XIV – Deuil sous occupation : Émilienne seule au cercueil de son père

Deuil sous occupation — Loos-en-Gohelle, dimanche 6 décembre 1914. Le père d’Émilienne s’effondre dans l’escalier. Il meurt dans la nuit. Les Allemands refusent un cercueil. Émilienne et son frère en fabriquent un de leurs mains. Le lendemain, à seize ans, elle forme à elle seule tout le cortège funèbre, encadrée de soldats allemands, sous un ciel bas, dans la boue glacée.

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Deuil sous occupation : la mort dans la nuit

Pour esquisser un tableau d’ensemble de nos misères sous l’occupation allemande, j’ai dû retarder le souvenir de l’événement le plus douloureux qui nous ait frappés, les miens et moi.
À vrai dire, je prolongeais ce retard par une sorte de pudeur à parler d’une affliction intime, qui est une des deux raisons du deuil que je porte.
Et puis, faire ce récit, revivre ces heures affreuses, c’est remuer cruellement ma peine. C’est avec un effort sur moi-même que je commence ce chapitre…

Cependant, par l’inhumanité qu’il révèle chez nos envahisseurs, il fait partie de l’histoire de Loos sous le joug de l’ennemi, et, à ce titre, il a ici sa place.
Dieu sait que je n’ai d’autre prétention dans ces Mémoires que d’exposer la vérité, mais qu’on m’excuse si les pages que je vais tracer sont un peu heurtées. Il me faut dominer mon émotion, et ces tristes moments me sont encore si présents à la pensée que je ne peux croire qu’une année se soit déjà écoulée depuis cette catastrophe…

C’était le dimanche 6 décembre. Il avait fait une journée grise, brumeuse, une journée lugubre. Quelques Allemands étaient entrés chez nous, sans qu’on sache trop ce qu’ils voulaient, pour rien, pour le plaisir d’affirmer leur droit de vexations, pour nous humilier. Depuis quelque temps, cependant, ils ne parlaient plus d’aller à Paris. Il est vrai que, dans leurs bravades, il était beaucoup question de Calais, alors.

La maison paraissant garantie provisoirement contre une visite de nos persécuteurs, la porte étant fermée (ai-je dit que nous avions dû dix fois la consolider, après les secousses qu’elle avait reçues ?), j’appelai mon père pour qu’il vienne souper avec nous. Nous parlions encore de « souper », même si nos repas n’en avaient plus que le nom.

Heure affreuse

De sa chambre où il se tient, toujours sur le qui-vive, toujours prêt à gagner sa cachette, il se dirige vers le palier puis s’engage dans l’escalier.
Tout à coup, c’est le bruit de sa chute, puis un appel, d’une voix rauque, dont je suis encore épouvantée. Ma mère et moi, nous nous précipitons vers lui, nous trouvons la force de le relever et nous l’asseyons dans le fauteuil. Ses traits sont décomposés. Il soupire :
J’ai si mal à la tête !

Puis, l’instant d’après, s’adressant à maman, en montrant son corps :
Tu comprends, tout ça ne veut plus marcher.
On essaie de lui faire prendre du café, il le repousse. Je vais chercher, où je l’ai cachée, notre dernière bouteille de champagne, mise en réserve pour un cas extrême et qui a échappé au pillage. Je veux qu’il en avale une gorgée. Il la rejette sans même en reconnaître le goût. Après un grand affaissement, il reprend, en désignant son front :
Mais qu’est-ce que j’ai donc là !

Nous tentons tout ce que nous pouvons imaginer d’utile. Je lui mets des compresses glacées sur la tête pour le soulager, tandis que maman, en lui baignant les pieds dans l’eau chaude, essaie de faire descendre le sang. Mais rien n’y fait. Par instants, il suffoque, sa respiration ressemble déjà à un râle.

Nous sommes bouleversées de cette crise subite. Mais, à la pâleur de son visage, nous avons soudain une sensation d’effroi, la vision d’un malheur qui, quelques minutes auparavant, nous eût semblé invraisemblable.

À la recherche du médecin allemand

Mon pauvre père paraît avoir perdu connaissance.
Il faut aller chercher le docteur allemand, dit maman.
À ce mot, il semble reprendre ses esprits, se raidit et dit « non, non » d’un geste faible mais catégorique.

Les compresses chaudes que nous lui mettons semblent l’aider un instant, mais l’effet ne dure pas !
Son cœur se met à battre, si fort, si fort, qu’on eût dit qu’il va se rompre.
Nous sommes à bout de ressources. Que faire ?

Son état empire visiblement. Il ne peut plus répondre, même d’un signe, à nos questions. Nous nous désespérons, et les deux enfants, tout en larmes, jettent tour à tour des yeux anxieux vers nous et vers notre père, qui maintenant serre les dents.
Je dis à maman, en tâchant de ne pas lui laisser voir le fond de mes alarmes :
Tu as parlé du docteur allemand, tout à l’heure. Ce n’est pas le moment de garder de l’orgueil. Il nous indiquera peut-être d’autres soins à donner. Il fera une piqûre, je ne sais. Je vais aller le demander.

Mais elle ne veut pas que ce soit moi qui coure jusqu’au poste, où, peu de temps auparavant, on m’a gardée.
Et puis, fait-elle, si c’était ce médecin que tu as bravé.

Elle part, dans la nuit, au risque de se faire tuer par les sentinelles, car il est défendu de sortir.
Arrêtée par un « Wer da ? » menaçant, elle parvient, malgré ses angoisses, à faire comprendre au factionnaire ce qui se passe.
Au poste, on lui donne un homme qui l’accompagne chez un médecin de régiment.

Pendant qu’elle cherche ainsi du secours, au prix de quelles difficultés ! je vois, avec terreur, la vie abandonner peu à peu mon père.

Mort !

À genoux, penchée sur sa poitrine, j’écoute les battements de son cœur, qui, après avoir été, une minute, violents et précipités, s’affaiblissent.
Mon Dieu ! est-ce que c’est vraiment la fin ?

Je le supplie de me témoigner, par le moindre geste, qu’il m’entend encore. Mais il n’a plus que des tremblements convulsifs.
Puis, tout à coup, il entrouvre les yeux, il pousse un soupir, sa tête retombe.
Il est mort…

Il est mort des privations supportées, des fatigues que lui causent les continuelles alertes, des inquiétudes qu’il éprouve pour nous.
Il est mort, surtout, en bon Français, du chagrin qu’il a ressenti si profondément, des malheurs de la patrie, de l’occupation allemande.

Je demeure un instant écrasée de douleur.
Cette horrible chose, notre suprême séparation, s’est passée si vite que je ne peux y croire. Mais il est là, devant moi, inanimé ! Notre affection, notre union avaient été une consolation dans nos misères. Mais, maintenant, à quoi bon lutter, à quoi bon avoir du courage ?

Je viens de déposer pieusement un baiser sur son front quand ma mère rentre, accompagnée du docteur. Celui-ci, un homme déjà mûr, est mal réveillé et son indifférence devant notre détresse atteste surtout son ennui d’avoir été dérangé au milieu de la nuit.
Faute d’autre lumière, nous ne sommes éclairés que par une veilleuse. Il fait jouer sa lampe électrique et en dirige le jet sur la figure de mon père.

Puis il garde le silence.
Dites à ma mère, je murmure à son oreille. Moi, je sais.
Alors, se tournant vers maman :
C’est trop tard, madame, fait-il.
Puis, pressé de reprendre son sommeil, il salue militairement et sort.

Nous, nous restons anéanties. Nous n’avons même plus de larmes.
Cependant, nous étendons le corps de mon pauvre papa sur une petite couchette, et nous le veillons tous les quatre.

Au petit jour, les deux enfants, mon petit frère et ma petite sœur, épuisés, se sont endormis. Quand ils se réveillent, ce sont de nouveaux sanglots. Nous nous sentons à présent si abandonnés !
Nous repassons dans notre mémoire les menues circonstances qui, la veille, ont précédé la crise à laquelle a succombé mon père. Cette crise, rien n’avait pu la faire prévoir. Mais, à des particularités que nous rassemblons, la conviction nous vient qu’il souffrait depuis longtemps et qu’il nous cachait courageusement ses souffrances.

La matinée s’avance. Il faut penser à ses obsèques. Nous ne pouvons attendre l’aide de personne.
L’existence est déjà si pénible sous l’occupation ennemie ! Mais quand la mort frappe un des vôtres, tout devient bien plus cruel encore. Il faut non seulement supporter la douleur du deuil, mais subir en plus les vexations de l’occupant.

Chaque démarche nous humilie, chaque geste de respect envers notre mort devient un combat. Nous devons porter notre chagrin sous leurs regards méprisants, accepter que même dans nos moments les plus douloureux, ils soient là pour nous tourmenter.

L’ironie du commandant de place

Ma mère est à bout de forces.
Je me rends chez le commandant de place, à son bureau établi dans la brasserie Norelle.

C’est un homme grand, mince, sec, imberbe, portant la balafre traditionnelle sur la joue gauche, cette balafre qui est la coquetterie des Allemands, qui rappelle leurs duels de jeunesse. On ne m’introduit auprès de lui qu’après m’avoir fait longtemps attendre.
Monsieur, lui dis-je, mon père est mort la nuit dernière. Comment faire pour avoir un cercueil, et pour qu’une fosse soit creusée ?

Il a à peine levé les yeux sur moi et il continue à feuilleter des papiers. La mort d’un civil français est évidemment, pour lui, un événement de très mince importance.
Il dit, en un français assez correct :
Est-ce que vous me prenez pour un marchand de cercueils ?
Non, réponds-je, douloureusement blessée par ce ton d’ironie, mais vous avez des hommes qui pourraient en faire un.
Cela ne les regarde pas. D’ailleurs, on se passe très bien de cercueil.

J’ai un frisson à la vision de ce que représente son refus, que je sens tranchant et définitif, et je comprends, en effet, que rien n’eût éveillé en lui la moindre pitié.
Il a hâte de me congédier.
Il reprend, comme s’il eût rendu un verdict :
On fera creuser la fosse par des prisonniers. Il vous sera permis de prévenir le curé. C’est tout.

Il me donne un soldat qui me conduit au poste qui sert de prison. Il est convenu avec un officier que deux des pauvres vieux habitants de Loos qu’on emploie, pendant leur détention, à toutes les besognes, viendront chercher le corps.
Deux seulement ! lui dis-je, ils sont si faibles, à leur âge.
N’en croyez rien. Ils peuvent encore travailler. C’est leur mauvaise volonté qui les pousse à toujours se plaindre.

Il accorde, cependant, comme une faveur, quatre porteurs pour le lendemain, à une heure de l’après-midi.
Puis je vais au presbytère, gardé par des sentinelles.
Il est entendu que le curé, M. l’abbé Campagne, accompagné d’un soldat, dira les prières sur la tombe.

Je rentre à la maison. Je ne peux supporter l’idée que mon père sera jeté à même la terre. Ce serait trop horrible ! Mais un cercueil, comment en trouver un ? Je n’ose avouer à maman que les Allemands en ont refusé un.
Eh bien, me dis-je résolument, c’est moi qui le ferai !

Dans une maison voisine de la nôtre, a habité un menuisier, dont la boutique est abandonnée. Cette maison a souffert, comme presque toutes les autres, mais l’atelier n’a pas été complètement dévalisé.
J’appelle mon frère Léonard. C’est un brave petit garçon, assez fort pour son âge, malgré le régime auquel il est soumis depuis quelques mois, intelligent et adroit. Je lui explique ce que je prétends réaliser, malgré mon inexpérience.

Le lugubre travail

Nous prenons des planches, et nous voici tâtonnant d’abord pour construire la bière, sciant et clouant, ne sachant trop, au vrai, comment nous y prendre, et dans quelles dispositions d’esprit ! Je m’arrête parfois pour essuyer mes larmes, que je ne peux retenir. Mais ma volonté me soutient. Je pense à notre pauvre cher papa mort, qu’il faut préserver du contact immédiat de la fosse glacée.

J’ai fait une espèce de petit dessin, que nous avons devant les yeux, et que nous nous efforçons de suivre. Oh ! les heures poignantes passées en ce lugubre travail !
J’ai été sur le point d’abandonner la plume, tant ces souvenirs m’oppressent. Mais, encore une fois, si j’ai abordé ce chapitre, c’est pour présenter toutes les phases des misères de l’invasion. Ce cercueil, qui n’eût demandé que peu de temps à un ouvrier de métier, nous coûte beaucoup de peines. Enfin il est prêt. Mon père aura ce qui, en d’autres temps que ceux que nous traversons, est le dernier droit du plus pauvre, d’un inconnu.

C’est entre ces planches, rassemblées par nos soins, que nous le couchons, dans la sérénité que lui a donnée la mort. Ses traits sont calmes, apaisés. On eût dit qu’il fait un beau rêve, le rêve de la délivrance, de la victoire, du châtiment de l’envahisseur.

Deux des prisonniers civils, M. Deruelle, et un autre, nommé Pierret, qui sera tué par un obus, huit jours plus tard, nous aident à l’ensevelir.
À une heure, sous la conduite de soldats, arrive le curé de Loos.

Il est accompagné d’un autre prêtre, réfugié chez lui, M. l’abbé Petit, qui, un mois après, bien que très malade, sera envoyé en captivité en Allemagne.

Jamais enterrement ne fut plus cruel. Pas une fleur, pas un instant de recueillement libre, pas un geste de tendresse sans la surveillance haïe de l’ennemi. Ils nous volaient jusqu’à notre droit de pleurer dignement notre mort.

Quatre vieillards, sous l’œil de leurs geôliers, portent la bière jusqu’au cimetière.
Qui sait s’ils n’envient pas le sort de celui qui ne souffre plus, eux qui, cette tâche accomplie, vont regagner leur prison !

Je n’ai pas voulu que ma mère, dont le désespoir m’effraie, quitte la maison, et les deux enfants se serrent autour d’elle, la couvrant de caresses pour la consoler.

Je forme, à moi seule, tout le cortège. Seule ! À seize ans, derrière le cercueil de mon père ! Il fait un temps sombre, le ciel est bas, on marche dans la boue glacée. Mes pieds s’enfoncent, mes souliers troués laissent passer l’eau froide. Les porteurs peinent sous leur fardeau, surveillés par les baïonnettes.
Pas un ami, pas un voisin — tous sont morts, partis ou prisonniers. Quelle immense détresse m’emplit le cœur ! Mon pauvre papa qui méritait tellement mieux que cette mise en terre de miséreux ! Et moi, si seule dans cette procession de mort, entourée d’ennemis qui nous haïssent jusque dans notre douleur !

Et ce rappel, par l’encadrement du peloton d’Allemands, que, même en cette heure atroce, nous ne pouvons être entre nous, entre Français !
Les prêtres récitent rapidement les prières sous l’œil impatient des soldats. Pas le temps de se recueillir, pas le droit de s’attarder. Et puis ce bruit ! … Ce bruit terrible des premières pelletées de terre qui tombent sur le cercueil que j’ai fabriqué de mes mains. Chaque coup sourd me transperce le cœur. C’est fini ! Papa disparaît pour toujours sous cette terre froide.
Mes jambes se dérobent sous moi, ma vue se trouble. Je m’accroche à la croix de bois pour ne pas tomber. Tout tourne autour de moi, les voix s’éloignent. Je crois défaillir.

Les soldats reconduisent les pauvres vieux à leur prison, mornes et résignés, fatigués du service qu’ils ont rendu.
Je m’attarde un instant devant la fosse. Je veux encore parler à mon père. Je lui promets de le venger, et, Dieu merci, je pourrai, si faible que je sois, prouver ma haine de l’Allemand.

Cimetière civil saccagé pendant l'occupation allemande — deuil sous occupation dans le nord de la France
Cimetiére civil pendant la guerre 1914-1918 – deuil sous occupation allemande

Je rentre. Ma mère, les yeux hagards, est assise auprès du poêle. Les petits, inquiets de son silence farouche, lui prenant les mains, ou mettant leurs bras autour de son cou, cherchent à tirer d’elle une parole.
À mon arrivée, elle tressaille. Nous nous embrassons tous les quatre, et nous mêlons nos sanglots, tandis que la nuit tombe, nous semblant plus lourde, plus accablante que jamais.

À peu de distance, le canon tonne, par moment. Il y a longtemps que nous ne faisons plus attention à ses grondements.

La visite importune

Il me faut aussi revenir sur un autre épisode de ces jours si douloureux.
Le lendemain matin de la brusque fin de mon père, un officier se présente chez nous, entre dans le magasin et, reçu d’abord par mon petit frère, exige ma présence ou celle de ma mère.
Avons-nous seulement le droit d’être tout à notre douleur ?

Je m’arrache donc un instant au lit de mort devant lequel je suis agenouillée, et je parais.
L’officier est suivi de son ordonnance, qui porte ses bagages.
Je veux loger, dit-il impérieusement.
J’ai les yeux pleins de larmes, je ne peux pas parler. Je fais non en secouant la tête.
Comment cela ! reprend-il, s’irritant, les yeux mauvais, prêt déjà à employer la force.

Alors, je lui fais signe de me suivre, et l’introduisant dans la pièce voisine, je le conduis auprès de mon père. Nous n’avons pu allumer un flambeau à côté de lui. Nous sommes dans une demi-obscurité.

Il aperçoit seulement une forme rigide. Comme l’a fait le médecin, il presse le bouton de sa lanterne électrique.
Il dit seulement « Ah », et il s’en va.

Note de l’éditeur. Le prêtre qui dit les prières sur la tombe de Louis Moreau, « M. l’abbé Campagne », est le curé de Loos. Resté un an dans le village occupé, otage des Allemands, il a livré son propre récit de cette période : L’année tragique 1914-1915.

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Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 19 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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