École sous occupation à Loos-en-Gohelle, printemps 1915. Émilienne Moreau, seize ans, devient maîtresse de classe pour quarante-deux enfants réunis dans un estaminet de la rue du Cimetière. Entre deux bombardements, elle leur enseigne la langue française et l’amour de la patrie — sous l’œil rageur des officiers allemands qui inspectent la classe et censurent le tableau noir.
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Le régiment 114 revient à Loos
En mars, le régiment N° 114 revient à Loos.
Il est en assez mauvais état. Nous apprenons qu’il a pris part à des combats à La Bassée et à Auchy. Il y a perdu beaucoup de monde. Les hommes sont fatigués et tristes.

Mais ce régiment reçoit des renforts et se reforme peu à peu. Parmi les nouveaux venus, il y a des soldats très jeunes, et d’autres, d’âge mûr.
Et encore une fois, nous avons un autre commandant de place.
Celui-ci est un lieutenant d’artillerie, un grand brun, toujours soigneusement rasé, affectant quelque coquetterie, d’ailleurs hautain et, de bonne foi sans doute, se croyant d’une essence supérieure.
Il parcourt constamment Loos, sa cravache à la main.
Il trouve qu’il y a trop d’enfants dans les rues – les fréquents bombardements, auxquels ils se sont accoutumés, ne les empêchent plus de sortir et d’échapper à leurs parents – et leur présence l’incommode.
Et puis, ces gamins n’ont pas le sens du respect, et il est impossible d’obtenir d’eux qu’ils interrompent leurs jeux pour saluer un « herr Leutenant ».
— Il faut me débarrasser de ces mioches ! dit-il à plusieurs reprises.
Le commandant de place daigne s’expliquer.
Il s’agit de faire garder ces enfants, une partie de la journée, par quelqu’un du pays. Mais qui ? Les parents travaillent pour les Allemands ou sont prisonniers. Les femmes sont occupées à survivre. Il faut trouver quelqu’un de disponible et de confiance.
C’est dans ces circonstances que je suis proposée – ou que je me propose, je ne sais plus très bien – non seulement pour garder les enfants de Loos, comme il l’exige, mais aussi pour les instruire.
Je ne suis pas sans être un peu inquiète de la responsabilité qui va m’incomber, mais j’adore les enfants, et je considère comme un devoir de m’occuper, en de telles circonstances, des pauvres petits qui, pour leurs débuts dans la vie, passent par de si rudes épreuves. Seulement, avec cette pluie quotidienne d’obus, ce qui m’inquiète, c’est la question de leur sécurité.
L’école sous occupation dans un estaminet
Je demande – et comme c’est aux autres que je pense, et non à moi – j’exige du commandant de place que le local où se tiendra l’école dispose d’une bonne cave où, en cas de danger, je pourrai faire réfugier tout mon petit monde.
Je tiens à ce qu’on assure, pour mes bambins, autant de précautions qu’on peut en prendre.
Dans ces conditions mêmes, il reste encore une assez large part à la mauvaise chance. Il y a plus d’un exemple de la chute d’un étage, enterrant sous ses décombres ceux qui ont cherché un abri souterrain.
La maison à laquelle on songe se trouve voisine de la nôtre, dans la rue du Cimetière, à côté de celle de Mme Creton.
Il y a là une pièce, ni trop grande ni trop petite, qui a servi à un estaminet.
Bien sûr, les Allemands ont tout pillé. Du débit de boissons d’autrefois, il ne reste rien. Mais ce qui me plaît, c’est l’agencement des lieux, parfait pour ce qui me préoccupe le plus : la sécurité.
Au fond de la pièce, il y a une porte, relativement large, qui donne sur un petit passage, et, dans le passage même, s’amorce l’escalier vers l’abri.
On se met à la recherche de bancs, de tables et même d’un tableau noir. Un matériel scolaire un peu hasardeux, forcément, mais ce n’est pas le temps d’être difficile !
Bref, tout est prêt pour le mercredi matin.
Les heures de classe sont de neuf heures à midi, et de deux à cinq heures. Un peu avant neuf heures, je suis à mon poste, un peu émue, sentant ce qu’il y a de grave dans ma tâche, en ce temps de misères que nous traversons.
Je vais entrer en communion intime avec ces petites âmes, froissées dans leurs instincts par le spectacle de toutes les brutalités et de tous les arbitraires. Savons-nous maintenant combien durera notre captivité ?
Sur ces petites âmes, j’ai la volonté de laisser une empreinte bien française. Oui, les Allemands occupent notre terre, ils nous retiennent prisonniers, ils nous humilient chaque jour, mais ils n’auront pas nos enfants ! Ils peuvent détruire nos maisons, voler nos biens, maltraiter nos vieux, ils ne détruiront pas l’amour de la France dans le cœur de ces petits. C’est ma mission sacrée : que chacun de ces enfants grandisse en bon Français malgré l’occupation, malgré leurs brutalités, malgré tout ce qu’ils nous font subir. Cette résolution suppléera à mon inexpérience.
Ma première classe
Les enfants arrivent.
Je suis surprise du fourmillement de ces têtes blondes par rapport au peu d’habitants qui sont restés, mais, dans notre Nord, les familles nombreuses sont fréquentes. Je dénombre mes élèves : ils sont quarante-deux, de tout âge, garçons et filles.

Source : La Contemporaine / L’Argonaute
Je n’ai guère que trois ans de plus que les aînés, qui ont atteint treize ans, et je crois que, sans les événements qui font de moi leur maîtresse de classe, j’aurais été tentée de jouer avec eux.
Les plus petits ont trois ans, et je ne peux prétendre qu’à les faire rester sages.
Je commence par désigner les places. Je fais appel au cœur et à la raison de mes « grands » et je charge chacun d’eux de la tutelle d’un groupe de petits, confiés à leurs soins immédiats, s’il y a danger.
Je leur dis que, dans les heures que nous vivons, ils doivent être prématurément sérieux et que c’est à eux que revient ce rôle de protecteurs des plus faibles.
Quand mes élèves sont rangés sur leurs bancs, je fais une « répétition » d’une alerte.
À un signal que je donne, tous se dirigent vers le refuge au sous-sol, en gardant de l’ordre, pour éviter la bousculade, et je suis bien aise de constater que cette manœuvre s’est rapidement exécutée. Cette répétition ne doit pas être inutile, et c’est plus d’une fois que nous devons avoir recours à la prompte évacuation de la salle.
Puis c’est ma première leçon.
Ma première leçon ! J’ai une grande pitié et je me sens une grande tendresse pour les pauvres gosses, dont il n’en est pas un qui n’ait vu la mort de près, qui n’ait souffert des plus dures privations. Que de deuils les ont déjà atteints ! Que leur réserve le lendemain ?
Aussi, je n’ai pas eu besoin de préparer les paroles que je leur adresse. Elles me viennent tout naturellement aux lèvres.
Je leur dis que si nous sommes présentement des isolés, la grande France existe toujours et qu’elle pense à nous, que nous lui devons plus que jamais notre amour et notre fidélité, que c’est pour elle qu’ils vont travailler, eux qui la serviront à leur tour, de quelque manière que ce soit.
En me mettant à leur portée, simplement, mais pénétrée des sentiments que j’exprime, je leur explique pourquoi notre pays, par tout ce qu’il représente dans le monde, est le plus beau de tous. Oui, nous sommes malheureux, nous subissons un joug abominable, mais les contrastes que nous avons sous les yeux ne peuvent que nous inspirer plus de fierté pour notre patrie.
Ils ont vu passer les soldats français, ardents, généreux, prêts à tous les sacrifices, tout en gardant leur belle humeur.
Ils voient les Allemands, brutaux, âpres, cruels, abjects. Comment, malgré les épreuves, ne seraient-ils pas fiers d’être français ?
Tout ce que je dis là, c’est tellement dans mon cœur ! Chaque phrase me vient des entrailles, chaque mot est un cri d’amour pour notre patrie !
Puis, je leur parle de la joie que nous aurons quand nous nous retrouverons parmi des Français. Nous aimerons la France deux fois plus, car nous aurons connu la douleur d’en être arrachés.
Enfin, revenant tout doucement à la raison de notre réunion, je leur recommande d’être attentifs et zélés. Il ne peut rien y avoir d’ennuyeux, rien d’aride, puisqu’il s’agit pour eux de mieux connaître la langue et d’apprendre l’histoire de leur patrie.
Les chers petits, comme ils vibrent en m’écoutant, comme leurs yeux brillent, comme ils me comprennent ! Comme nos cœurs battent à l’unisson !
Pour cette première séance, je veux mettre une transition entre ma causerie de grande sœur et le travail proprement dit.

Au tableau : français, arithmétique,
Je leur lis une page émouvante de Daudet : la Dernière classe, et, à l’effet qu’elle produit sur eux, je me rends compte de leur sensibilité.
Je suis cependant un peu embarrassée avec tant d’enfants d’âges divers, par conséquent plus ou moins avancés. Les uns ont déjà reçu un commencement d’instruction, les autres ne savent rien.
Je fais passer à chacun d’eux une sorte d’examen, et j’établis ainsi trois sections, dont je m’occupe successivement.
Pendant que je fais un cours, les moniteurs que j’ai nommés veillent sur leurs cadets.
Quant aux tout petits, il n’y a qu’à les amuser. Étant seule, j’ai, comme on voit, une assez grosse besogne sur les bras.
Mais je m’y donne de toute mon activité, puisque je peux faire œuvre utile.
De leur côté, mes élèves s’appliquent et je crois que c’est parce qu’ils m’aiment un peu.
Bien que nous vivions un cauchemar, je m’efforce de rendre ces leçons amusantes. J’ai quelques sujets d’élite, comme le jeune Faucqueur, petit-fils d’un vieil instituteur.
Dans son ardeur, il me pose des questions auxquelles j’ai parfois quelque peine à répondre, car je suis bien loin d’être savante.
Le bon petit homme ! Franc, serviable, courageux, se faisant vraiment, avec ses dix ans, le protecteur des plus jeunes que lui, quand il y a lieu de veiller sur eux.
À la cave
Car nos classes, comme je l’ai dit, sont maintes fois interrompues par le bombardement. Quand il me semble que les obus se rapprochent de nous, je fais un premier signe qui veut dire :
« Attention, préparez-vous ! »
J’écoute, ou je vais sur le seuil de la porte me rendre compte de la situation. Un jour, malgré l’expérience que j’ai acquise, qui me fait flairer le danger, j’ai bien peur.
Nous avons ressenti une secousse formidable, la maison a tremblé. Un obus a fait explosion tout près de nous.
La pensée du massacre de ces chers enfants, l’affreuse vision que j’ai d’une tuerie de ces innocents ! Je commande, en gardant mon sang-froid :
— Vite, on descend !
La descente s’opère en bon ordre. À la vérité, aucun de ces petits n’a plus d’effroi.
Faucqueur, poussant devant lui ses camarades, comme un bon berger, n’a gagné l’abri que le dernier. Je suis restée dans la classe, prêtant l’oreille, observant, d’après les éclatements, si les obus se rapprochent ou non.
Les enfants m’appellent, me pressent de descendre avec eux et, comme je ne leur « obéis » pas, ils se fâchent.
Une violente détonation vient, précisément, de retentir.
— Mademoiselle, me crient-ils, nous ne voulons pas que vous vous fassiez tuer !
Certains d’entre eux apparaissent déjà au haut de l’escalier. C’est une manière de petite révolte, qui se résume par ce mot touchant, qui m’attendrit profondément :
— Mademoiselle, si vous ne descendez pas, nous remontons tous !
Comment ne les aurais-je pas aimés, ces chers petits ? Nous nous entendons si bien ! Sous l’oppression allemande, nous formons un petit coin de France. Malgré les uniformes ennemis qui nous surveillent, malgré leurs bottes qui résonnent dehors, nous gardons nos cœurs et nos pensées libres.
Je crains de me laisser aller à des souvenirs trop ténus. Mais je n’ai que trop prouvé, je crois, que je n’ai aucune prétention de composer un récit ayant des prétentions de tenue. La seule raison d’intérêt de ces pages est dans leur sincérité.
Une émotion
Un jour, j’ai une belle émotion.
Quelle que soit l’affection qui unit les élèves et la maîtresse, celle-ci est bien obligée de sévir, parfois. Pas bien durement, comme on pense, et les sanctions dont je dispose ne sont que des sanctions morales.
Quand un de mes écoliers se montre un peu trop dissipé, je lui fais faire, pour agir sur son amour-propre, un séjour de quelques minutes dans une pièce voisine de la classe.
C’est la grande punition ! Encore, si douce soit-elle, je n’y ai recours qu’à la dernière extrémité, et je vais bien vite chercher le coupable, en lui faisant promettre de ne plus donner le mauvais exemple. Il m’est impossible, je l’avoue, d’être longtemps sévère, et je finis par l’embrasser.
J’ai mis en pénitence un de mes gamins pour une bêtise. Au risque de paraître faible, j’avoue que cette sanction m’afflige plus que le coupable !
Ce petiot est donc depuis quelques instants à l’écart quand j’entends un grand bruit dans la pièce où il a été conduit, le bruit de la chute de plâtras. Je pense toujours aux obus ! Toute pâle à la pensée du péril couru par l’enfant, je suis, en une seconde, auprès de lui. Je le trouve un peu penaud, mais nullement blessé.
L’espiègle, avec un bâton, s’est amusé à élargir une large fente du plafond – j’ai dit qu’aucune maison de Loos n’est complètement intacte – provoquant ainsi un écroulement partiel.
Me rendant compte de ce qui s’est passé et rassurée, soulagée d’un gros poids, je tâche de donner à mon visage une expression de reproche et je lui dis :
— Qu’est-ce qui a fait tomber le plafond ?
Ma foi, je ne peux tenir mon sérieux quand il me répond, avec un peu d’inquiétude, toutefois, sur la vraisemblance de cette explication :
— Mademoiselle, c’est une araignée !
Les inspecteurs
Je me sers beaucoup du tableau noir, et, pour les modèles d’écriture ou pour les éléments de syntaxe, il y a constamment une phrase, écrite à la craie. Le substantif, le verbe, l’adjectif forment toujours, comme malgré moi, une phrase qui prend, des circonstances, une signification particulière : « La France est notre patrie bien-aimée », par exemple.
Le commandant de place entre parfois à l’improviste et assiste un moment à la leçon. En lisant la phrase inscrite, il pince les lèvres ou hausse les épaules.
Un jour, il ordonne à l’un des enfants d’effacer cette phrase et il me dit :
— Je veux voir comment vous faites la classe.
— C’est bien, lui réponds-je.
Je vais vers le tableau, et annonçant à mes élèves que nous allons nous occuper d’analyse grammaticale, je trace sur le tableau ces mots :
« Nous devons être fidèles à notre patrie et la chérir davantage lorsqu’elle souffre. »
Et, sans paraître prêter la moindre attention au dépit de l’officier, j’appelle le petit Faucqueur et je lui demande de me désigner les prépositions, les conjonctions, les adverbes.
L’officier m’interrompt :
— Vous avez donc bien confiance dans la France ? fait-il, d’un ton sarcastique.
— Certainement.
— Mais nous avons la Belgique et les provinces du Nord.
Je me sens d’humeur combative :
— Et même Paris, j’ajoute avec ironie.
Il a un petit sursaut.
— Mademoiselle, reprend-il, je ferai faire la classe par un de nos instituteurs.
— Il la fera donc, monsieur, devant des bancs vides.
— On m’a signalé, mademoiselle, votre attitude insolente à notre égard. Vous pourriez vous en repentir. En attendant, je défends ces phrases, qui sont des bravades.
— Défendez donc les leçons de français.
— Je vous imposerai la surveillance de sentinelles.
Il sort, d’un air rageur, en fouettant ses bottes de petits coups de cravache.
De fait, depuis ce moment, l’école est fréquemment visitée par des officiers et même par des soldats. J’ai pris le parti de ne pas tenir compte de leur présence.
Ce qui m’inquiète beaucoup plus, c’est la rentrée chez eux de mes élèves, la leçon finie, car plusieurs d’entre eux demeurent auprès de la Fosse, où le bombardement est continuel.
Je ne respire que quand je les ai revus, sans qu’aucun d’eux ne manque.
Cette classe, dont j’ai gardé un tendre souvenir, peut, non sans quelques péripéties, se faire jusqu’au commencement de mai (1).
Je ne sais si, dans les conditions où nous pouvons travailler, mes écoliers ont fait de grands progrès, mais je suis sûre qu’ils ont entendu des paroles réconfortantes, et qui allaient droit dans leur cœur de petits Français.
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(1) Note : Émilienne obtiendra son diplôme officiel d’institutrice le 24 mai 1916 à Paris (voir « Le Petit Parisien » du 25 mai 1916)
SOURCE
Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 23 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

