Un uhlan allemand 1914 frappe à la porte des Moreau en pleine nuit. Mais avant, tout a déjà basculé : le pain manque, les derniers soldats français quittent Loos, trois obus frappent l’église. Émilienne, seize ans, découvre ce que signifie vivre sous la botte de l’ennemi.
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Premier contact
Cette journée du 4 octobre demeurera à jamais gravée dans mon cœur comme celle où notre monde s’est écroulé. Elle marque le véritable commencement de nos malheurs, le jour où l’innocence de mes seize ans a commencé à disparaître.
D’abord, le matin, le pain manque. Les boulangers ont disparu, et ce premier incident jette le trouble dans le bourg déjà surexcité. Cette absence de notre aliment quotidien nous frappe comme un mauvais présage.
Puis, à dix heures, le bruit d’explosions, semblant très proches, détermine un mouvement de panique que le départ des derniers détachements français qui occupent Loos contribue à augmenter.
Ils ont quitté Loos de bonne heure.
Dans l’état d’énervement général, cet événement ne peut être interprété que comme un mauvais indice.
Des nouvelles que nous ignorons sont-elles parvenues ?
Toujours est-il qu’un certain nombre d’habitants font en hâte leurs préparatifs de départ, entassant dans des charrettes des objets de toute sorte, parmi lesquels il en est de manifestement inutiles, mais, dans leur inquiétude, ils ne discernent plus le superflu de l’indispensable.
Les uns s’en vont tout de suite. D’autres attendent encore, hésitant, malgré tout, à abandonner leur maison.
Le maire, M. Philippe Berthe, mobilisé, a dû rejoindre son régiment : nous regrettons cruellement son absence en ces heures difficiles.
Deux cyclistes annoncent l’occupation de Lens — L’exode
Un peu avant midi, nous avons une singulière vision : quelques soldats apparaissent sur la place. Leur uniforme est entièrement trempé, ils ruissellent d’eau, ils grelottent. L’eau dégouline encore de leurs vêtements.
On les entoure : ils nous disent rapidement qu’ils sont des cyclistes qui, pour échapper à l’ennemi, ont traversé le canal de Lens à la nage.
Ils nous apprennent que Lens est occupé depuis quelques heures. Cette nouvelle me glace le sang.
Nous nous empressons autour d’eux, les invitant à se sécher, mais ils refusent de s’arrêter et, pour continuer leur route, ils réquisitionnent des bicyclettes.
Leur précipitation nous donne la sensation du péril que nous courons nous-mêmes et redouble les alarmes.
Aussi poussent-ils à l’exode tous ceux qui hésitaient encore entre partir et rester : la peur de se retrouver bloqués par l’avancée allemande l’emporte sur l’attachement à leurs foyers.

Un dimanche étrangement calme
Une partie de la journée est calme, cependant. On n’entend plus le canon, et quelques-uns d’entre nous se demandent s’il n’y a pas quelque exagération dans les rumeurs colportées. Et puis, dans les conversations, on a épuisé toutes les hypothèses.
Les habitudes finissent par reprendre le dessus, et quelques vieux jouent aux boules, comme ils le font généralement le dimanche. Peut-être n’est-ce guère là qu’un geste machinal. Pour moi, je me mets à ranger, dans ma chambre. Je ne sais pourquoi — ce sont des impressions que l’on est bien en peine d’expliquer — mais je me sens rassurée.
Vers quatre heures, un bruit de fusillade nous parvient, mais il est assez éloigné, et nous y sommes déjà accoutumés. Ce n’est, d’ailleurs, que de temps en temps que nous percevons ce crépitement.
L’obus avertisseur
Le moment vient du dîner, et nous nous asseyons à la table familiale, assez médiocrement pourvue, ce jour-là, mais, faute de pain frais, nous avons heureusement retrouvé un peu de pain rassis.
Ce dîner, vite expédié, nous nous proposons d’aller faire un tour dehors. Je prends mon chapeau, quand une détonation retentit, faisant trembler la maison.
— Un obus ! dit mon père.

À peine a-t-il parlé que nous sommes ébranlés par une seconde secousse. Nous nous précipitons vers la porte, et nous voyons tomber un troisième obus sur la tour de l’église, déjà atteinte par les deux autres qui y ont fait de grands trous. Nous pouvons les distinguer quand la fumée et la poussière se sont dissipées : ces trous sont à peu près de forme ovale. Le bombardement a été si inattendu, si subit, que nous nous regardons, effarés.
À quoi répond-il ? Qu’annonce-t-il ?
Ce qui nous surprend, c’est le silence qui succède à ces trois explosions, un silence complet, absolu, ayant quelque chose d’effrayant.
Dans Loos, tout le monde s’est terré.
La nuit tombe.
On n’entend plus, autour de l’église mutilée, que le cri des chouettes.
Le silence après les obus
Et c’est si étrange, cette tranquillité revenue après ce fracas des obus ! Comment expliquer l’angoisse qui m’étreint ? Il y a quelques minutes encore, le monde semblait s’écrouler dans un vacarme épouvantable, et maintenant, dans ce silence qui pèse sur notre village, seules les chouettes osent faire entendre leur cri lugubre. Ce contraste me bouleverse plus que le bombardement lui-même. Je découvre que le silence peut être plus effrayant que le bruit de la guerre.
Les Allemands supposent-ils qu’on se sert du clocher comme d’un poste d’observation ?
Veulent-ils, en attendant qu’on leur riposte ou non, se rendre compte si Loos est encore occupé par nos troupes ou abandonné par elles ?
Mais cette impression de soudain apaisement m’est restée inoubliable, et c’est une de celles que je retrouve le mieux dans ma mémoire.
Plus un bruit, et ce silence nous semble si pesant que, nous-mêmes, nous parlons bas, instinctivement.
Combien de temps dure-t-il ? Je ne sais. Peut-être deux heures. Après nous avoir déconcertés et inquiétés, nous l’interprétons favorablement, cependant.
La nuit, sans doute, se passera sans incident.
Nous avons fermé notre petit magasin et nous songeons à nous coucher quand nous avons un tressaillement. Les pas d’un cheval retentissent dans la rue. Ils s’arrêtent devant notre maison, dont les volets laissent filtrer de la lumière.
un uhlan allemand frappe à notre porte

Un instant après, on frappe brutalement à notre porte.
Nous nous interrogeons du regard.
Je vais ouvrir.
Mon père se tient derrière moi.
J’avoue que j’ai un moment d’effroi en voyant apparaître un grand diable de uhlan. Il a attaché son cheval à une conduite de descente séparée du mur par un interstice.
Dieu m’est témoin que je suis destinée à voir des Allemands de toutes sortes, mais c’est le premier qui se présente chez nous, et je me sens frissonner. Mon cœur bat à tout rompre, et je n’essaie même pas de faire bonne contenance.
À la lueur de la lampe, il me semble effrayant, et hideux aussi.
Il est très grand, avec une courte barbe rousse, d’où se dégage une bouche énorme, des yeux durs. La joue droite est couturée : son visage boutonneux a je ne sais quoi de malsain. Il me fait l’effet d’un ogre, et je m’attends à ce qu’il ravage tout chez nous.
Le uhlan allemand est resté un moment immobile sur le seuil.
Il examine le magasin, et, tout à coup, une espèce d’affreux sourire se dessine au coin de ses mâchoires.
Il entre, en faisant avec son sabre un bruit extraordinaire.
Malgré moi, je recule.
Les chaussettes du uhlan
Son air subit de contentement a augmenté mes alarmes. Je pense que, s’il rit ainsi tout seul, cela ne présage rien de bon.
Il s’assied près d’une table, avec tant de lourdeur, que la plupart des objets qui sont sur cette table tombent à terre.
— Que voulez-vous ? lui dit mon père.
L’Allemand le regarde et montre ses pieds, chaussés de grosses bottes.
Ces pieds sont véritablement immenses, démesurés, invraisemblables !
Avec l’insouciance de son âge, mon petit frère s’est approché de lui, curieusement, et n’a pu s’empêcher de manifester son étonnement moqueur.
À notre grande surprise, le uhlan allemand lui caresse la tête, d’une main gigantesque, mais pacifique. Puis il désigne de nouveau ses pieds, en se lançant dans une espèce de discours qui nous reste parfaitement inintelligible.
Bien que je ne me sente pas encore très intrépide, je commence à le trouver comique, ce Prussien. Il a l’air dépité de notre incapacité à répondre à la conversation qu’il a entamée avec nous.
— Nicht comprend ? fait-il.
— Nicht !
Alors, il se lève et, dans le magasin, se dirige vers les objets de bonneterie.
Je m’enhardis peu à peu et je le suis.
Il saisit un paquet et le défait : ce paquet contient des bas d’enfants.
De nouveau, en dirigeant ses yeux vers ses pieds, il a un rire bruyant qui le secoue tout entier et c’est plus fort que moi — mais il y a là, surtout, de la nervosité — je me mets aussi à rire.
Rien n’est plus burlesque, à la vérité, que ce colosse faisant le geste de comparer ces petits bas de bébés à ses prodigieux « bateaux ».
Je devine bien, maintenant, ce qu’il veut, mais je n’ai aucun désir de l’aider dans ses recherches. Puis il me prend une colère de le voir tout déranger en continuant ses investigations, et je remets aussitôt en place ce qu’il a bouleversé.
Enfin, il découvre des chaussettes d’homme et il pousse une sorte de grognement de satisfaction. Il en prend une paire et la considère longuement : il réfléchit.
— Évidemment, dis-je, impatientée, comme s’il pouvait saisir le sens de mes paroles, nous n’avons pas, en France, la pointure qu’il vous faudrait.
Le ton de cette réflexion l’amuse.
Encore un gros rire.
Il étire la laine comme si elle doit être indéfiniment extensible. Puis, sans façon, il se déchausse et essaie vainement d’introduire son pied dans cette gaine beaucoup trop étroite.
Je suis révoltée de ces libertés qu’il prend : je n’ai plus peur du tout, je me fâche, et, sans prêter attention aux signes que me fait ma mère, qui me recommande d’être prudente, je l’invite à se hâter. Il m’obéit assez docilement.
Ce uhlan est, par hasard, assez débonnaire, au moins dans ce moment. Mais le fruit de ses laborieuses méditations est que si une paire de chaussettes est insuffisante pour lui, il se tirera peut-être mieux d’affaire avec deux. C’est à quoi il se décide.
Il ne demande pas autre chose, bourre sa pipe, l’allume posément et part, en nous saluant d’un vague gute nacht.
Bientôt, nous entendons le bruit des fers de son cheval sur le pavé.

Ils ne sont pas si effrayants… pour l’instant
— Eh bien, dis-je aux miens, ils ne sont pas si effrayants, ces Prussiens ! Ils sont laids, ils sont répugnants, ils sont ridicules, mais, en fait, nous en sommes quittes à bon compte.
Je ne les connais pas encore, et c’est là une opinion que je ne vais pas garder longtemps. Dieu sait si j’ai des raisons de les maudire ! Malgré son aspect farouche, celui qui est entré chez nous diffère exceptionnellement des autres, en se bornant à être un goujat. Mais si nous avons eu une sorte de chance, ce soir-là, nous devons bientôt l’expier…
Dans d’autres maisons de Loos, les Allemands se sont montrés tels qu’ils sont, et je ne vais pas tarder, d’abord à apprendre, puis à constater par moi-même leur habituelle sauvagerie.
Ce qui est certain, dès ce dimanche soir, c’est qu’ils ont envahi notre malheureux petit pays et que nous sommes à leur merci.
À seize ans, je découvre ce que signifie vivre sous la botte de l’ennemi.
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Source et crédits :
Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien, 1915. Disponible sur Gallica / BnF

