X — Accusé d’espionnage : mon père face au peloton d’exécution

Accusé d’espionnage par un soldat qui l’a attiré dans un guet-apens, le père d’Émilienne se retrouve encadré de quatre baïonnettes. Il va vraisemblablement être fusillé. Émilienne a quelques minutes pour agir. Elle court chez l’officier allemand qui loge à côté — et tombe à genoux devant lui.

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On arrête mon père

Il n’y a pas à faire le fanfaron. Croyant que le soldat a quelque chose à lui demander, il se dirige vers lui. L’autre lui fait signe de le suivre.
Que voulez-vous de moi ? lui demande mon père.
L’Allemand esquisse un geste qui peut signifier :
Venez, vous comprendrez.
Mon père, cependant, hésite à l’accompagner, ne comprenant pas la raison de cette promenade qui lui est imposée.

Le soldat lui met alors la main sur l’épaule, fort rudement, et papa doit marcher avec lui. Il arrive ainsi près des canons allemands.
Là, un bref colloque, en allemand, du soldat avec un officier.
Celui-ci se tourne alors vers mon père et lui dit, dans un français pénible :
Vous êtes accusé d’avoir été examiner nos batteries, c’est une faute punissable de mort.
Mais, fait mon père, en protestant, j’ai été conduit par cet homme. C’est lui qui m’a forcé à venir jusqu’ici.

Comprenant le piège qui lui a été tendu, il se défend avec véhémence. Tout autre qu’un Allemand aurait été frappé par son accent de vérité. Mais on ne l’écoute pas. Et ce traître qui a imaginé ce piège pour se faire bien voir de son supérieur ricane.

Sur un signe, mon père est encadré de quatre baïonnettes.
Des ordres sont donnés, dont il saisit le sens.
Il va vraisemblablement être fusillé.

Un père accusé d’espionnage demande à faire ses adieux

Alors, gardant tout son sang-froid, car il est brave, il demande seulement, avec une dignité à laquelle l’officier ne peut pas ne pas être sensible, la faveur de dire adieu aux siens.
Soit.

Nous l’apercevons sur la place, escorté de ses gardiens.
Il marche fermement, mais il est très pâle.
Nous ne savons pas ce qui s’est passé. Nous avons tout de suite la sensation, cependant, qu’il court un grand danger, qu’il ne s’agit pas seulement de menaces, comme nous en avons vu employer vis-à-vis d’autres habitants de Loos.

Il entre, et à la façon dont il dit seulement « Mes pauvres enfants », d’une voix blanche que je ne lui connais pas, nous devinons la gravité de la situation et que son existence même est en jeu. Ses mains tremblent légèrement quand il nous explique rapidement ce qui s’est passé.

Ma mère devient livide, puis éclate en sanglots. Elle se tord les bras de désespoir, se jette sur lui pour l’étreindre comme si elle pouvait le retenir. Puis elle se tourne vers les soldats, le visage ravagé par les larmes, et leur crie, comme s’ils pouvaient la comprendre :
Puisqu’on me prend mon mari, je veux mourir avec lui ! Prenez-moi aussi ! Vous m’emmènerez avec lui !
Sa voix se brise dans un sanglot qui me déchire le cœur. Je vois la détresse dans les yeux de mon père qui voudrait la consoler alors qu’il va peut-être mourir.

Note de l’éditeur : Le cas du père d’Émilienne, accusé d’espionnage sur la base d’un guet-apens, n’est pas isolé. Des dizaines de civils de Loos sont arrêtés, envoyés en Allemagne ou contraints aux travaux forcés. Le récit des fusillés de Loos, disponible prochainement sur ce site, documente ces violences.

Accusé d'espionnage — civils en corvée dans des ruines sous surveillance allemande
Civils contraints aux corvées dans des ruines sous surveillance d’un soldat allemand — le sort réservé aux habitants arrêtés pendant l’occupation.

Accusé d’espionnage — il va être fusillé

Je suis éperdue, affolée, je ne peux que pleurer. Cependant je sens que cette passivité dans la douleur, quand les minutes valent des heures, est presque coupable.
Il ne faut pas se lamenter, mais agir. Je parviens à me dominer.
Une idée me traverse l’esprit. Ce qu’elle vaut, je n’en sais rien, mais c’est la seule chose à tenter.

J’embrasse mon père, en lui disant :
Courage, papa, je te sauverai !
Je sais qu’un officier loge dans une maison très voisine de la nôtre. Je cours chez lui : rien ne m’aurait arrêtée. Je bouscule un ordonnance qui veut me barrer le passage, et je pénètre dans la pièce où il se tient, écrivant sur une petite table.

Il paraît s’étonner qu’on ait osé le déranger.
Monsieur, fais-je d’une voix brisée par l’émotion, je vous en prie, écoutez-moi !
Il me regarde et, vraiment, mon visage est si altéré qu’il doit faire pitié.
C’est un homme très froid, très posé. Il se lève, avec un peu d’ennui, et il me demande :
Que voulez-vous ?
Monsieur, lui dis-je, il dépend de vous de sauver mon père, qu’on veut tuer.

Je lui conte rapidement ce qui est arrivé et comment papa a été entraîné dans un véritable guet-apens. Il esquisse un geste qui signifie :
Ce n’est pas mon affaire. Cela ne me regarde pas.
Peut-être pense-t-il que s’il faut intervenir toutes les fois que ses compatriotes commettent quelque attentat, il n’aura plus le temps de s’occuper d’autre chose.
Avec indifférence, il se dispose à me congédier.

Alors — songez que j’ai à obtenir la vie de mon père — je m’humilie, je tombe à genoux devant lui, et, à travers mes larmes, je le supplie de toutes mes forces, dans l’horrible anxiété qui me tenaille le cœur.
Monsieur… rendez-moi mon père… Vous pouvez l’arracher à la mort d’un mot… Dites ce mot !… Venez à notre secours… Nous sommes si malheureux !… S’il faut une victime, ordonnez qu’on me prenne, moi… et je vous remercierai encore. Mais pas lui, pas lui !
De nouveau, il me dévisage. Il lit dans mes yeux, en même temps que mon immense douleur, la honte de l’implorer. Il hausse légèrement les épaules.

Il est sauvé

Je me sens perdue. Et le temps presse tellement, chaque seconde de retard peut décider du sort de mon père !
J’ai un cri de détresse : puis, ayant épuisé toutes les paroles, je joins les mains vers lui.
Il ne s’est pas départi de son air glacial. Mais il me dit :
Relevez-vous, mademoiselle… Conduisez-moi auprès de votre père.

Je me précipite vers la porte.
Il me suit.
Il est temps d’arriver : les soldats s’impatientent, trouvent ces adieux trop longs.
Ils portent les armes quand l’officier entre.

Celui-ci les interroge rapidement, sans que nous puissions comprendre ce qu’il dit : puis, ayant écrit un billet au crayon, il le confie à l’un d’eux.
Que l’attente nous paraît interminable !
Pendant ce temps, toujours de son ton impassible, il questionne mon père. La demi-heure qui s’envole nous paraît un siècle !

Enfin, le soldat reparaît et remet un papier à l’officier, qui renvoie les quatre hommes et se tourne vers mon père :
Restez chez vous ! Qu’on ne vous voit plus dans la rue.
Puis, s’adressant à moi :
Soyez tranquille. On ne vous le prendra plus.
Il sort, sans que son visage se soit détendu un instant, se dérobant à mes remerciements.

Je n’écris que la vérité. À l’encontre de tant d’autres qui ne se sont montrés que des bourreaux, cet officier, d’apparence si hautaine, fut humain : si c’est un mérite, quand on est prévenu d’un crime, et d’un crime inutile, de ne pas s’y associer.

Accusé d'espionnage — soldats allemands du 114e régiment à Loos dont un infirmier
Soldats allemands du 114e régiment badois à Loos dont un infirmier — parmi les occupants, certains officiers surent rester humains, comme celui qui refusa de laisser exécuter un père accusé d’espionnage.

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Sources :

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 13 décembre 1915. Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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