II — Réfugiés 1914 : l’étau se resserre autour de Loos

Réfugiés 1914, soldats en retraite, nouvelles contradictoires — depuis août, Loos est coupée du monde. Émilienne apprend la mort de son cousin à Dinant. Le 16 septembre, la famille court de village en village pour retrouver Henri. Une heure de bonheur à Béthune, puis le clairon sonne. C’est la dernière fois qu’elle voit son frère.

⬅️ Épisode précédent : Jeune fille dans la guerre — Émilienne Moreau, été 1914 (épisode I)

L’étau se resserre

Plus le temps s’écoule, et plus nous devenons ignorants de ce qui se passe.
La suppression des trains nous a isolés, les journaux ne nous arrivent que par hasard. L’impatience des nouvelles décide quelques-uns à aller jusqu’à Lille. Ils reviennent avec des informations confuses, souvent contradictoires.

Deux régiments composés en grande partie d’hommes de notre région, le 33e et le 8e, ont été très éprouvés à Dinant : nous y avons des parents et mon frère, et nous n’avons plus aucune nouvelle d’eux. Ces incertitudes nous accablent.
Combien est pénible cette sorte d’abandon où nous sommes dans notre petit pays, alors que de grands événements se déroulent ! Cette ignorance forcée me ronge l’âme.

Les premières mauvaises nouvelles

Puis, un jour, le laconique avis de la mort de mon cousin Georges Canon, tué, en brave, à Dinant. Ce sont, dans les épreuves générales, nos premiers chagrins personnels. Cette nouvelle me frappe comme un coup de massue.
Nous en restons toujours à des ouï-dire, à des renseignements vagues. Une grande bataille à Charleroi. Nos soldats sont en retraite.
Nous n’avons que des raisons d’alarme.

Des troupes passent dans des communes peu éloignées de Loos, et, selon les étapes qu’elles ont accomplies, elles répandent des lambeaux de vérité.
Et Maubeuge ? De ce côté encore, que de nouvelles différentes !

Plus de journaux, plus de poste

Des semaines où tout ce que nous apprenons, pour ainsi dire par bribes, est fait pour nous troubler.
On ne saurait se figurer à quel point est cruelle cette incertitude, cette impossibilité pour nous d’être instruits de ce qui nous tient le plus au cœur.

Plus de journaux du tout, bientôt plus de poste.

La sensation, seulement, de l’approche de l’invasion. L’évidence, qui se dessine, que, en notre maison familiale, où nous sommes si unis, les jours heureux ont disparu.

De Lille même, nous n’avons plus que des rumeurs contre lesquelles nous nous révoltons, tout en redoutant qu’elles ne contiennent une part de vérité…

Une chose seulement pour nous est certaine, c’est le départ du gouvernement pour Bordeaux. Des affiches ont annoncé la nouvelle, qui n’est pas pour nous rassurer.
Mauvais signe ! a dit mon père.

Réfugiés 1914 — proclamation du gouvernement Poincaré quittant Paris septembre 1914
Le gouvernement lui aussi en réfugiés 1914 — la proclamation de Poincaré annonçant le départ pour Bordeaux, 2 septembre 1914 – Source Numelyo

Quant à moi, qui ne me suis jamais occupée de politique, je comprends confusément que quelque chose de grave, de très grave, se passe dans notre pays.
« Paris est menacé », ai-je entendu dire de-ci de-là, et cette parole m’a fait sur l’esprit l’impression que l’on ressent quand, brusquement, les cloches se mettent à sonner le glas des enterrements.

Mais je ne veux pas m’arrêter au pire, et chaque fois que cette triste pensée m’assaille, je me réponds à moi-même et je le répète à mes parents :
Non, ce n’est pas possible !
Que l’annonce de la victoire de la Marne nous eût réconfortés ! Mais nous n’en avons que des échos affaiblis, nous paraissant encore douteux.

Une heure consolante

Le 15 septembre, je suis informée, par hasard, que le régiment de mon frère traverse les environs. Nous n’avons plus qu’une pensée : aller à sa rencontre, l’embrasser. D’après ce qu’on nous a dit, il doit être à la Bassée.

Nous partons à cinq heures du matin, le 16, mon père, Julie, la fiancée de mon frère, et moi. À la Bassée, nous le cherchons vainement.
Peut-être est-il à Auchy ?
Il n’est pas là non plus, ni à Givenchy, ni à Cambrin, ni à Beuvry, ni à Sailly. À chaque déception, mon cœur se serre un peu plus.
Un peu découragés, nous arrivons à Béthune à trois heures, par une pluie diluvienne.

Je me heurte à un soldat, et il me dit gentiment :
Pardon, mademoiselle.
Nous levons la tête en même temps, et nous nous écrions :
Henri !
Émilienne !

Nous sommes dédommagés de toutes nos peines. Quelle joie de retrouver mon frère ! Mon cœur déborde de bonheur.
Eh bien ! fait-il, je vous attendais.
— Tu nous avais donc écrit ?

À quoi bon ? La lettre ne serait pas arrivée. Non, un pressentiment. J’étais sûr que je vous verrais.

C’est une bonne heure d’affection. Nous avons tant de choses à nous dire ! Il a supporté bien des fatigues, et il a passé des moments terribles. Mais il n’est pas abattu, et il a gardé toute sa foi dans l’avenir.

Les derniers adieux

Bientôt, le clairon sonne le rassemblement. Henri met son sac au dos. Avec ses camarades, il part pour l’Est.
C’est la dernière fois que je le vois, sans imaginer qu’il ne rentrera jamais ! Mon pauvre frère.
Cette pensée me déchire le cœur encore aujourd’hui, mais alors, je ne pouvais imaginer que c’étaient nos adieux.

L’automobile allemande

Des jours encore d’incertitude, pendant lesquels circulent des bruits que nous ne pouvons contrôler. Des réfugiés de communes envahies arrivent, déjà nombreux, et ils racontent avec effroi les violences allemandes.
Ces malheureux sont dans un état lamentable : nous leur donnons tous les soins que nous pouvons, avec des ressources bornées. On ne saurait, toutefois, les empêcher de semer la panique. Leurs récits me glacent le sang.

Le 25 septembre, quelques compagnies allemandes campent autour de Lens, y viennent faire des réquisitions.
Le lendemain, nous entendons des détonations du côté de « Mont-de-Lens ».

On me dit qu’une petite fille a eu la main traversée par une balle. Cette image d’innocence blessée me révolte.

Loos s’attend à voir paraître l’ennemi, qui ne se montre pas, cependant : il n’a fait encore qu’une incursion dans la région. En fait, il semble qu’il tâte le terrain : il surgit, puis se retire.
Un peu plus tard, on nous assure que les Allemands poursuivent un convoi d’ambulance sur la route de Béthune, où nous nous trouvons précisément, à ce moment.

Et voici que, en effet, passe une automobile, montée par quatre soldats, le fusil dans les mains.
C’est notre première rencontre avec les Boches. Mon sang se fige dans mes veines.
L’automobile s’arrête.

Réfugiés 1914 — automobile de soldats allemands dans le Nord de la France
Une automobile allemande comme celles qui semaient la terreur parmi les réfugiés 1914 sur les routes du Nord.

Les soldats nous interrogent, d’une façon d’ailleurs inintelligible : l’un d’eux regarde avec attention la décoration tricolore que mon père porte à la boutonnière, puis ils repartent.
Plus loin, ils croisent une voiture conduite par un vieux paysan et ils demandent à celui-ci si les Français sont encore à Béthune.
Oui, bien, répond le vieil homme, et très nombreux !
Un mensonge qui peut lui coûter cher, mais qu’il a fait bravement.

Triste vision

Et puis soudain, une sorte de calme, jusqu’au 1er octobre.
Alors, des troupes françaises passent sur la route, dans la direction de Lens. On entend, au loin, le grondement du canon.

Les femmes des mineurs, rassemblées sur la place, disent qu’on se bat à Douai.

Le 2, au matin, un avion allemand survole Loos, et la curiosité nous fait tous sortir pour suivre ses évolutions ! Quelle insouciance était encore la nôtre !

Dans la journée, c’est un va-et-vient de nos cavaliers et de nos artilleurs semblant obéir à des ordres qui se succèdent et se contredisent.
Cependant, au milieu de toutes ces anxiétés, je songe à reprendre mon année scolaire. L’examen pour le cours préparatoire au brevet d’institutrice doit avoir lieu à Arras, le 12.

Je me rends à Wingles, avec maman, pour y chercher, à la mairie, mon acte de naissance, que je dois remettre avec les papiers exigés pour cet examen.

Les réfugiés 1914 arrivent à Loos

En route, nous rencontrons deux soldats qui, prisonniers des Allemands, ont pu s’échapper : bien qu’ils n’aient pas manqué de présence d’esprit pour cette évasion, ils sont très surexcités. Ils nous disent en passant que Douai est pris.

Nous rentrons à Loos vers huit heures du soir. La place est noire de monde.
Ce sont d’autres réfugiés, venus de Billy-Montigny, de Courrières, de Sallaumines.
Ils rapportent, en proie à une grande émotion, que les Allemands sont à leurs trousses, et leur panique nous gagne. Nous nous employons activement à les secourir. Certains d’entre eux, quelle que soit leur fatigue, hésitent à s’arrêter, ne se trouvant pas encore assez en sûreté.
Leurs récits sont navrants : ils parlent de leurs maisons incendiées, d’otages pris dans la population, de fusillades sommaires, d’incroyables pillages.

Réfugiés 1914 fuyant l'avancée allemande — convoi de charrettes près de Bapaume
Réfugiés 1914 sur les routes du Nord — convoi de charrettes près de Bapaume. Source : Wikipédia

Une émotion profonde m’étreint. À seize ans, je n’ai connu que la chaleur de notre foyer, les rires de mes frères et sœur, la tendresse de mes parents. Jamais encore je n’avais imaginé que la vie puisse être si dure, si cruelle. Ces visages marqués par la peur, ces enfants qui pleurent, ces vieillards épuisés, ces récits de maisons brûlées… Toute cette détresse qui passe sous mes yeux me bouleverse profondément.

Lens dans l’angoisse

Le lendemain, je vais à Lens, dans la matinée, pour porter mes papiers à l’école.
La ville, qui a déjà vu les Allemands, vit dans l’angoisse.
Les hôpitaux sont pleins de blessés.

Les rues sont traversées par des légions de pauvres gens, chargés de paquets, qui s’exilent de leurs villages menacés, qui vont à l’aventure sans savoir, en effet, où ils trouveront un abri.
Quelques-uns traînent une petite charrette dans laquelle, au milieu d’épaves de leur mobilier, se trouvent quelque aïeule ou des enfants, incapables de marcher. Triste vision, prélude aux horreurs que je vais devoir endurer.

Il faut avoir du courage

À Loos, ce sont encore des convois militaires qui défilent, s’éloignant peu à peu de nous.
Les soldats que nous questionnons ne nous font aucune réponse précise. Plusieurs fois, en peu de temps, on a changé la direction qui leur avait été indiquée. Très fatigués, ils gardent bonne tenue, cependant, mais des artilleurs font effort pour ne pas s’endormir sur le cou de leur cheval.

De temps en temps, nous entendons l’écho du canon.
Qu’allons-nous devenir ? Quelle position prennent les forces françaises ? Devons-nous nous trouver au milieu d’une bataille ?
Ces questions, nous nous les posons dix, vingt fois par jour, sans pouvoir y répondre. Comment l’aurions-nous pu ?
Mes enfants, nous dit mon père, à ma sœur, à mon petit frère Léonard, un gamin de dix ans, et à moi, il faut nous préparer à avoir du courage.
Au moment où mon père nous dit cela, il me semble qu’avec mes seize ans, le courage ne viendra pas tout de suite, mais qu’il grandira en moi peu à peu, par l’habitude de l’épreuve.

À la vérité, si l’on a bien voulu reconnaître que j’ai fait preuve de quelque résolution, je dois avouer qu’une jeune fille de mon âge a d’abord ses petits moments de faiblesse. Heureusement, ils n’ont pas duré longtemps. Comment ai-je pu trouver en moi, si jeune encore, cette détermination que les événements allaient révéler ?

C’est la journée du 4 octobre — un dimanche — qui nous réserve les grandes émotions.

⬇️ Épisode suivant : III — Uhlan allemand : le premier contact avec l’ennemi

Source et crédits :

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien, 6 décembre 1915. Disponible sur Gallica / BnF

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut