Famine occupation 1914 — Loos-en-Gohelle, décembre. Les 180 derniers habitants survivent en râclant de la farine dans des boulangeries abandonnées et en broyant du blé dans un moulin à café. Sans lumière, sans chaussures, sous la menace constante des Allemands. Émilienne chante la Marseillaise à la face d’un officier ennemi. Et Sultan, le chien du régiment, vole pour nourrir ses maîtres.
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Famine occupation 1914 : la débrouille du moulin à café
En ce mois de novembre, où nous sommes parvenus, la question des vivres est toujours un très inquiétant problème.
Si nous n’avions pu dissimuler aux pillards une petite provision de pommes de terre, nous serions vraiment morts de faim.
Les légumes que nous allons, comme des voleurs, déterrer dans les jardins, s’épuisent.
Dans les boulangeries abandonnées où je vais râcler – c’est le mot – des restes de farine, il n’y a plus rien et nous ne pouvons plus confectionner l’espèce de pâte informe qui simule du pain. Ah ! du pain, du beau pain blanc, comme avant la guerre, ce n’est plus pour nous qu’un souvenir si lointain qu’il nous paraît invraisemblable !
Un jour, à force de chercher, je trouve un peu de blé. Mais qu’en faire ?
— Il faut le moudre dans le moulin à café, dit, par gaminerie, mon petit frère Léonard.
Eh mais ! faute de mieux, c’est une idée, et j’essaie immédiatement.
Ce procédé, cependant, est dérisoire, par sa lenteur, et je me décourage. La nécessité nous y fait revenir. Nous nous relayons et le moulin à café passe successivement entre les mains de chacun de nous.
Il faut une journée pour obtenir la quantité nécessaire pour fabriquer une espèce de gâteau compact, et cette fabrication nous donne d’abord bien des déceptions.
Par leurs perpétuelles vexations et leurs menaces, les Allemands nous rendent toujours la vie insupportable. Ce n’est que très difficilement que les derniers habitants de Loos peuvent communiquer entre eux.
De ce qui se passe près de nous, nous ne savons rien.
Le canon gronde sans cesse, mais nous ne pouvons pas saisir ce qu’il essaie de nous apprendre, car sa voix vient toujours du même horizon. Cette ignorance nous torture.
Herr doktor veut prendre des leçons de français
Un médecin de régiment a pris l’habitude d’entrer chez nous sans être invité à s’y arrêter, assurément. Il est venu un jour, solennellement, réquisitionner une passoire, puis il a repris le chemin de la maison. Il arrive et s’assoit auprès du poêle (nous avons encore un peu de charbon). C’est un homme de taille moyenne, plutôt petit, très blond, portant au menton un bouc qu’il caresse d’un geste familier.
Je me suis demandé la raison de ses assiduités. Je crois que, en bon Allemand pratique, il vient simplement, en provoquant des conversations sur des sujets divers, essayer son français et se perfectionner dans notre langue, car il me prie de le reprendre, quand il se sert d’une tournure incorrecte.
J’avoue que, plus d’une fois, je me donne le malin plaisir de répondre à ses questions sur ce point en faisant mine d’approuver, comme irréprochables, des constructions de phrases ridicules.
Un bien petit dédommagement à ses visites, qui nous sont fort importunes !
Ce qui m’entretient dans cette idée, c’est que ce docteur méthodique a fait en quelque sorte, chaque fois, son plan de conversation.
Un jour, l’entretien porte sur les travaux de la campagne (c’est bien le moment, alors que tout est détruit !) une autre fois, sur d’illustres poètes français, comme Victor Hugo.
À chaque visite, il se donne pour but d’apprendre ou de vérifier quelques mots.
Un Allemand qui ne pille pas ou ne brutalise pas, c’est un spécimen rare de la race, mais ce « herr doktor » est supérieurement ennuyeux, et je trouve que c’est une étrange conséquence de l’occupation que d’être forcée de lui donner des leçons.
Un jour, mon frère entre pendant qu’il est en train de disserter sur je ne sais plus quoi.
— Tu sais, me dit-il, j’ai retrouvé le manche de ton violon.
— Ah ! fis-je avec dépit, c’est tout ce qui en reste !
Dans une de leurs irruptions à la maison, les Boches ont trouvé ce violon, que mon père m’a donné, et, après se l’être disputé, ils l’ont stupidement brisé.
Ce mot de « violon » a frappé l’oreille de notre hôte.
Il me dit :
— Alors, vous, mademoiselle, de la musique faire ?
— Grâce à vos compatriotes, vous voyez ce qu’il en reste !
Le docteur considère gravement le manche que m’a remis Léonard, et les chevilles auxquelles des cordes restent attachées. On aurait dit qu’il donnait une consultation, Mais sa science ne va pas jusqu’à ressusciter les tables du violon. Je pense qu’il lui faut mobiliser toute son intelligence prussienne pour comprendre ce désastre.
Il réfléchit…
Il n’aimait pas la « Marseillaise »
— Mais, reprend-il, vous, chanter ?
J’ai un sursaut, à tel point la pensée de chanter, dans les circonstances que nous traversons, me surprend. Nous avons plutôt envie de pleurer !
Cependant, il insiste :
— Si, vous, chanter. Je veux que vous, chanter.
— Je n’ai guère le cœur à cela.
— Il faut !
Alors, tout à coup, il me vient une idée. Elle est un peu folle, mais je suis exaspérée par cette lourde indiscrétion du docteur.
— Eh bien, lui dis-je, puisque vous m’en priez.
Je ne sais quelle opinion il se fait de mes talents. Il s’enfonce dans le fauteuil qu’il a accaparé, laissant les chaises à ma mère et à moi, et il prend l’attitude d’un dilettante.
Je me lève et je chante deux strophes de la Marseillaise.
Je suis emportée par la colère, et en arrivant aux deux vers
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre
(Note de l’éditeur : 7éme couplet)
Je mets dans le mot « venger » tout l’accent dont je suis capable.
Le docteur n’a pas bronché, tout d’abord, mais son visage exprime une sorte de stupeur. Il n’attend pas le refrain que je vais entonner pour la seconde fois. Il se dresse comme mû par un ressort, remet sa casquette sur sa tête, esquisse un salut et part.
— Qu’as-tu fait, ma pauvre enfant, me dit maman, quel coup de tête !
Je reconnais que j’ai été assez imprudente et je suis un peu penaude. Mais je veux rassurer ma mère sur les suites de cette bravade.
— Que veux-tu, lui réponds-je, cela a été plus fort que moi. Et puis, j’espère que nous sommes débarrassées de cet insupportable docteur.
Pendant que les Français reprenaient Vermelles
Mais il arrive, non pas chez nous, hélas ! mais près de nous, un événement fait pour détourner l’attention des Allemands.
Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, le bruit du canon se rapproche. Nous montons en hâte à notre précieux grenier, observatoire et cachette. Le ciel est rouge des éclatements d’obus et sillonné de fusées.
— C’est du côté de Vermelles, me dit mon père.
Vermelles, comme on le sait, a été pris par les Allemands au mois d’octobre.
— Est-ce que les nôtres attaqueraient ?
Tout indique une vigoureuse attaque, en effet, car la fusillade entre en jeu. Une bataille acharnée se livre. Ce qu’elle fut, je ne l’ai su que bien plus tard, et comment, cette nuit-là, avec un magnifique entrain, nos troupes, lignards et Africains, enlèvent le château Wattebled et le parc.
Ce dont nous avons la sensation, c’est que la lutte est extrêmement violente. Aux coups de notre 75 succèdent des explosions, indiquant qu’on a fait sauter des mines.
Quand nos pensées se portent si ardemment vers les Français, quel supplice d’entendre gronder la bataille sans pouvoir distinguer qui triomphe !
De la fusillade qui se rapproche encore plus, pouvons-nous conclure à une avance de nos soldats ?
En quelle anxiété nous passons ces longues heures ! Vermelles nous est caché par le mont. Par conséquent, les conjectures seules nous sont permises.
Le lendemain, à onze heures du matin, c’est une explosion plus forte que les autres – ce doit être celle qui démolit les murs du parc, et donne le signal de la prise du château. Mais, comme je l’ai dit, nous sommes réduits, dans notre ignorance de ce qui s’accomplit, aux suppositions.

Un peu plus tard, pourtant, nous apercevons les Allemands creusant en hâte des tranchées sur le sommet du mont. Ils ont donc reculé !
Pendant les jours qui suivent, la fusillade reprend avec intensité – elle a, tout à coup, de terribles crescendo.
C’est l’inquiétude manifeste des Allemands qui nous éclaire sur ces événements favorables aux nôtres. Puis, des troupes, les régiments 112, composé de Prussiens, et badois, traversent Loos en piteux état.
À bien des signes, nous pouvons avoir l’impression de la reprise de Vermelles. C’est donc, pour nous, une raison d’espérer. Ce que les Français ont fait pour Vermelles, ils le feront pour Loos.
Mais dix mois doivent encore s’écouler avant notre libération.
Ce fut après une quinzaine de jours que les Allemands reconnaissent qu’ils ont perdu Vermelles, mais sans avouer leur échec. J’entends l’un d’eux nous dire :
— Nous avons abandonné Vermelles aux Français parce qu’on y était trop mal logé.
Un autre, un officier, convient que les Français ont de bons tireurs.
— Il y en a eu un, qui, du coin où il s’était posté, a tué onze de mes soldats. Il nous a fallu deux heures pour arriver à l’abattre.
Nous apprenons, plus tard, que des femmes de Vermelles ont été évacuées à la fosse 14, à Lens et à Hulluch.
Le bruit court que le curé a été fusillé.
En juin, je dois rencontrer un pauvre gamin d’une douzaine d’années, un « rescapé » de Vermelles. Il survit seul d’une famille de cinq personnes.
Pendant et après l’attaque, il y a eu une phase de désarroi parmi les Allemands occupant Loos, puis ils redeviennent extrêmement durs.
On a nommé un commandant de place qui s’est installé à la brasserie Norelle, une belle maison restée à peu près intacte, et il donne des ordres de plus en plus rigoureux.
La pire détresse
Pour les cent quatre-vingts habitants que nous sommes à présent, c’est la pire détresse.
Des femmes, à bout de résignation, mourant de faim, vont le trouver et lui demandent des vivres. Il les éconduit sèchement.
Une des plus pénibles privations est celle de la lumière, et la nuit tombe de si bonne heure, en décembre ! Défense de s’éclairer, et la tristesse qu’on a dans le cœur s’augmente de cette obscurité venant si vite. Au reste, même sans cette défense, où aurait-on trouvé du pétrole ou des bougies ? Les Allemands ont tout pris, depuis longtemps.
Les chaussures se sont usées. On va à la recherche de souliers dépareillés dans les ruines du magasin Hennebelle, pour voir si, bien qu’il eût été dévalisé par les envahisseurs, il n’en reste pas quelques-uns, et on voit certaines d’entre nous avec une bottine vernie à un pied et une espadrille à l’autre.
Au milieu de décembre, nous avons une aubaine. L’ambulance établie sur la place, dans la maison Dubois, est transférée au-delà de Loos. On se précipite sur la literie, dans quelque état qu’elle soit. Cette literie, naturellement, provient des maisons de Loos.
La faim, cependant, torture beaucoup d’entre nous. Deux malheureuses ont essayé, dans l’espoir de trouver quelque chose dans les champs, de franchir le cordon de sentinelles. Elles sont reconduites à coups de crosse et emprisonnées.
Dans cette situation désespérée, une fermière qui, après la mort de sa fille, a vendu ses propriétés, peu de temps avant la guerre, Mme Saintive, se décide à une nouvelle démarche. C’est une femme énergique. En grand deuil et avec ses cheveux gris, elle impose le respect.
Elle renouvelle la prière qui a été faite pour obtenir quelque adoucissement à la misère générale.
— Eh bien, dit le commandant, une de vous ira à Lens, à la nuit, sous la conduite d’un soldat.
— Monsieur, fait Mme Saintive, j’en appelle à vos sentiments. Laisseriez-vous aller votre mère, votre sœur, votre femme, en pleine nuit, avec un inconnu, sans parler du péril des obus ?
Sans doute était-il sur le point de répondre qu’une existence française n’avait, pour lui, aucune importance. Embarrassé, toutefois, par cette question, il prononce quelques paroles inintelligibles. Puis il finit par promettre qu’on aura de la farine.

Source : Argonaute
Un grand mois doit s’écouler avant qu’il nous arrive un peu de farine de seigle.
Je trace un tableau bien noir, mais il ne s’agit que de notre réalité, notre vécu quotidien.
Heureusement, il y a eu aussi quelques moments plus légers, comme cette histoire de Sultan.
Sultan vole pour nourrir ses maîtres
J’ai parlé du chien Sultan, qui a compris ce qu’attendait de lui l’un de nos soldats, essayant de l’envoyer porter une gourde pleine d’eau à un blessé, demeuré entre les lignes françaises et les lignes allemandes.
Après la retraite des nôtres, Sultan s’est habitué à nous, qui l’avons recueilli et il nous témoigne un vif attachement. On eût dit que cette brave bête, qui a fort pâti, elle aussi, se rend compte de nos privations.
Un jour, Sultan rentre, tenant quelque chose dans la gueule, à quoi je ne prête pas d’attention. Cette chose, que je n’ai pas remarquée, il la dépose dans la cuisine, puis il vient tourner autour de moi.
— Couchez, Sultan ! lui ordonnai-je.
Il ne m’obéit pas, contrairement à son habitude, et il entreprend ma petite sœur Marguerite, la tirant par ses jupons. Elle le suit. Sultan reprend l’objet entre ses dents, puis le laisse tomber devant elle.
— Ah ! Émilienne, viens donc ! me dit Marguerite, c’est trop drôle !
Ce que le brave Sultan a apporté, pour nous, comme une surprise qui nous serait agréable, c’est un saucisson qu’il a volé aux Allemands.
Malheureusement, ce saucisson est à demi pourri. Nous lui abandonnons son larcin, qu’il ne mange qu’après avoir paru certain que nous n’en voulons pas. Mais il y a eu manifestement chez lui une intention de nous faire profiter de son rapt, par un raisonnement assez compliqué.
D’ailleurs, il recommence son manège, rôdant hypocritement près des Allemands.
Cette fois, il fait de meilleurs choix – il faut bien l’avouer ! Il nous apporte parfois de la viande, parfois d’autres provisions qui nous font grand plaisir, même si certains morceaux sont enveloppés dans de la toile.
Pauvre Sultan ! Ce n’est pas devant moi qu’il faudrait contester l’intelligence des bêtes !
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Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 17 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

