XV – Noël sous occupation — Un réveillon 1914 dans Loos bombardée

Noël sous occupation : à Loos-en-Gohelle en décembre 1914. Tandis que les officiers allemands banquetent à la mairie, Émilienne Moreau et sa famille grelottent dans l’obscurité et le deuil. Un lieutenant arrogant surnommé « Vasistas » par le petit Léonard, des nuits de chants avinés traversant les murs, et la revanche d’un enfant de douze ans contre les caissons ennemis.

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Le lieutenant « Vasistas »

Nous ne pouvons éviter, quelques jours plus tard, de loger un autre officier. Il arrive, s’empare d’une partie de la maison, et nous devons le subir, lui et ses ordonnances, pendant deux mois. C’est le moment où notre situation, moralement, matériellement aussi, est la plus pénible. La présence de ces Allemands chez nous est un supplice.

L’officier – il s’appelle, autant que je me le rappelle, le lieutenant von Güttig, ou un nom se rapprochant beaucoup de celui-ci – est froid, guindé, plein de morgue, cassant.
Notre logis présente un singulier contraste.
Dans ce qui est – par le droit du plus fort – le domaine du lieutenant, c’est l’abondance, le confort, la lumière des bougies, une odeur de cuisine, car les ordonnances (il y a des jours où elles ne sont pas moins de cinq) préparent, sur un fourneau qu’elles ont installé, les repas de leur chef. À Loos, les officiers allemands mangent à part.

De notre côté, c’est la misère, l’abstinence forcée, l’obscurité, le froid, notre petite provision de charbon s’étant épuisée.
Dire qu’il y a des moments où nous nous prenons à envier quelques restes de la table voisine, bien fournie ! Comme c’est dur de voir ceux qu’on aime avoir faim ! Mais même si nous nous étions rabaissées à chercher leurs restes, il n’y aurait rien eu à prendre. La goinfrerie des ordonnances ne laisse pas une miette. Ces soldats nous auraient plutôt dépouillés nous-mêmes de ce qu’ils auraient pu apercevoir encore chez nous.

Nous ne sommes guère disposés à rire, comme on l’imagine. Mais le lieutenant a une façon de dire, à tout propos, à ses subordonnés :
— Was ist das ?
Expression qui a frappé mon petit frère.
Par une espièglerie de son âge, il a traduit cette formule allemande par le mot « vasistas » et, toutes les fois que l’officier passe, il regarde le haut de la fenêtre. Nous en sommes arrivés à appeler, par habitude, notre hôte obligé « le lieutenant Vasistas ».

Il remarque le manège de Léonard, ou, entendant quelqu’une de nos conversations, que cet aristocratique représentant de la culture germanique ne dédaigne pas d’épier, il comprend de quel sobriquet il est affublé par nous. Un jour qu’il rentre à la maison, mon frère ne manque pas, discrètement d’ailleurs, de lever les yeux vers la fenêtre.

L’officier s’arrête devant Léonard, menaçant, comme s’il est vraiment offensé de cette innocente gaminerie. Ses yeux semblent lancer des éclairs.
— Viens ici ! lui ordonne-t-il.
Je sens qu’il va frapper cet enfant.
— Reste ! dis-je à mon frère.
Et c’est moi qui, me plaçant entre Léonard et lui, lui demande :
— Que voulez-vous, monsieur ?
L’idée qu’il puisse frapper Léonard me révolte, et cela doit se voir sur mon visage. Ses mains se crispent, son visage, généralement pâle, se colore. Nous nous regardons l’un et l’autre avec une expression de défi, mais je suis passée par trop d’épreuves déjà et les Allemands ne me font plus peur. Je ne baisse pas les yeux.

Il s’est avancé d’un pas vers moi.
Il m’a pris le poignet.
Je me dégage vivement.
Évidemment, il conçoit difficilement qu’on se permette de lui tenir tête.

Peut-être se rend-il compte qu’il serait ridicule pour un grand gaillard comme lui de s’en prendre à une gamine de seize ans. Quelle gloire tirer d’un tel combat inégal ? Que diraient ses hommes s’ils voyaient un officier de l’armée allemande aux prises avec une petite Française désarmée ? L’idée de cette disproportion doit lui apparaître soudain dans toute son absurdité.

Il se tire d’affaire en esquissant un vilain sourire et en haussant les épaules, tandis qu’il murmure :
— Ces Françaises !
Cet incident résume bien notre vie : chaque jour apporte son combat.
Si je suis arrivée à me faire respecter, c’est sans doute en montrant quelque fermeté.
Avec ces gens-là, on est perdu si on tremble devant eux.

Un triste Noël

Cependant, nous sommes parvenus à Noël.
Triste Noël pour nous, sous la botte allemande, et cette date, qui est celle d’une fête de famille, nous rend notre deuil plus profond.
Elle ne se présente pas, pourtant, telle qu’ils l’ont espérée, quand ils disent avec forfanterie que la guerre sera terminée pour la fin de l’année. Ils sont loin de cette victoire décisive qu’ils ont escomptée.

En voyant les préparatifs qu’ils font, je regrette presque d’avoir sauvé de l’incendie la mairie.
C’est là que les officiers ont décidé de banqueter.

Le 24 décembre au soir, tous ceux qui ne sont pas dans les tranchées se réunissent, se préparant à faire honneur au dîner, puis au souper qui le suit tout de suite après, car les estomacs boches ont d’extraordinaires complaisances.
Nous avons vu avec tristesse les pauvres vieux prisonniers civils apporter des chaises et des tables, réquisitionnées un peu partout, puis des soldats ont amené un harmonium et l’ont installé dans la plus grande pièce.

Cet harmonium appartient à l’église. Il a dû être retiré et mis à l’abri assez longtemps auparavant, car notre église, depuis les premières blessures faites à sa tour, a été très éprouvée. Des obus ont démoli une partie du toit, un des bas-côtés a été défoncé, et, à l’intérieur, ce ne sont plus que des monceaux de décombres.

Ruines de l'église de Loos-en-Gohelle pendant Noël sous occupation allemande, 1914-1915
Noël sous occupation à Loos-en-Gohelle : les ruines de l’église dont l’harmonium fut réquisitionné pour le banquet allemand de décembre 1914. Éd. Deschamps, La Guerre 1914-15-16.

Forcée de passer devant la mairie, j’aperçois les ordonnances mettre le couvert et disposer, sur chaque table, de petits arbres de Noël, dont il n’y a plus qu’à allumer les bougies. Comme cela me serre le cœur ! Eux qui préparent leur fête joyeuse quand nous portons encore le deuil de papa ! Ces petits sapins qui brilleront bientôt de mille feux, alors que nous n’avons même pas le droit d’allumer une chandelle… Quelle ironie cruelle ! Ils célèbrent Noël dans la mairie que j’ai sauvée des flammes, et nous, nous pleurons dans le froid et l’obscurité.

Noel sous occupation : Les officiers banquetent

Le banquet a commencé dès huit heures.
L’ineffaçable impression que m’a laissée cette joie débordante des convives, tandis qu’il n’y a dans Loos que détresse et affliction ! L’insolence de cette gaieté nous serre le cœur. À l’animation qui ne cesse de croître et se traduit par une rumeur qui emplit les rues, on sent que les officiers font de larges libations. Au dehors, et dans les maisons sans feu, le froid est terrible.

La neige est tombée la veille, une autre bourrasque menace. Les quelques débris de caisses que nous avons brûlés ne produisent pas de chaleur et ne font que nous enfumer. La plupart des vitres sont brisées et toute notre industrie n’a pu boucher complètement ces appels d’air.
Nous sommes glacés, bien que nous ayons jeté sur nos épaules les couvertures que nous ont laissées les pillards. Mais, plus encore que du froid, nous souffrons de l’amertume de nos pensées.

Par instants, de gros et lourds éclats de rire nous arrivent de la mairie. Les Allemands s’amusent. Sans doute se racontent-ils des histoires de massacres et de déprédations. On devine que les têtes se montent.
Parfois, il y a un court silence, puis des « Hoch ! » formidables retentissent.

Soldats allemands fêtant Noël sous occupation en territoire ennemi, carte postale allemande 1914
Weihnachten in Feindesland — « Noël en pays ennemi » : carte postale allemande, 1914.

Jamais nous n’avions tant aimé la France

Les Allemands boivent à la victoire, à l’écrasement de notre pays.
Et nous, si près de la « France française », nous ne savons rien !
Prisonniers, nous sommes séparés de nos compatriotes comme si nous avions été à mille lieues d’eux.
Que font les nôtres ? Quand pourront-ils venir nous délivrer ?

Jamais nous n’avons ressenti si fort notre amour pour la France ! Être coupés d’elle, ne plus avoir de nouvelles, ne plus voir nos couleurs… Cette séparation nous déchire et nous fait comprendre combien elle nous est chère. Nous qui vivons sous le joug de l’ennemi, nous savons maintenant ce que vaut la liberté. Chaque jour d’occupation nous fait aimer davantage notre patrie.
Et mon frère, adjudant dans un régiment d’infanterie, où est-il ? Vit-il encore ?

Noël, nuit de fête, d’allégresse, d’espoir ! Comme ces mots résonnent cruellement à nos oreilles ! Je revois nos Noëls d’autrefois : papa qui rentrait les bras chargés de surprises, la maison qui sentait bon les gâteaux de maman, nos rires d’enfants autour du sapin… Et maintenant ?

Nous grelottons dans le noir, affamés, orphelins, prisonniers. À côté de nous, c’est le tapage répugnant, des chants avinés et de la musique qui dure toute la nuit. Toutes les chansons guerrières de l’Allemagne sortent de ces gosiers d’ivrognes qui célèbrent nos malheurs. Ils chantent leur victoire sur nos ruines, ils rient de notre misère ! Et nous, nous pleurons en silence dans notre coin.
Naturellement, nous n’avons pu prendre le moindre repos.

Un peu avant le jour, les sabres raclent sur le pavé et les pas chancellent. Les officiers sortent, trop avinés pour marcher droit. Quel spectacle ! Voilà nos « maîtres » qui titubent après avoir fêté notre misère.

Nous apprenons, dans la journée, que si les officiers ont copieusement bu et mangé en l’honneur de Noël, la fête, pour les soldats, s’est réduite à sa plus simple expression. On redoute, pour la nuit, une attaque française, et les hommes restent prêts à prendre leur formation.
À l’heure où les Allemands sortent, très échauffés, de la salle du banquet, le bon abbé Campagne, dans son presbytère gardé par des sentinelles, célèbre un humble office devant une dizaine de personnes ayant obtenu la permission de se rendre chez lui.

Puis, Noël passé, ce Noël lamentable pour nous, notre existence continue avec ses peines, ses humiliations, ses dangers.
Mais à tous ces maux vient s’ajouter un péril nouveau : le bombardement de Loos devient de plus en plus intense. Et voilà le comble de notre situation ! Ce sont nos propres obus français qui tombent sur nous. Quelle ironie cruelle ! Nos libérateurs nous bombardent sans le savoir, et nous devons nous cacher d’eux comme de l’ennemi.

Comment n’auraient-ils pas fait aussi des victimes parmi la population civile ? Il y en a eu. Mais personne ne se plaint de cette mitraille envoyée par les nôtres. L’intensité du bombardement fait espérer une attaque, qui amènerait peut-être la délivrance, et cette idée domine la pensée de tous les périls.

Les artilleurs français semblent bombarder désormais selon un programme fixe.
De dix heures à midi, c’est la place de l’Église qui est « arrosée » ; de deux à quatre, il est dirigé sur la Fosse.
Le moment le plus inquiétant est de six heures à huit heures du soir, où des shrapnells balaient tout le bourg.

À la recherche du charbon

Le froid, cependant, devient implacable. Quelle ironie du sort ! Nous habitons un pays où les mines regorgent de combustible, et nous grelottons comme des mendiants ! Partout autour de nous, des tonnes de charbon dorment sous terre, et nous n’avons pas de quoi allumer un feu. Les Allemands chauffent leurs cantonnements avec le combustible de notre sous-sol pendant que nous, nous mourons de froid dans nos propres maisons !

Une nuit, ma mère et moi sommes réduites à fouiller comme des misérables auprès de la Fosse, à la recherche de quelques miettes de poussière de charbon dans le « terri ». Nous qui vivions dans l’abondance, nous grattions maintenant les détritus des mines comme des pauvresses !
Nous avons emporté des sacs que nous remplissons d’un combustible dont une partie sera sans doute à jeter. Mais, si insuffisante que soit la provision, nous succombons sous le poids de ces sacs, trop lourds pour deux femmes épuisées par les privations.

Mon frère Léonard, avec l’aide de deux camarades, le petit Léandre et le petit Michel, deux enfants de son âge qui bravent toutes les consignes allemandes pour venir le retrouver, a une idée : nous épargner cette fatigue en construisant une charrette.
Il se montre vraiment ingénieux ! Il va ramasser dans les maisons pillées tout ce qui peut lui servir. Son triomphe, c’est quand il trouve deux roues d’une machine agricole brisée par les Allemands.

Très gravement, il dirige l’entreprise dont il a assumé la responsabilité, se chargeant des points délicats de la construction. Nous retrouvons en lui les qualités d’adresse et de prompte décision de mon père.
Le fait est que nous avons un véhicule assez commode et assez pratique quand nous tentons de nouveau de rapporter à la maison des débris de charbon. Léonard n’est pas peu fier de son œuvre.

Il ne peut l’être longtemps. Sa charrette attire l’œil des soldats, qui s’en emparent brutalement, tenant fort peu compte de ses protestations. Le pauvre petit ! Il a beau crier, supplier, expliquer que c’est son travail, rien n’y fait. Ses yeux se remplissent de larmes de rage. Ce sont eux qui s’en servent maintenant.

La vengeance de Léonard

Mon frère jure de se venger.
Dira-t-on que ce sont là de trop menues historiettes ? Mais c’est en ramassant tous ces détails que je cherche à donner l’impression exacte de la vie d’un pays occupé par l’ennemi, où tout est vexation, où rien n’appartient plus à l’habitant, de sorte que les petites choses finissent par causer autant de déceptions que les grandes.

Léonard a un autre motif de fortes rancunes : une des ordonnances de l’officier que nous logeons, une brute, a voulu tuer notre chien et mon frère n’a sauvé Sultan qu’en faisant hardiment dévier le revolver du Boche.
L’occasion vient pour l’audacieux gamin, et c’est le grand complot qu’il ourdit avec ses amis Léandre et Michel.

Depuis deux jours, des caissons d’artillerie encombrent la rue. Pourquoi ? Mystère. Mais ils sont bien gardés par des sentinelles ! Ces lourdes voitures à deux roues, qui servent à transporter les munitions des canons, offrent une cible tentante pour la vengeance de Léonard.

Avec toutes sortes de ruses patientes, Léonard et ses complices, pendant les courts moments où ils ont chance de ne pas être aperçus, se glissent près des caissons et dévissent – on imagine que ce n’est qu’à plusieurs reprises – les chapeaux des roues.
Ils les dévissent en les laissant juste au dernier tour, de façon que l’opération ne soit pas apparente.
Puis ils attendent, prenant soin de ne plus se montrer.

Des artilleurs viennent atteler des chevaux aux caissons. Les hommes s’installent sur leur banquette. Le convoi s’ébranle. À peine se met-il au trot que la roue d’une des voitures se détache, faisant mordre la poussière aux soldats assis à leur poste. Il en est de même pour une seconde voiture, puis pour une troisième.

Dans le moment où le convoi est ainsi arrêté, et que les Allemands, pestant contre ce triple accident, s’occupent de le réparer, quelques obus éclatent, créant la confusion dans leurs rangs.
Mon frère n’a pas prévu cette aggravation au mauvais tour qu’il a joué. Le hasard, sous la forme de projectiles tombant à point nommé, lui donne plus qu’il n’a souhaité.

Caissons d'artillerie allemands attelés, Première Guerre mondiale — comme ceux sabotés par Léonard à Loos pour son noel sous occupation
Caissons d’artillerie allemands en mouvement, 1914-1918. C’est ce type de véhicule que le jeune Léonard et ses complices sabotèrent pendant Noël sous occupation à Loos-en-Gohelle.
Source : filmportal.de

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Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 21 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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