IX — Arrestation civils 1914 : la faim et la chasse aux hommes

Arrestation civils 1914 à Loos : après les incendies et la faim, les Allemands traquent les derniers habitants. Le père d’Émilienne tombe dans un guet-apens et se retrouve encadré de quatre baïonnettes, accusé d’espionnage. Elle a quelques minutes pour le sauver.

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Le retour de l’enfer — les premiers jours

Oh ! ce supplice de l’occupation allemande ! Ce recommencement de nos misères !
Pendant les premiers jours, c’est vraiment l’enfer.

Les incendies continuent. Dans la rue d’Hulluch, une ferme où se sont réfugiés des blessés est anéantie, et les malheureux sont brûlés vifs. Saura-t-on jamais exactement le nombre des soldats achevés par l’ennemi ? Des herbes ont recouvert les tombes, les monticules qui les indiquaient se sont affaissés, les croix, formées de deux bâtons, par lesquelles nos gens de Loos avaient pieusement cherché à les désigner, étaient trop fragiles pour résister longtemps.

Arrestation civils 1914 — cheval mort dans une rue de Loos sous l'occupation allemande
Un cheval mort dans une rue de Loos — « Un cheval, le ventre déchiré, la mâchoire pendante, vient s’abattre devant notre maison », écrit Émilienne Moreau.

Quelques jours avant notre délivrance, je découvre, dans une cour, un pauvre képi, autrefois rouge, devenu tout noir, qui avait dû être placé sur une de ces croix effondrées. J’ai un grand serrement de cœur, en pensant à ce mort inconnu, dont la fin a dû être atroce.

Dans les étables en feu, on entend le meuglement des vaches : des bêtes affolées qui ont pu rompre leurs liens errent au hasard.
Un cheval, le ventre déchiré, la mâchoire pendante, vient s’abattre devant notre maison.

Je garde le souvenir, presque risible dans l’horreur, et qui m’est resté comme une impression étrange, de lapins sans poils et de poules sans plumes, poils et plumes ayant été grillés sur leur dos. Les rues sont jonchées de cadavres d’animaux, de poutres noircies, de débris de meubles, d’épaves de toute sorte du pillage (pour aller plus vite en besogne, les Allemands ont jeté par les fenêtres tout ce qu’ils trouvaient dans les maisons), de linge souillé par la pluie et la boue, de bouteilles cassées, d’un chaos d’objets méconnaissables.

Ce qui est plus affreux, c’est que, sous ces monceaux de choses sans nom, des corps de soldats tués demeurent encore : ils ne seront enlevés qu’au bout de plusieurs jours.
L’air, vicié par ces décompositions, est irrespirable, devient suffocant. Les Allemands parlent volontiers de leur génie d’organisation. Je vous assure que, dans le moment, ils n’en donnent aucune preuve. Ils ne songent qu’à se vautrer dans d’ignobles orgies.
C’est un inexprimable désordre. Ils ne prennent même pas de précautions pour eux-mêmes.

Quand ils vont prendre une vache dans une ferme, pour leur nourriture, ils la tuent et la découpent en hâte et laissent les entrailles se pourrir. Ce n’est que plus tard que quelques mesures seront prises pour remédier à cet état de choses. Pour le moment, c’est la sauvagerie complète.

La faim

Peut-être regrettent-ils d’avoir trop détruit dans les premières heures de leur retour. Ils visitent plus soigneusement, maintenant, toutes les maisons, et emportent ce qu’ils trouvent encore. C’est ainsi que, chez nous, ils raflent tout ce qui reste de provisions.
On les voit passer avec des paniers où ils empilent des victuailles, des bouteilles, du linge.

À Loos, nous sommes restés un peu moins de deux cents personnes.
Nous sommes quelque temps à tout ignorer les uns des autres, car il est défendu de sortir, et la plupart de ces derniers habitants se tiennent dans leurs caves.

Arrestation civils 1914 — famille réfugiée dans une cave sous l'occupation allemande
Des civils réfugiés dans une cave sous l’occupation allemande — à Loos, les deux cents habitants restants vivaient ainsi, terrés, n’osant pas sortir.

Nous sommes isolés dans notre coin de la place de la République, et notre seule voisine, à quelque distance encore, est une vieille fermière qui, par miracle, a conservé deux vaches. Elle ne les garde pas longtemps, mais, pendant cette cruelle période, nous avons, par elle, un peu de lait. Je me glisse dans la ferme, la nuit, et je rapporte ce qu’elle peut me donner. Ce lait est alors notre seule alimentation.
Comme je l’ai dit, les Allemands nous ont tout pris et nous souffrons de la faim.

Mes parents et moi, nous tâchons de nous résigner, mais les enfants se plaignent, et nous sommes désespérés de ne rien pouvoir pour eux.
Quelle aubaine ce fut, une fois, de retrouver une petite boîte de sardines ! Mais c’est peu de chose, et il est bien difficile de la faire durer longtemps.

Je m’aventure, un soir, jusqu’à une brasserie de la rue de Vermelles : dans les caves de cette brasserie, quatre familles se sont réfugiées.
Hélas ! nul secours à attendre là. La brasserie a été entièrement dévalisée, et ces pauvres gens sont dans une détresse semblable à la nôtre.

D’autres ont été plus avisés. Ils se sont, avec ces ruses qu’inspire la nécessité, introduits dans les boulangeries abandonnées et ils ont emporté un peu de farine. C’est un expédient auquel j’ai songé, mais mon père, avec ses scrupules de vieil honnête homme, hésite à me permettre de recourir à ce moyen. Mon pauvre papa, toujours si scrupuleux :
Nous n’allons pas voler comme des Boches, dit-il.
Il est persuadé, d’ailleurs, ou il s’entête à se persuader, que nos épreuves seront de courte durée.

Quand on se trouve dans une situation affreuse, on ne peut s’imaginer, malgré tout, qu’elle se prolongera. Si on n’avait pas cet espoir, même contre la vraisemblance, on ne résisterait pas aux maux dont on est accablé.
Nous ne savons pas quelle est la situation de nos troupes, nous ignorons quelles sont les difficultés auxquelles elles se heurtent, et nous ne pouvons, alors, nous figurer que nous serons captifs pendant un an !

Arrestation civils 1914 — rue de Loos près de l'église sous l'occupation allemande
Une rue de Loos près de l’église sous l’occupation allemande — les deux cents habitants restants vivaient dans la terreur des arrestations. Source : L’Argonaute, Bibliothèque numérique de La contemporaine.

Ces sacs de farine sont découverts par les Allemands. Je me décide à aller en recueillir les restes, quelques poignées que je ramasse.
Nous mélangeons cela avec de l’eau, nous faisons cuire, et nous avons ainsi une pâte qui n’a qu’une lointaine ressemblance avec du pain.
Dans le jardin d’une maison voisine, presque entièrement démolie, nous trouvons aussi, sous les plâtras, quelques légumes, qui nous sont d’une grande utilité.

Il n’est guère de jours où les Boches n’entrent chez nous, bien qu’il n’y ait plus rien qui puisse les tenter.
Ils emportent pourtant quelque objet, quelque ustensile.
Puis, pour les tranchées qu’ils ont creusées en face de la route de Béthune, il leur faut des matelas, des couvertures, des meubles.

La chasse aux habitants — arrestation civils 1914

Une fois, exaspérée par ces pillages incessants, je me révolte et me campe devant la porte pour les empêcher d’entrer.
Ma résistance, qui est folle, j’en conviens, ne peut être longue. Un soldat me met la baïonnette sous la gorge : un autre me fait tourner sur moi-même. Je crois que cette audace d’une jeune fille qui ose leur tenir tête les a amusés plus qu’irrités, car ils se mettent à rire.
Mais j’ai tout à coup un frisson : ils ont regardé mon père d’un air inquiétant.

C’est qu’ils n’ont pas cessé de faire la chasse aux civils, qui deviennent leurs prisonniers et auxquels ils imposent les corvées les plus répugnantes, qui sont à leur merci et qui restent toujours sous la menace d’être envoyés en Allemagne.

Dans une cave où il s’est caché, les Allemands découvrent un jeune homme.
La mère, par une touchante précaution, a eu la pensée de l’habiller en enfant, avec des pantalons courts. Les soldats, cependant, en le traînant dans la cour, en pleine lumière, s’avisent de l’artifice, et l’un d’eux braque un revolver sur sa tempe.
La mère pousse un tel cri de détresse, se livre à de telles supplications que le Prussien abaisse son revolver, mais le jeune homme est emmené.

On lui donne l’ordre de désigner les maisons, les caves plutôt, où des habitants ont cherché à se dissimuler. Il ne perd pas son sang-froid. Forcé d’obéir, il fait le plus de bruit possible, et il dit à très haute voix :
Là, il doit y en avoir.
De cette façon, ceux dont on s’approche sont avertis et ont une chance de pouvoir, soit se sauver, soit se mieux cacher encore, ou de préparer au moins des explications. Mais bien peu d’hommes, quel que soit leur âge, sont laissés libres, alors.

C’est dire combien je tremble pour mon père. Il ne tardera pas, lui aussi, à être exposé à un grand péril.

Un jour, dans le courant d’octobre, nous nous décidons, lui et moi, à remonter à notre grenier, en prenant bien garde de ne pas être aperçus du dehors, par conséquent en ne nous approchant pas trop de la lucarne, ce qui rend notre observation difficile. Cependant, nous nous rendons compte que les Allemands attaquent, en gravissant le mont de Vermelles, puis, tandis que retentit une canonnade violente, les masses qu’ils ont poussées en avant disparaissent, et le mont, désormais, nous les cache. Nous avons, toute la journée, l’écho d’un combat qui nous semble très dur.

Le soir venu, nous comprenons : dans Loos, les Boches poussent des cris de joie.
Nous les entendons dire que Vermelles est pris, que tout va bien pour eux, qu’ils iront à Paris, que la guerre sera finie en décembre.
Leur allégresse n’est pas faite pour nous réconforter, bien que nous fassions la part de leurs exagérations.

Nous ne voulons pas nous décourager : nous sentons bien, pourtant, sans prévoir un délai aussi long que celui que nous devons attendre, que notre délivrance sera retardée.
Ah, bande de canailles ! grommelle mon père, tout cela se paiera !
C’est notre affection pour lui qui le tient prisonnier au logis. Nous le supplions de ne pas se montrer, de se faire oublier. Il se résigne, en effet, à passer ses journées dans sa chambre, mais, un matin, il n’y tient plus, et, en nous échappant, pour ainsi dire, il sort.

Nous sommes à bout de vivres, et mon père veut voir s’il ne reste pas quelques légumes dans le jardin où nous en avons déjà trouvé.
À peine est-il dehors qu’il est interpellé par un soldat.

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Source et crédits :

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 12 décembre 1915. Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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