte, au presbytère.
C’est une des plus jolies maisons de Loos, précédée d’un petit jardin et avec un assez haut perron qui, en été, disparaît sous les roses.
Le général daigne me saluer légèrement et, me faisant observer qu’il n’est pas permis d’aller et de venir dans Loos, il donne l’ordre à deux soldats en armes de m’accompagner jusque chez moi.
Je ne peux savoir alors ce qu’a été son entretien avec le curé.
Toujours est-il que, à partir de ce moment, et pendant longtemps, celui-ci a deux sentinelles à sa porte, pour lui interdire de sortir.
Herr Lieutenant se venge
Le 2 ou le 3 novembre, il se passe un événement singulier.
Nous dormons, autant qu’on peut dormir, en ce temps-là, quand nous sommes éveillés par trois coups de feu, extrêmement rapprochés, et qu’on eût dit tirés devant notre maison même. Je me précipite à la fenêtre, et, sans pouvoir bien les distinguer dans l’obscurité, je vois, comme dans un éclair, disparaître deux cyclistes.
Mon imagination veut qu’ils soient français. Mais est-ce possible ?
Le lendemain matin, un sous-officier, un petit homme maigre, à la figure chafouine, entre chez nous.
Je suis habituée à ces visites importunes. Ils sont les maîtres, ils agissent en maîtres. Les uns volent, les autres s’installent sans façon, imposant leur présence et leurs propos ennuyeux, leurs manies aussi. L’une d’elles consiste à placer partout, sur les murs, sur le linge, sur des livres, des inscriptions stupides. J’ai pris le parti de n’y plus faire attention.
Ce visiteur-là doit être plus dangereux.
Il commence par chercher s’il ne trouve pas quelques objets dont il a besoin, pour s’en emparer sans façon. Il s’agit, je crois, de couverts de table. Il fouille dans les tiroirs, il en prend quelques-uns.
Puis, ce vol tranquillement accompli, il me considère d’une manière gênante. Je quitte la place et veux passer dans une autre pièce.
Il me poursuit et il me met la main sur l’épaule en me disant :
— Vous, être mon amie.
J’ai un sursaut de révolte.
Ces hommes qui rôdent
Ce n’est pas la première fois que des Allemands rôdent autour de moi. Sur la place, à quelques pas du poste, un soldat, de ses deux grosses pattes, a cherché à m’enlacer. Instinctivement, je lui ai donné une gifle magistrale.
J’ai eu, d’ailleurs, la satisfaction de voir cet imbécile expier sa grossièreté.
Un officier, qui l’a aperçu, l’appelle, lui donne l’ordre de se retourner et lui lance quelques vigoureux coups de pied dans le derrière.
Le soldat ayant reçu cette correction, doit prendre une attitude militaire et prononcer la formule obligée :
— Ja wohl, herr Lieutenant.
Ne vous hâtez pas de croire que cet officier a pris chevaleresquement ma défense.
Lui-même, il m’a regardée assez significativement, et le traitement qu’il a fait subir, devant moi, à un subordonné, atteste une arrière-pensée de galanterie intéressée, comme s’il s’était réservé les droits qu’il conteste à un inférieur.
Mais j’ai trouvé le moyen de disparaître opportunément.
Le feldwebel à qui j’ai affaire, cette fois, se croyant séduisant, essaie donc, avec des airs avantageux, de me barrer le passage.
Je ne peux retenir un mouvement de colère, et mon visage doit prendre aussi une expression de dégoût.
Cette expression de répulsion est sans doute catégorique.
Il sort, mais ses yeux lancent la menace et le défi, et je ne peux m’empêcher de frissonner.
Ce misérable va, en effet, chercher à se venger.
Dans l’après-midi, la maison est envahie par une troupe de soldats, la baïonnette au fusil.
Elle est commandée par un lieutenant ayant le revolver au poing, comme s’il s’agit d’une expédition.
Mon frère Léonard a averti mon père qui, en hâte, a gagné sa cachette.
J’ai, d’un signe, supplié ma mère de dominer toute émotion et de rester assise, auprès du poêle, avec ma petite sœur Marguerite, en faisant semblant de tricoter.
À cet appareil déployé par les Allemands, je comprends qu’une lutte serrée va s’engager entre eux et nous, et mon cœur bat bien fort, bien que je m’applique à garder mon sang-froid.
La perquisition
Le lieutenant me dit :
— Cette nuit, on a tiré sur nos sentinelles. C’est de cette maison que sont partis les coups de feu.
Je proteste d’un geste, auquel il ne prête pas d’attention, et il continue :
— Si, dans notre perquisition, nous trouvons un homme ici, ou seulement des armes, vous serez tous fusillés !
Un homme !
Il y a papa.
Des armes !
Nous avons un fusil, deux revolvers, une baïonnette, une carabine, une sorte de petit arsenal !
Ces armes, nous les avons recueillies, non pour nous en servir, mais par une piété de Français, car elles proviennent de nos blessés et de nos morts.
Je les ai bien dissimulées, à ce qu’il me semble, mais, enfin, un hasard peut les faire découvrir, et, en ce cas, nous sommes perdus.

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Source et crédits :

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 14 décembre 1915 et du 15 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

