XII – Arrestation arbitraire 1914 : Émilienne face au général allemand

Arrestation arbitraire 1914 — Loos-en-Gohelle, automne. La perquisition vient de se terminer. Le père est toujours caché dans le pigeonnier. Mais l’officier n’est pas convaincu. Il arrête Émilienne, seize ans, et la fait jeter dans une pièce transformée en geôle, où des dizaines de civils croupissent sur de la paille pourrie. Elle devra affronter seule le général allemand.

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Arrestation arbitraire 1914 : la perquisition du grenier

La pensée du salut d’un être cher donne une force surhumaine.
L’officier me regarde dans le blanc des yeux. Je soutiens son regard sans aucun trouble apparent, affectant seulement l’ennui d’une nouvelle visite domiciliaire, après tant d’autres.

Il reprend :
Vous avez compris ?
Oui.
Montrez-moi le chemin.
Nous descendons d’abord à la cave. Ils déplacent des tonneaux, vides depuis l’occupation, les agitent pour voir s’ils ne contiennent rien, fouillent sous de vieux morceaux de bois, sondent les murs. Le lieutenant, avec sa petite lanterne électrique, désigne à ses hommes les coins qu’ils doivent inspecter. De la cave, on remonte dans les pièces du rez-de-chaussée, où l’examen, pour être brutal, n’en est pas moins minutieux.

Le lieutenant s’irrite du peu de succès de ses recherches. Il devient de plus en plus dur.
Après avoir exploré l’étage, il gravit l’escalier du grenier. Je me sens glacée, mais il importe, plus que jamais, de ne pas trahir mes angoisses.
Quand ils s’approchent du pigeonnier, je m’efforce de raffermir ma voix.
Mon Dieu ! papa entend tout cela. Lui si brave, comme il doit souffrir !

J’explique les dispositions du grenier, et même, avec quelque bravade, avec un besoin de parler pour me donner la force de supporter cette épreuve, je raconte je ne sais quelle histoire de pigeons qu’élevaient nos prédécesseurs dans la maison et qu’ils ont emmenés en la quittant.
Les soldats tapent à coups de crosse sur le mur, et chacun de ces coups me retentit douloureusement jusqu’à l’âme.

Il me semble que, restant méfiants, ils s’attardent dans ce grenier, comme s’ils avaient soupçonné, malgré leurs infructueuses investigations, que c’est là que leurs recherches doivent aboutir.

L’un d’eux – je crois alors que je vais défaillir – scrute le toit, et il est bien près de trouver le passage par lequel papa se glisse dans sa cachette.

L’interrogatoire

Mais non ! L’homme s’arrête, fait à l’officier un geste négatif, et celui-ci renonce à l’espoir de mettre, dans le grenier, la main sur quelqu’un ou sur quelque chose de compromettant pour nous.

Comme je me sens soulagée en descendant !
Mais les Allemands, une fois qu’ils sont au rez-de-chaussée, ne s’en vont pas.
L’officier me fait subir un interrogatoire.
Où est votre père ?
Je réponds, avec assurance :
Il est soldat.
Je pense en moi-même que l’édifice des mensonges dans lesquels je m’engage sera vite ruiné, s’il y a un témoin de mon entretien avec l’autre officier, celui dont j’ai imploré l’intervention. Mais je risque le tout pour le tout.

Quel âge a votre père ?
Quarante-deux ans.
Quelle formation ?
Un régiment territorial.
Où sert-il ?
La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il était dans l’Est.
Et vous, quel âge avez-vous ?
Comme j’ai rajeuni papa, je me rajeunis aussi.
Quinze ans.

Il reprend :
Vous n’avez pas de frère aîné ?
Non.
Alors, croisant les bras, il me dévisage.
Si jeune que vous soyez, vous savez manier un fusil !
Un fusil, moi ! Ah, j’en aurais trop peur !

Je reprends un peu courage maintenant que mon père est hors de danger, et je lui demande :
Pourquoi cette question ?
Il réfléchit un moment.
Il est vrai qu’il n’y a pas d’homme caché ici. Il n’en est pas moins certain qu’on a tiré de cette maison sur nos soldats.
Je vous assure que personne n’a tiré.

C’est la première chose vraie que je dis dans cette conversation, et c’est la seule chose qu’il ne veut pas croire.

Suivez-nous, fait-il d’un ton rude.
Où cela ?
Au poste ? Pourquoi faire ?
Vous vous expliquerez avec le capitaine. Moi, je vous arrête.

Au poste

Sur un signe de lui, quatre Boches m’entourent.
Ma mère supplie vainement l’officier de me laisser libre, en lui promettant que je me présenterai de moi-même au poste.
Ces prières qu’elle lui adresse me révoltent. J’y coupe court.

Sois tranquille, maman, lui dis-je, ne pouvant même plus l’embrasser puisque je suis séparée d’elle par des baïonnettes. Je ferai entendre raison à ce capitaine, je reviendrai bientôt.
Après lui avoir recommandé de ne pas laisser sortir les enfants, je pars, flanquée de mes quatre gardes du corps.

Le poste est très proche de notre maison. Devant la porte, j’aperçois le feldwebel qui semble attendre mon arrivée, dans ces conditions pénibles. Il me salue ironiquement et il ricane.
C’est lui, évidemment, qui, par une dénonciation inventée de toutes pièces, a déterminé la perquisition et mon arrestation. Il se venge de la façon dont je lui ai exprimé mon mépris. Procédé bien allemand !

Je ne sais ce qu’on va faire de moi, mais, malgré tout, je ne regrette pas de lui avoir montré le cas que je fais de ses galanteries.
Puisque je dois être conduite devant un capitaine, je demande à parler à ce capitaine. On ne m’écoute même pas, et je suis poussée dans une salle où on a laissé une demi-obscurité et qui, dès le premier coup d’œil, me paraît pleine de monde.

Il y règne une atmosphère si suffocante que je manque de tomber à la renverse et que je dois m’appuyer au mur. L’air est irrespirable, chargé d’une puanteur qui me prend à la gorge. On a transformé en prison une assez grande pièce de la maison formant l’angle de la rue du Cimetière et donnant sur la place de la République, mais les prisonniers sont si nombreux qu’ils ont à peine l’espace pour se remuer.

La Grande Place de Loos-en-Gohelle avant 1914, village sous occupation allemande pendant l'arrestation arbitraire 1914
Loos-en-Gohelle — Place de la République. C’est dans la maison de l’angle de cette place que les Allemands ont improvisé leur prison. Carte postale avant 1914.

Ils se marchent dessus, s’entassent les uns contre les autres. Ils couchent sur de la paille, et quelle paille ! On ne l’a pas changée depuis le commencement de l’occupation et elle exhale une odeur répugnante de moisissure et d’urine. Cette paille pourrie, dans l’état où elle est, n’empêche pas une sensation de froid qui vous pénètre les os. J’entends des quintes de toux, des plaintes, de grands soupirs, des gémissements qui s’élèvent de partout dans cette misère humaine.

La salle des prisonniers

Un peu effarée, je reste sur le seuil. Une forte bourrade, qui m’est administrée par un Allemand, me force à m’aventurer jusqu’au milieu de la salle. Je reconnais quelques vieux qui ont été pris comme otages et qu’on continue à garder, sans ombre de pitié pour leur âge et leurs infirmités.

Je me rappelle que l’un d’eux est en proie à une crise d’asthme, et étouffe. Faute d’autres soins, un de ses compagnons d’infortune agite un mouchoir devant lui, pour essayer de lui donner de l’air.

J’avoue que j’ai un moment de découragement. Je pensais qu’on me conduirait devant un chef.
J’ai même préparé, dans ma tête, les arguments qui le convaincraient. Je ne voulais pas parler des cyclistes que j’ai entrevus, car malgré tout, je me demande encore si ce n’étaient pas des Français.

Au lieu de pouvoir me défendre devant un responsable, me voilà jetée dans cette geôle ! Je comprends vite, en voyant l’attitude de mes compagnons de captivité, qu’il n’y a aucun recours contre la tyrannie allemande.
Mes yeux s’habituant peu à peu à l’ombre, je distingue deux femmes. Ce sont des habitantes de Vermelles, que les Prussiens ont dirigées sur Loos.

Puis, dans un coin, je retrouve le jeune X. dont j’ai dit l’arrestation. Ce que sont nos conversations, à voix basse, car nous pouvons être épiés, on l’imagine.
Chacun de nous a à conter ses misères, depuis le moment de la rentrée des Allemands. Ce que nous avons à échanger, ce sont nos inquiétudes et nos tristesses. Au demeurant, comment nous aider les uns les autres ? Presque tous ont été arrachés à leurs logis sans qu’on leur donne le temps d’emporter quoi que ce soit.

Un pauvre homme, à demi en enfance, que j’ai vu parfois devant la porte de sa petite maison, grelotte, claque des dents, nous faisant peine à tous, si préoccupés que nous soyons de nous-mêmes. On l’a sûrement maltraité. Il ne peut pas bien répondre aux questions, et les Boches ont dû croire qu’il le faisait exprès. Il a de grandes écorchures partout sur le visage et les mains.
Un homme, qui n’a plus sa raison, dis-je, c’est une indignité !
Je me suis emportée. Mes voisins, apeurés, me font signe de parler moins haut. Je dépose sur ce malheureux vieillard le manteau, malheureusement léger, que ma mère m’a jeté sur les épaules.

On apporte une soupe innommable, constituant tout le repas des prisonniers. Son aspect seul me soulève le cœur et je n’y touche pas. Les autres sont si affamés qu’ils doivent bien se contenter de cette abominable nourriture.

Le petit X. m’offre une chaise qui n’a plus que trois pieds, et d’équilibre tout à fait instable, reste du mobilier dévalisé de la pièce où nous sommes enfermés. C’est sur cette chaise que je passe la nuit – elle m’épargne du moins le contact avec la paille salie, qui me répugne.

Quelles mélancoliques réflexions je fais pendant cette nuit d’insomnie ! Je pense surtout aux tourments de ma mère, qui m’a vainement attendue toute la nuit, qui doit se ronger d’angoisse en ignorant ce que je suis devenue, qu’il ne m’est pas permis de faire avertir. Comme elle doit souffrir ! Peut-être croit-elle que je suis morte ?

La journée du lendemain est pareille à celle de la veille.
Le matin, on est venu chercher quelques-uns des hommes, valides ou non – ils doivent, jusqu’à midi, procéder à l’enfouissement des cadavres d’animaux, car ce déblaiement n’est pas encore terminé.

Plus tard, ce sont d’autres travaux, sans qu’on s’inquiète si leurs forces leur permettent de les accomplir. Entre deux corvées, ils réintègrent la prison. Ils racontent que c’est à coups de crosse qu’on les fait marcher.

Je me souviens surtout de l’un d’eux, un des plus vieux de Loos, tout courbé, tout ridé. C’est un ancien paysan qui a travaillé dur toute sa vie. Quand il rentre de corvée, il ne dit rien, il ne proteste pas, mais de grosses larmes coulent sur son visage buriné.

En face du général

Vers le soir, je suis appelée et, conduite dans le poste, je me trouve en présence du général.
Ma pauvre maman, à force d’obstination, a réussi à l’aborder et à lui dire ce qui m’est arrivé.
Il me regarde un moment.

C’est vous, fait-il, qui m’avez conduit chez « Monsieur le Curé » ?
Il affecte, en parlant de lui, une politesse qui ne l’a pas empêché de prendre des mesures rigoureuses à son égard.
Oui, monsieur le général.
Vous êtes accusée d’avoir tiré sur une de nos sentinelles. C’est extrêmement grave.
C’est peut-être très grave, mais c’est inexact. On a perquisitionné chez nous, et on n’a trouvé aucune arme. Sans arme, comment aurais-je pu tirer ?
On n’a rien trouvé, mais vous avez pu faire disparaître le fusil avant la perquisition. Le fait que les recherches n’ont pas donné de résultat n’est donc pas une preuve que vous ne soyez pas coupable.

Il s’agit de reconquérir ma liberté. Il faut donc se défendre avec sang-froid.
Je réponds, vivement :
Ce n’est pas non plus une preuve que je le sois.
La réplique a porté juste. Il dissimule une sorte de sourire. Alors, j’ajoute, en lui montrant mes mains :
Est-ce avec ces petites mains-là qu’on peut soulever un fusil de soldat ?

Il reprend :
Selon vous, qui a tiré ?
Comment le saurais-je ? Mais pourquoi voulez-vous que ce soit de la maison qu’on ait tiré ?
C’est ce que dit l’enquête.
L’enquête a été mal faite. Les coups de fusil ont dû être tirés devant la maison et nous ne sommes pas responsables de ce qui se passe dans la rue. C’est à votre police de la surveiller.

Il fronce les sourcils, et j’ai un petit frisson.
Je comprends que je suis allée trop loin. De fait, le général rompt l’interrogatoire, me tourne le dos et sort.

Relâchée – Nouvelle alerte

On ne me fait pas rentrer dans la salle commune, cependant je reste dans le poste, me cachant le visage de mes mains pour ne pas être en butte aux regards curieux ou insolents des soldats. Je regrette d’avoir pris un ton qui semble avoir gâté ma cause. Mais, au bout d’une demi-heure, à peu près, un officier vient me chercher.
Rentrez chez vous, me dit-il, mais je vous préviens que vous serez surveillée.

On peut croire que je ne me fais pas répéter cet ordre et que je me hâte de retourner chez nous. Quelle joie quand je retrouve enfin les miens ! Nous nous embrassons en pleurant, incapables de dire un mot.

Maintenant, si on veut savoir où j’ai caché les armes, c’est sous les tuiles du toit.
Il est dit, cependant, que nous serons, ces jours-là, sans cesse sur le qui-vive.

Dans la nuit qui suit, on frappe à la porte, mais assez doucement, contrairement à l’habitude de ceux qui nous imposent leur présence.
Qui est là ? demandai-je.
La réponse est une sorte de grognement sourd, auquel je réponds moi-même à leur manière :
Nicht comprend.

Un silence, puis on frappe de nouveau, avec insistance. Je songe que je suis toujours à la disposition de l’autorité allemande et en liberté provisoire seulement. Je me décide à ouvrir.
Un soldat entre. Il a une physionomie d’apache et il est tout débraillé.
Que voulez-vous ?
Il réplique par ce seul mot :
Vinaigre.

Je n’ai guère envie de rire, mais cette demande est tellement imprévue, à cette heure, que ma mauvaise humeur se détend un instant. Mais une seconde, tout juste, car l’homme, après avoir invoqué cet étrange prétexte, s’avance vers moi avec des intentions faciles à comprendre.

C’est une sorte de colosse, mais je suis perdue si je parais avoir peur. Je saisis le tisonnier et je me mets sur la défensive, en lui disant :
Si tu bouges, tu reçois ça sur la tête !
Le geste est assez intelligible pour suppléer à l’entente précise de mes paroles.
Il recule, véritablement effrayé, et il bat piteusement en retraite. Je reste un peu étonnée de ma victoire.

Une heure plus tard, des coups sont encore frappés à notre porte. Cette fois, il y a plusieurs boches.
Ouvrez, madame, fait l’un d’eux.
Non !
Ils se mettent à ébranler la porte, et elle eût facilement cédé. Que faire ? Il faut user de ruse. Alors, de la fenêtre de l’étage, je leur dis, comme si je les préviens charitablement :
Un officier est logé ici…
Ils prennent aussitôt la fuite.

Je conte ces menus détails pour montrer dans quelles alertes perpétuelles nous vivons.
Les femmes sont sans cesse exposées aux brutalités de ces goujats. Nous ne pouvons plus sortir seules, même en plein jour. Dès qu’un soldat nous aperçoit, nous devenons une proie. Il faut sans cesse inventer des ruses, mentir, se cacher, jouer les malades ou les folles pour échapper à leurs poursuites.

Nos mères tremblent pour leurs filles, nos maris pour leurs épouses. Cette peur ne nous quitte jamais, elle s’ajoute à toutes les autres misères de l’occupation.

Comment dormir tranquille quand n’importe quel Boche peut enfoncer votre porte sous le moindre prétexte ?

Note éditoriale — La nuit suivante, une nouvelle épreuve attend Émilienne : la mort de son père, survenue brutalement quelques jours plus tard. C’est l’épisode le plus douloureux de toute l’occupation, qu’elle évoque avec une pudeur extrême dans la suite de ses mémoires.

⬇️ Épisode suivant : XIII — à venir

Source

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 15 décembre 1915 et du 16 décembre 1915 sur Gallica
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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