Civils otages 1914 à Loos : après avoir achevé les blessés à la baïonnette sur la place, les Allemands enfoncent les portes, menacent les familles, emmènent des vieillards, fusillent six habitants. Émilienne assiste impuissante. Une bouteille cachée sauvera peut-être la maison des incendiaires.
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Ils achèvent et volent les blessés
Puis, soudain, des Allemands apparaissent. Et ce que je vois alors, je ne l’oublierai jamais, jamais ! Je ne crois pas qu’on puisse éprouver une pareille impression d’horreur. Mon sang se glace dans mes veines.
Ils se précipitent sur les blessés et — il n’y a pas d’autre mot — ils les lardent de coups de baïonnette.
Je jure que je ne dis que la vérité, sans aucune exagération. Ces misérables achèvent sans hâte nos pauvres soldats, se plaisent à les torturer. Ils les retournent, pour qu’aucune souffrance ne leur soit épargnée, et leurs baïonnettes labourent de nouveau ces corps secoués des soubresauts de l’agonie.
Puis ils se baissent et fouillent les vêtements, comme des charognards.
Glacée d’épouvante, j’ai les yeux collés à une fente de la porte. Mes jambes ne me portent plus, je m’appuie contre le chambranle pour ne pas m’effondrer.
J’ai vu ainsi cette fureur, qui leur laisse pourtant le loisir de dépouiller leurs victimes, s’exercer sur dix blessés… Cette vision me hante encore aujourd’hui.
Ah ! puisse mon témoignage faire vibrer ceux qui me lisent, des mêmes colères et des mêmes révoltes que celles dont mon cœur s’est gonflé ! Puissent-ils ressentir cette rage qui me consume !
Quand on m’a demandé d’écrire ces mémoires, j’hésitais, parce que j’avais quelque embarras à parler de moi-même, mais ce qui m’a décidée, cela a été cette possibilité de pouvoir crier devant tous ces abominables cruautés, ces infamies sans nom, et, par-là, d’aider à entretenir, à enflammer la haine que nous devons éternellement garder contre tout ce qui est allemand…
Quel désespoir ! Nous retombons sous le joug de nos ennemis ! Cette chute me brise.
Cette délivrance, que nous avions saluée avec tant de joie, a bien peu duré ! On a eu quatre jours de liberté, et déjà c’est fini.
Pendant que la fusillade continue du côté de Grenay et de Vermelles, la petite porte de la cour de notre maison est enfoncée à coups de crosse ; la porte de devant, sur la rue est également à moitié démolie. Le bruit du bois qui se brise résonne dans toute la maison. Une douzaine d’Allemands entrent chez nous, dans un état d’indescriptible exaspération, les yeux hagards, vraiment terribles. Leur présence emplit la pièce d’une menace palpable.
Civils otages 1914 — une série d’infamies
Ils rentrent dans Loos avec la rancœur d’en avoir été chassés quatre jours auparavant ; ils sont affamés de représailles… Je lis cette soif de vengeance dans leurs regards.
J’ai peur, alors, j’ai bien peur, non pour moi, car je suis passée par des moments où je pense qu’il eût mieux valu mourir tout de suite que de souffrir tant de misères, mais pour mes parents, pour ma petite sœur et mon petit frère, ces pauvres innocents. Cette peur pour eux me tord les entrailles.
Mes mains se crispent, mes ongles m’entrent dans la chair. La douleur physique me maintient consciente dans cette terreur.
Ces sauvages nous ont entourés, nous menaçant de leurs baïonnettes. Je sens l’acier froid près de ma gorge.
— Pas soldats français ici ? dit l’un d’eux dans son langage approximatif.
— Non, répond mon père d’une voix qu’il s’efforce de garder ferme.
Ils ne se contentent pas de l’assurance qu’il donne. Ils font quelques recherches dans la maison, sondant les murs à coups de crosse, pour voir s’il n’y a pas quelque cachette. Chaque coup résonne comme un battement de cœur affolé.
— Nous, revenus ! fait un autre en ricanant.
Ce ricanement me glace jusqu’aux os. Puis il demande de la lumière.
C’est la cave qu’il veut explorer. J’allume une bougie, mes mains tremblent si fort que j’ai du mal à approcher l’allumette. Je la lui donne, mais il exige que je le précède. Descendre dans cette cave avec lui, c’est comme descendre en enfer.
La cave ! ceux de la première occupation de Loos l’avaient vidée. Ils découvrent pourtant quelques bouteilles, qui avaient échappé au pillage et les emportent.
Nous ne sommes pas, ce jour-là, parmi les plus malheureux. Cette pensée me traverse l’esprit avec un mélange de soulagement et de culpabilité.
Dans d’autres maisons, les Allemands — c’est nous qu’ils rendent responsables de leur premier échec — font œuvre de véritables fous furieux.
C’est ainsi qu’ils emmènent trois femmes âgées et deux jeunes femmes et leurs enfants jusqu’à la cour de la Fosse.
Ils forcent ces malheureuses et les pauvres petits qu’elles traînent avec elles à s’adosser au mur de la cour de la Fosse, et, malgré leurs gémissements et leurs supplications, ils les laissent là pendant deux heures en les couchant en joue, au moindre mouvement. C’est alors un endroit très exposé aux dernières volées des obus français. L’ironie cruelle de cette situation me révolte.
Après avoir pillé la maison de l’un de nos concitoyens, ils s’emparent de lui. Il doit être envoyé en Allemagne, et ce ne fut que dix mois plus tard que nous sûmes ce qu’il était devenu.
Les fusillés de Loos
Deux vieillards, M. Eusèbe Leclerq et M. Deruelle sont roués de coups et conduits à Douai, sans qu’on leur laisse le temps de s’habiller. Je les vois passer, pitoyables dans leurs vêtements de nuit.
Dans le moment où il part, encadré par des soldats, M. Deruelle peut se rendre compte qu’on met le feu à sa maison. Cette dernière cruauté me soulève le cœur.
J’ai vu — lamentable cortège — six habitants de Loos, de vieux hommes, puisqu’il n’y a plus que de ceux-là, passer devant nos fenêtres, poussés par les Allemands, qui les brutalisent pour les faire marcher plus vite. Où vont-ils ? Je ne dois pas tarder à apprendre qu’ils ont été fusillés. Cette révélation me hantera longtemps.
Un cultivateur, M. Étienne Crespel, qui avait été lié toute la nuit à un poteau, est contraint à les enterrer le lendemain. Cette dernière indignité achève de me révolter.
Ce sont partout des cruautés, des déprédations, des destructions stupides, qui continuent les jours suivants. Et moi, témoin impuissante, je grave tout cela dans ma mémoire pour que jamais on n’oublie.
Je pourrais parler de la virtuosité des Allemands comme maîtres-incendiaires. Ils savent vite fait mettre le feu aux maisons, et ils l’activent en jetant du pétrole.
Ce ne sont, de tous les côtés, qu’embrasements, que tourbillons de flammes, que murs qui s’écroulent.
On nous punit d’avoir été heureux du retour si court, hélas ! des Français. Parfois les soldats chargés de déchaîner ces incendies font signe aux occupants de sortir ; parfois ils ne s’inquiètent pas de savoir si ces logis sont encore habités. Ainsi brûlent-ils une ferme dans laquelle est restée une très vieille femme, qui ne sera sauvée d’une horrible mort que par le dévouement de deux voisines, Mmes Angelin et Leclerq.

Note de l’éditeur : Les civils otages 1914 que voit passer Émilienne sont MM. Paul-Joseph Delaby, Jean-Baptiste Marquette et Étienne Crespel, fusillés au pied d’un terri de fosse le 9 octobre 1914, ainsi que quatre autres habitants arrêtés deux jours plus tard : Alexis Meurdesoif, Télesphore Petit, Placide Doby et Auguste-François Lenfant. Un monument à leur mémoire a été inauguré à Loos-en-Gohelle après la guerre. Le récit complet de ces fusillés, raconté par le curé de Loos, fera l’objet d’un article dédié sur ce site.
La bouteille qui sauve
Chez nous, les incendiaires arrivent aussi, portant des bidons de pétrole, prêts à se servir des torches passées dans leur ceinturon, comme faisant partie de leur équipement.
Alors, j’ai une idée. Elle n’est pas très ingénieuse, mais il n’y a pas besoin qu’elle le soit.
Des supplications seraient inutiles, et d’ailleurs, il nous répugnerait de demander grâce à ces brutes.
— Je vois ce que vous voulez, dis-je.
Je me félicite d’avoir pensé à cacher, ailleurs qu’à la cave où elles auraient été trouvées malgré les précautions prises, quelques bouteilles que nous avions en dépôt dans notre magasin. Je vais en chercher une et la pose sur la table.
Les Allemands, aussitôt, s’emparent de la bouteille, qui exerce sur eux une attraction irrésistible.
Je n’ai d’autre espoir que de gagner du temps, en comptant sur le hasard. Le hasard nous est favorable.
Des camarades appellent ces bandits pour une autre besogne de ravages, leur semblant plus pressée, et ils partent.
Pour combien de temps sommes-nous épargnés ?

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Source et crédits :
Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 11 décembre et du 12 décembre 1915.

