I- Jeune fille dans la guerre — Émilienne Moreau, été 1914

Jeune fille dans la guerre à seize ans, Émilienne Moreau s’installe avec sa famille à Loos-en-Gohelle en juillet 1914. Son père vient d’obtenir la gérance d’un commerce place de la République. Le mois d’août s’annonce heureux : un frère soldat en permission, des promenades dans les champs. Quelques semaines plus tard, l’occupation allemande brisera tout cela.

⬅️ Premier épisode de la série.

Ma jeunesse s’en va

Qui m’eût dit, à la fin de juillet 1914, que, jeune fille de seize ans, je serais jetée dans de grandes aventures, et que je jouerais mon modeste rôle dans le terrible drame de la guerre !
Ces aventures, le Petit Parisien me demande de les conter et j’avoue mon trouble à la pensée de cette publicité autour de mon nom obscur, que les circonstances ont fait sortir un moment de l’ombre.

Faut-il avouer que, aujourd’hui, dans le calme, après ce long cauchemar de l’occupation allemande sous laquelle j’ai vécu, je suis un peu surprise d’avoir trouvé en moi cette énergie qu’on a bien voulue me reconnaître ? Je me demande parfois comment j’ai pu trouver, dans l’exaltation que me donnait la haine de l’ennemi, l’inspiration de ces actes dont les autorités anglaises et françaises ont eu la bonté de me louer.

Cette idée de m’asseoir devant ma table pour écrire des sortes de mémoires m’a d’abord causé — je peux bien prononcer le mot ! — une peur que je n’avais pas éprouvée quand j’étais sous le feu. Qu’allaient dire de moi ceux qui m’ont connue, en notre petit pays ? Ne trouveraient-ils pas que c’était beaucoup de prétention de ma part ? Si de bienveillantes instances ont eu raison de mes scrupules, c’est qu’on m’a affirmé qu’il y avait une manière de devoir à dire ce qui s’est passé dans un bourg de France longtemps envahi, ayant beaucoup souffert, et enfin délivré par une glorieuse action militaire.

Émilienne Moreau jeune fille dans la guerre écrivant ses mémoires — Le Miroir décembre 1915
Émilienne Moreau, jeune fille dans la guerre, écrivant ses mémoires — Le Miroir, décembre 1915 – Supplément au n°107 du Miroir sur Gallica

Alors, si peu préparée que je sois à cette tâche, c’est un peu d’Histoire que je vais conter. Et de cette tâche je me tirerai comme je pourrai. Mais quand je songe aux fautes que relevait dans mes narrations l’excellente Mme Cayoux, l’institutrice de l’école de Lens, je ne me trouve pas très rassurée en parlant devant d’innombrables lecteurs.

Insister sur ce point, cependant, finirait par être pris pour de l’affectation, puisque je me décide à évoquer mes récents souvenirs.
Je demande seulement qu’on n’attende pas de moi un récit composé avec un art dont je ne serais guère capable : il ne prétend qu’à la vérité, aussi douloureuse soit-elle.

Une jeune fille dans la guerre qui voulait devenir institutrice

Je suis bien jeune, et je sais que j’ai encore bien des obstacles devant moi pour exercer la profession vers laquelle m’entraînent mes goûts, mais si jamais je deviens institutrice, comme aux petits dont j’aurai à former le cœur et l’intelligence, j’enseignerai la haine des Allemands, avec quelle foi je leur répéterai, tant que les années n’aient passé, que, à l’égard de cet abominable peuple, l’oubli et le pardon sont pour toujours impossibles !

De Lens à Loos

Je suis née le 4 juin 1898, à Wingles, un village du Pas-de-Calais, un village de cultivateurs et de mineurs. J’appartiens à une famille de bons travailleurs de la mine. J’avais un an quand mon père fut envoyé à Lens comme porion.

À Lens, nous avions une maison, que je me rappelle relativement grande et que je trouvais, quant à moi, très jolie, avec un petit bout de jardin. Quelque dix ans plus tard, mon père était nommé chef-surveillant dans une fosse à quatre kilomètres de Lens. Nous déménagions. Je me souviens que, par les mauvais temps d’hiver, la route me semblait un peu longue pour aller à l’école, d’abord seule, puis avec ma petite sœur Marguerite ; mais, fût-ce par la plus affreuse neige, j’avais la coquetterie de ne pas manquer une classe.

Nous étions heureux dans notre intimité familiale. Mon frère aîné, Henri, un grand beau garçon, intelligent et bon, dont je n’écris pas le nom sans un serrement de cœur, préparait l’examen de contrôleur des mines. Lui aussi, il serait mineur, mais à un plus haut degré de la hiérarchie.

L’installation place de la République

À la fin du mois de juin 1914, ma mère pressa mon père de prendre sa retraite. Il n’avait que cinquante ans, mais on vieillit vite dans ce métier si dur. Il avait trente-huit ans de service, et il portait sa médaille du travail, bien gagnée. Il ne voulait pas rester inactif, cependant, et il pensait à nous. La succursale d’un commerce d’épicerie-mercerie-bonneterie, un de ces commerces où on vend un peu de tout, était vacante à Loos. Il en obtint la gérance, et nous allâmes nous installer, en croyant bien que c’était pour longtemps, dans ce grand village, en bonne voie de prospérité.

Jeune fille dans la guerre — Loos-en-Gohelle place de la République 1914
Loos-en-Gohelle, place de la République avant la guerre. C’est ici que cette jeune fille dans la guerre, Émilienne Moreau, vécut l’été 1914 avec sa famille.

Loos-en-Gohelle

Loos-en-Gohelle avait alors cinq mille habitants environ. C’est un pays de mineurs.
De loin, on aperçoit les deux pylônes de la fosse la mieux aménagée de la région de Lens. Ces géants de métal s’élancent vers le ciel telles des sentinelles vigilantes.

Les maisons des mineurs, peintes de couleurs claires, précédées de jardinets, s’alignent sur une assez longue étendue. Il y a aussi quelques fermes, d’aspect un peu ancien, mais où l’on sent l’activité, car, que ce soit le sol ou le sous-sol qu’on exploite, on est volontiers travailleur, chez nous.

L’industrie était représentée par deux brasseries. Dans les cartes postales que nous avions en dépôt, il s’en trouvait une qui représentait « le Château ». C’était une assez vaste demeure, sans beaucoup de caractère, mais entourée de beaux arbres, et les toits assez bas qui l’environnaient lui donnaient des proportions d’ampleur.

Le grenier d’où l’on voyait tout le pays

La maison dont nous prenions possession était parmi celles qui paraissaient assez hautes, par rapport aux autres. Elle était assez bien disposée, avec, au rez-de-chaussée, une salle à manger, une cuisine, une grande cour, trois chambres très claires à l’étage, surmonté d’un grenier…

Ce grenier, d’où la vue s’étendait au loin, combien d’heures j’y ai passées, pendant l’occupation allemande, combien d’heures anxieuses, que je dirai plus tard ! Cette pensée me serre encore la gorge. Loos est dans une vallée. De la fenêtre du grenier, on embrassait tout le pays, les hauteurs qu’on appelle un peu ambitieusement des « monts », chez nous, le mont de Lens, le mont de Vermelles, le mont de Hulluch, et cette pente qui monte vers la fosse 14, et que l’état-major appelle, aujourd’hui, la cote 70.

Notre maison était située sur la place de la République, au milieu de laquelle se trouve, comme dans les pays du Nord, la haute perche qui sert pour le tir à l’oiseau, divertissement cher à toutes nos populations. De côté, nous apercevions l’église, avec sa vieille tour massive, son clocher d’un aspect un peu lourd et qui paraissait défier le temps, ses marches donnant accès au portail surmonté d’une unique fenêtre ogivale, le calvaire, très élevé, placé à droite de la tour.

Nous nous étions installés assez vite, et, comme nous étions dans la période des vacances scolaires, j’avais beaucoup aidé à cette installation.
La maison nous plaît ; nous avons été bien accueillis ; mon père, qui m’adore, s’amuse des petites modifications que j’apporte au magasin, pour lui donner un air plus avenant. Je peux bien dire que nous avons la gaieté de braves gens qui n’ont plus trop l’inquiétude de l’avenir.

L’été 1914 : Henri en permission, Julie et les fleurs

Notre affection s’est encore resserrée par l’arrivée de mon frère Henri, soldat au 8e d’infanterie, en garnison à Saint-Omer, qui est venu chez nous en permission. Le mois de juillet passe bien vite, dans notre bonne humeur à tous.
À Loos, mon frère a une fiancée, mon amie Julie Deneux, une petite blonde de vingt ans, jolie et douce, aux beaux yeux noirs. Julie et moi, nous avons la passion des fleurs rustiques, et, pour aller en cueillir, que de bonnes promenades nous avons faites, avec mon père et mon frère !
Hélas ! qui de nous eût pensé que ce seraient les dernières !

La caserne du frère de cette jeune fille dans la guerre — 8e régiment infanterie Saint-Omer
Saint-Omer, caserne de la Barre — garnison du 8e régiment d’infanterie où servait Henri Moreau avant sa dernière permission à Loos en juillet 1914.

La sirène et le tocsin appellent aux armes

Et puis, dans les derniers jours de juillet, des nouvelles alarmantes. À seize ans, une jeune fille ne prête pas trop attention à des nouvelles de politique étrangère ; et, s’il faut tout dire, je ne sais pas trop ce qu’est cette Serbie dont on parle, et ce que signifient les menaces de l’Autriche à son égard. Je me rappelle que je fais des projets pour le mois d’août, des projets qu’approuve mon bon père.
Il est question… Mais à quoi bon rappeler des choses qui me paraissent, à présent, si tristes !
Cependant, il y a des rumeurs dans les corons…

Ce mot, la guerre, revient dans les conversations. Il résonne dans l’air comme un glas.
« Eh bien, disent les hommes, s’il le faut, on ira ! »
Mais on ne veut pas croire à ce déchaînement de malheurs. Insensiblement, je deviens plus sérieuse en voyant maman s’alarmer au sujet d’Henri. Mon père affecte plus de résolution : toutefois, le pauvre homme est inquiet, lui aussi.
— Ces Allemands nous embêtent, à la fin, répète-t-il.
Je n’en lis pas moins anxieusement le journal. Mais que de bruits contradictoires, alors !

Le 1er août 1914 : la remonte des mineurs

La matinée du 1er août s’écoule.
On était descendu dans les fosses, comme d’habitude.
Puis, à quatre heures, tout à coup, un long sifflement de la sirène.
Il me semble l’entendre encore, tant il me retentit jusqu’au fond du cœur. Ce son strident me glace le sang.
Et c’est la remonte des mineurs.
De tous les côtés, on sort des corons.

Les cultivateurs, avertis par une sonnerie de clairon, abandonnent en hâte les champs ; on se rassemble devant la mairie, où le secrétaire colle un petit carré de papier.

Le tocsin sonne : des gendarmes traversent Loos au galop.
Des femmes veulent faire bonne contenance, mais essuient leurs larmes.
Les jeunes gens prennent des airs décidés. Mon pauvre frère nous quitte pour rejoindre son régiment. Mon père, avec une grande émotion, l’embrasse et lui dit :
— Mon garçon, tu seras peut-être des premières batailles… Pas de bravade inutile, mais fais ton devoir.
Et mon frère répond :
— Sois tranquille, je me conduirai en bon Français !
Ces mots résonnent dans ma tête comme une promesse sacrée.

La mobilisation, la guerre ! C’est donc vrai ! Mais l’invasion, qui eût voulu en accepter l’idée ? Et qui eût prévu les maux qui devaient s’abattre sur notre malheureux pays de Loos !
Qui eût dit que, pendant plus d’un an, nous serions les captifs de l’ennemi !

Le mauvais présage

La guerre !
Dans notre petit coin, l’émotion se traduit par d’incessants rassemblements sur la place.
On attend des nouvelles, et Dieu sait qu’on ne se contente pas des nouvelles officielles !
On prête l’oreille à toutes les rumeurs, et ce ne sont pas les plus singulières qui sont les moins facilement accueillies.

Chez nous, comme ailleurs, on est hanté de l’obsession de l’espion, et quelques individus, semblant suspects, passent, je vous l’assure, un mauvais quart d’heure. Mais il y a une ferveur patriotique, qui domine les inquiétudes privées. Tous les hommes d’âge militaire sont successivement partis.
Les vieux mineurs, qui ont vu la guerre de 1870, disent :
— Nous, nous avons connu bien des tristesses… Nos fils nous vengeront.
Mais que les jours passent lentement, et avec quelle impatience on attend des lettres qui n’arrivent pas ! Cette attente me ronge le cœur.

Un ciel rouge sur la campagne

Un après-midi — je me rappelle que j’ai une blouse blanche, garnie de noir, que mon père aime à me voir porter — nous avons fait, tous les deux, une assez longue promenade. Le soleil se couche dans un ciel étrangement empourpré, qui jette des reflets rouges sur la campagne. Tout est rouge autour de nous, nous sommes enveloppés et baignés de rouge.

Une vieille femme passe près de nous.
— Mauvais présage ! dit-elle… que de sang coule en ce moment !
Je ne suis pas superstitieuse, et cette réflexion ne me frappe pas ; mais le lendemain, je ne peux m’empêcher d’y repenser, quand le bruit nous parvient de terribles batailles en Belgique et des atrocités allemandes. Je me sens oppressée, je suis triste, je pense à mon frère, à tous ceux qui se battent, à tous ceux qui souffrent.

Je me souviens de ces dernières promenades avec mon père. Nous cherchons l’un et l’autre à nous dissimuler nos angoisses, mais nous retombons dans un lourd silence.
— Eh bien, Émilienne, tu ne cueilles plus de fleurs ?
— Mais si, papa…
Je demeure distraite, pourtant, et c’est lui qui se baisse, fait une gerbe de bleuets, de marguerites, de coquelicots et me la met dans les bras ; mais, un instant après, si nous avons fait halte, j’oublie de l’emporter.
Mon esprit est ailleurs, hanté par des pressentiments que je n’ose formuler.

⬇️ Épisode suivant : II — Réfugiés 1914 : l’étau se resserre autour de Loos

Source et crédits :

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien, 1915. Disponible sur Gallica / BnF

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