XVI — Soldats prussiens 1914 : chantage aux vivres et profanation des tombes

Soldats prussiens 1914 à Loos-en-Gohelle : un nouveau commandant de place, le capitaine Pedsoold du régiment n° 114, transforme l’occupation en commerce éhonté. Farine vendue à prix exorbitant, pillage méthodique, prisonniers civils réduits en esclavage. Puis arrivent les « fouilleurs » du régiment prussien n° 112 — et la scène la plus atroce qu’Émilienne Moreau ait jamais vue.

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Une année de souffrances

Il me faut encore évoquer quelques épisodes de notre existence misérable avant d’arriver aux grands événements. Cette occupation a duré un an ! Une année complète de souffrances !

Ce ne sont là, sans doute, que de petits côtés de l’histoire, mais ceux qui les ont connus en ont gardé d’amers souvenirs. Des circonstances nouvelles ne peuvent pas se produire tous les jours, dans la situation où se trouve Loos, mais chaque jour amène un incident pénible, une aggravation de nos maux.

En janvier, un nouveau commandant de place est nommé, plus sévère et plus rude encore que les autres.

Il s’appelle le capitaine Pedsoold, du régiment n° 114. Il a été blessé quelques mois auparavant et exerce ses fonctions pendant sa convalescence. La balle française qu’il a reçue le fait peut-être encore souffrir, alors il se venge sur les Français qui sont à sa merci.

Tandis que son prédécesseur s’était installé à la brasserie Norelle, il a transporté la kommandantur dans une ferme, la ferme Baillet. Il s’y est fait meubler une grande pièce avec ce qu’il a découvert de mieux dans le pays. On a même trouvé pour lui un piano, placé face à son bureau.

Le capitaine Pedsoold, qui s’appuie sur une canne, est presque petit, avec de grosses moustaches blondes retroussées qui se veulent martiales, et il porte des lunettes. Ses cheveux sont clairsemés. Le haut de sa physionomie respire le pédant allemand qui se croit supérieur, et le bas, avec sa mâchoire dure et carrée, trahit l’animal de proie. Un bel échantillon de la race des maîtres ! Il se donne des airs importants avec sa canne et ses moustaches en guidon, mais on sent bien la brute sous le vernis.

Le chantage aux vivres

Son premier acte est de faire miner, en cas d’attaque française, la tour de l’église, déjà bien endommagée, mais encore debout.

C’est un gros sujet d’inquiétudes pour les gens de Loos. Ils se demandent comment tombera la tour, jusqu’où seront projetées les masses de pierres qui la composent, quels ravages causera sa chute.

Moi, j’ai pris ma décision. J’ai observé les dispositions prises, et si les Français attaquent, je couperai le fil électrique qui doit provoquer l’explosion.

Le précédent commandant nous avait promis de la farine. Promesses ! Cette farine n’est jamais arrivée, et nous sommes toujours sans pain.

Je suis déléguée pour tenter une nouvelle démarche.

Je n’ai pas besoin de dire que je suis accueillie brutalement, mais ma demande est prise en considération. Je comprends bientôt pourquoi. Ce n’est nullement par pitié pour notre détresse. Le capitaine est un homme pratique, qui ne dédaigne pas faire de petites affaires. Quand il a organisé l’arrivée de quelques provisions, il nous les vend très cher.

Entre lui et la population civile, il constitue un comité composé d’un tailleur, M. Jean-Baptiste Baillet, d’un ancien brasseur, M. Parsy et du curé. Ce comité reçoit une certaine quantité, très exactement mesurée, de farine de seigle, qui est vendue au prix exorbitant fixé par la kommandantur.

Un peu après, Mme veuve Creton reçoit l’autorisation de tenir un petit commerce d’épicerie. Mais les prix des denrées sont inabordables pour nous.

Ce n’est certes pas la faute de la marchande, dont le bénéfice est minime. Mais tout est majoré d’une taxe de 14 %, due au capitaine.

Voilà un nouvel aspect de l’invasion allemande !

M. Baillet est autorisé à aller chercher à Douai, en voiture, la nuit, selon un itinéraire rigoureusement fixé, les vivres dont la kommandantur tire ensuite profit.
Il n’y doit faire qu’un séjour très court, contrôlé.

La ville n’a, à ce moment, que partiellement souffert, mais les Allemands se servent des usines, utilisent notamment les cartoucheries.

À Douai siège le conseil de guerre, qui juge les civils de la région – quand il y a jugement, et dans quelles conditions ! C’est là que le mois suivant un homme de Loos sera envoyé.

Résultat de ce chantage éhonté : nous n’avons guère plus qu’avant, sauf la farine de seigle. Avec cette farine, faute de levure, on fait un pain abominable, une boule marron dont la mie n’adhère pas à la croûte et s’allonge sur les doigts comme de la mélasse.

Ce n’est pas tout ce qu’imagine ce commandant de place, qui s’entend très bien au commerce.

Officier allemand à son bureau de kommandantur, soldats prussiens 1914 en zone occupée
Un officier allemand dans son bureau de kommandantur, 1914-1918. À Loos-en-Gohelle, le capitaine Pedsoold installait la sienne à la ferme Baillet.

Les petits profits du capitaine Pedsoold

La guerre a éclaté avant que les récoltes aient été battues. Dans les granges qui n’ont pas été incendiées, il y a encore de la paille de blé, et aux alentours des tranchées, les meules subsistent qui n’ont pas encore été battues pour séparer les grains de la paille.

Le capitaine met la main sur trois batteuses mécaniques, réquisitionne de l’essence dans les villes de l’arrière, et quand les machines sont prêtes à fonctionner, on s’attaque aux meules.

Ce sont les malheureux prisonniers civils qui sont chargés de ce travail. On les expose si bien au feu que deux batteuses sont démolies par les obus. C’est miracle s’ils ne sont pas eux-mêmes atteints.

Les pauvres gens ! Ce sont eux les plus à plaindre.

J’ai dit déjà qu’ils sont tous âgés, qu’il y a parmi eux des octogénaires. Ces hommes, qui ont déjà tant peiné dans leur vie, sont réduits à un véritable esclavage. Aucune pitié pour leurs cheveux blancs, leurs corps usés, leurs gestes qui tremblent ! Aucune considération ne diminue les exigences de leurs bourreaux.

Le matin, ils balayent les rues à genoux, ces hommes qui ont élevé des familles, bâti le pays. Tout cela pour que les officiers ne salissent pas leurs bottes dans la boue ! L’après-midi, ils vont battre le blé de leurs mains fatiguées. La nuit, ils couchent au poste, transféré dans la ferme de Mme Leclerq, serrés sur de la paille infecte. Mais même la nuit, ces corps épuisés ne trouvent pas le repos. On leur dispute leurs dernières heures de sommeil par de nombreux appels et contre-appels. Comme si ces malheureux pouvaient s’échapper !

Le blé ainsi ramassé est mis dans des chariots qui gagnent Vendin-le-Vieil, où les Allemands ont rétabli le chemin de fer, et de là il part pour l’Allemagne.

Et les Boches ont l’aplomb, après nous avoir enlevé ce qui eût assuré notre alimentation, de dire qu’ils nous nourrissent ! Ils vantent leur libéralité à notre égard.

Notre commandant de place est un homme très avisé pour ses intérêts.

Mais c’est aussi un collectionneur obstiné.

Dieu sait si Loos a été pillé, si l’ennemi nous a dévalisés avec entrain ! Cependant, il y a encore des maisons où, sous des décombres, restent quelques meubles ou des épaves de mobilier.

Le capitaine Pedsoold fait soigneusement inspecter ces maisons, et tout ce qu’on trouve – objets de literie, machines à coudre, casseroles, brocs, vaisselles, flambeaux, lampes, gravures encadrées, hardes, outils – est transporté à la kommandantur, transformée en un magasin de bric-à-brac.

Le capitaine ne trouve pas au-dessous de sa dignité de faire lui-même un tri parmi ces choses hétéroclites. Tout ce qu’on a vu ainsi amonceler disparaît un jour, mystérieusement. Il n’y a pas de petits bénéfices !

Pendant ce temps, nous sommes dans le dénuement. Nos vêtements se sont usés, sans pouvoir être remplacés, puisque les premiers envahisseurs ont fait main basse sur tout ce que nous possédions.

À quels expédients nous, les femmes, en sommes-nous venues ! C’est presque risible dans notre détresse.

Les enfants ramassent pour nous des sacs à terre abandonnés, et nous en faisons des robes ! Ces sacs sont cousus avec des étoffes de toutes sortes, prises n’importe où par les Allemands.

Au moment de notre délivrance, je porterai encore une jupe à damier faite dans ces sacs.

Le recensement dérisoire

Le commandant de place, marchand de mauvais seigle et accapareur de bon blé, ordonne aussi de procéder à un recensement des animaux qui restent dans Loos. Il veut qu’on les numérote, même les poules !

Mais le compte est vite fait. Dans toutes les fermes, qui ont été si prospères, il n’y a plus que huit vaches efflanquées, car elles n’ont guère été mieux nourries que les gens.

On réquisitionne – c’est un mot, celui-là, que nous avons entendu ! – les seaux dans lesquels on leur donne à boire, et ils servent pour la soupe des soldats. Le matériel des cuisines roulantes a été fort maltraité par les obus.

Les obus, c’est un thème auquel il faudrait sans cesse revenir, mais j’ai peur d’être monotone en en parlant. C’est le danger perpétuel.

Un jour, il nous semble que notre maison s’effondre, tant la secousse est violente.

Un gros projectile vient d’éclater, juste en face de chez nous, dans la menuiserie où, en de si tristes circonstances, je suis allée chercher des planches.
La façade de notre logis a été criblée d’éclats.

Quand nous pouvons respirer, après cette violente commotion, mon frère, qu’il est impossible de retenir, sort en hâte.

Il revient, au bout d’un instant, en disant :
Ce n’est rien… Ce n’est que cinq Boches éventrés !

Puis il s’occupe d’autre chose, comme si de rien n’était. Mon petit frère ! À douze ans, il parle de cadavres éventrés avec la même indifférence que s’il parlait du temps qu’il fait. Quelle enfance les Allemands lui imposent ! À son âge, il devrait jouer aux billes, courir dans les champs, et non compter les morts. Voilà ce que la guerre a fait de nos enfants : des petits êtres qui ne s’émeuvent plus de rien, habitués à toutes les scènes épouvantables !

Dans les ruines de cette maison, je ramasse, quelques jours plus tard, une silhouette de bois grossièrement taillée qui est une caricature d’officier. Je suis frappée par ce détail, sachant la crainte que les soldats ont de leurs supérieurs.

Elle a été faite par les hommes qui occupaient la menuiserie. Je l’emporte, par curiosité, et je la laisse dans la pièce où nous nous tenons d’habitude.

Une fois, un officier, entrant chez nous avec le sans-gêne de ses compatriotes, remarque cette image burlesque.

Mademoiselle, me dit-il, il pourrait vous coûter cher de vous moquer de nous.

Mais, monsieur, lui réponds-je avec une certaine impertinence, je l’avoue, j’avais cru vous rendre service en sauvant cet objet d’art. N’avez-vous pas remarqué que c’est de la besogne allemande ?

En février, le régiment qui occupe Loos, partant pour trois semaines, est remplacé par le régiment n° 112, prussien. Nous ne gagnons pas au change. Les Prussiens arrivent un peu tard pour pouvoir encore prendre grand-chose. Ils trouvent quand même le moyen de ne jamais quitter les mains vides des maisons qui ont été tant de fois visitées.

Ils s’emparent d’un ustensile dont on est en train de se servir, ils ouvrent les armoires et les vident du peu qu’elles contiennent, ils nous enlèvent même, à la cuisine, un plat qu’on prépare.

Et le système de la terreur, plus que jamais !

Mais de leur passage, c’est surtout un souvenir atroce que j’ai gardé.

Les soldats prussiens 1914 et la profanation des tombes

Ce régiment a, sous le commandement d’un lieutenant à stature de géant, une compagnie de « fouilleurs ».

Ces « soldats » ont pour mission spéciale de découvrir les cachettes des habitants d’un pays occupé, et particulièrement celles des fugitifs qui, en abandonnant leur maison, se sont ingéniés à dissimuler ce qu’ils ne pouvaient emporter.

Ce sont des sortes de soldats policiers, experts en perquisitions.

Comme il arrive souvent qu’on confie à la terre les objets qu’on veut protéger de la rapacité des envahisseurs, après avoir repéré l’endroit où on les a enfouis, ces spécialistes de la Kultur retournent de fond en comble les jardins. Il faut reconnaître qu’ils possèdent un flair singulier.

Ainsi, dans le jardin fruitier d’une ferme, ils mettent à jour une petite caisse contenant des valeurs pour une trentaine de mille francs. Ailleurs, ce sont des bouteilles de vin.

Celui qui les dirige ne cesse d’exciter leur zèle. Voilà donc ce qu’est devenu un officier allemand : un chef de voleurs !

Mais ils sont aussi aux écoutes, comptant sur quelque circonstance favorable pour obtenir des renseignements.

C’est en surprenant une conversation qu’ils sont mis sur une piste curieuse. En quittant Loos, dans la journée où les premiers obus sont tombés sur l’église, Mme D. a enterré dans son jardin une malle remplie de tout ce qu’elle avait de plus précieux.

Puis elle a eu une étrange idée. N’ayant pas le temps d’effacer les traces de son travail, elle a planté, sur la terre remuée, une croix faite avec deux bâtons, comme si un mort reposait là.

Artifice ingénieux, bien qu’il me semble un peu choquant. Elle peut se croire certaine que sa cachette sera ainsi respectée. La prétendue victime dormant là son dernier sommeil préservera ce coin d’investigations indiscrètes. Cette macabre comédie est vraisemblable. Combien d’inconnus, amis ou ennemis, doivent être enterrés à la place même où ils ont succombé !

Le stratagème eût sans doute réussi sans ce hasard de quelques mots échangés par deux femmes qui ne pensent pas être entendues.

Ces dignes héritiers de la race supérieure arrivent et, en quelques coups de bêche, ont tôt fait de laisser apparaître une malle qui, dégagée, est immédiatement ouverte.

Mais ce n’est pas cela qui m’a laissé une impression si douloureuse.

À l’autre extrémité de ce jardin, pendant la courte reprise de Loos par les Français, on avait hâtivement creusé une tombe pour un caporal et pour un soldat qui ont été tués.

Sur cette sépulture, on a mis une croix, avec leur nom.

Ces experts veulent s’assurer si ce n’est pas là une autre supercherie. Ils reconnaissent vite qu’ils sont bien en présence de restes humains auxquels adhèrent, dans une décomposition hâtée par l’humidité du sol, des loques de capote bleue et de pantalon rouge.

Soldats prussiens 1914 dans un cimetière de zone occupée, Nord de la France
Soldats allemands dans un cimetière du Nord de la France, 1914-1918

Cette constatation faite, tout homme normal refermerait cette fosse et s’éloignerait respectueusement. Ces dépouilles de combattants français méritent au moins cela : le repos éternel, la paix de la tombe.

Mais les Prussiens, pris de je ne sais quelle frénésie de profanation, continuent à creuser. Ils vont faire l’impensable, l’innommable. Avec leurs pelles, ils … ils éparpillent ces restes de nos pauvres soldats, ils les lancent au loin comme de vulgaires détritus.

Je reste pétrifiée d’horreur. Mes jambes tremblent, mon cœur s’emballe. Comment peut-on s’acharner ainsi sur des morts ? Sur NOS morts ? Ces hommes qui sont tombés pour la France. Ils profanent leur sacrifice, souillent leur mémoire, piétinent tout ce qui est sacré.

Parmi tant d’atrocités que j’ai vues, rien ne m’a plus révoltée. Cette barbarie dépasse tout. De quels égouts, de quels bagnes avait-on fait sortir ces créatures qui ont perdu jusqu’au dernier vestige d’humanité ? »

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Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 22 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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