L’abbé Campagne, curé de Loos, est l’une des deux voix qui nous restent de Loos-en-Gohelle sous l’occupation allemande, avec celle de la jeune Émilienne Moreau. Otage des Allemands et seule autorité morale de sa paroisse, il a consigné l’année écoulée, du 4 octobre 1914 à l’évacuation du 30 septembre 1915. Son témoignage, conservé aux Archives départementales du Pas-de-Calais, est restitué ci-dessous dans ses propres mots ; une version abrégée avait paru dans Le Petit Parisien du 3 novembre 1915.

L’arrivée des Allemands
Curé de Loos depuis vingt-deux ans, mon devoir était marqué d’avance. Je devais, comme le capitaine d’un navire au milieu de la tourmente, rester à mon bord, c’est-à-dire demeurer dans ma paroisse avec les familles qui ne voulaient pas quitter leur foyer. Trois cent vingt sur trois mille, tel fut le nombre des habitants qui se décidèrent à affronter la domination allemande.
Ce fut vers le soir du 4 octobre 1914 que la cavalerie allemande fit son apparition dans notre village. Il y avait dans la région une division de la garde composée de quatre régiments ; ce fut elle qui tint le village jusqu’au mardi 6. Mais à la pointe du jour, un bataillon de chasseurs français arriva, et les Allemands déguerpirent. Hélas ! ce ne fut pas pour longtemps. L’infanterie allemande vint à son tour et occupa l’éperon de la fosse n° 15 des mines de Lens, tandis que nos chasseurs tenaient le bas du village.
Ce fut pendant trois jours un combat acharné, une fusillade épouvantable. On ne pouvait s’aventurer dans les rues sans être atteint par les projectiles ; une jeune fille fut blessée à la jambe, on dut l’amputer. Bientôt les obus se mirent de la partie, et les Allemands, soutenus par leur artillerie, forcèrent nos chasseurs — qui en étaient dépourvus — à se retirer. Le 9 octobre, l’occupation allemande commença. Je pourrais dire qu’une longue et triste tragédie allait se dérouler pour nous.

La première mesure qui la marqua fut l’assassinat de six personnes, dont trois vieillards de 80, 72 et 69 ans : M. Meurdesoif, M. Dalez, ancien maire d’Haisnes, et M. Petit, président de la caisse rurale du village. Les trois autres étaient des ouvriers de 30 à 40 ans. Ces hommes étant sortis de chez eux furent considérés comme espions et fusillés sans aucune forme de procès. Les Allemands lièrent un de nos mineurs à un arbre et lui firent creuser le lendemain matin la tombe des fusillés : quatre sur la route d’Hulluch, à la borne kilométrique ; les deux autres dans le carreau de la fosse n° 15, située près de l’église.
Dès leur arrivée, les Allemands s’adressèrent à moi, le revolver au poing, me demandant où étaient le maire, les adjoints, les conseillers municipaux, tempêtant, jurant, me menaçant. Quand ils eurent fouillé ma maison pour s’assurer qu’il n’y avait pas de Français ni d’armes cachées, ils me déclarèrent qu’en l’absence de toute autorité municipale, je serais l’unique autorité et l’otage responsable, malgré mes objections et ma déclaration qu’aux yeux de la législation française, mes fonctions de curé de la paroisse étaient incompatibles avec les fonctions municipales. Ils passèrent outre.
Les officiers étaient à peine partis qu’un pauvre vieillard, mourant de peur et de faim, vint sonner à ma porte, me demandant de lui ouvrir. Malgré la défense, je me crus obligé, par charité, de le faire entrer. La porte était à peine ouverte qu’une bande de forcenés m’empoigne et me force à la suivre ; on va me coller à la muraille et me fusiller comme les autres, je le comprends à leur jargon. Heureusement, un officier me croise avec un peloton. J’écarte vivement mes gardiens et l’aborde en lui demandant de m’entendre. Je lui explique l’affaire ; il fait retirer l’escorte, me fait rentrer chez moi, puis, plaçant deux sentinelles à ma porte, il s’en va en disant que je dois rendre grâce à Dieu : « Si vous ne m’aviez pas rencontré, vous alliez être fusillé à votre tour : telle est la loi allemande ! »
Notre population comptait, au moment de l’invasion, 320 personnes, en majorité des femmes et des enfants, et environ cinquante hommes ; parmi eux des vieillards, des malades et une vingtaine d’hommes valides que les Allemands employèrent à démonter tous les appareils de cuivre de la mine et des brasseries pour les charger sur des voitures à destination de l’Allemagne. Ils firent de même pour toutes les machines agricoles ; ils enlevèrent toutes les chaudières de cuivre des cuisines, et bientôt il ne se trouva plus un morceau de ce métal dans la commune.
Après ce premier pillage, il en vint un autre plus terrible, sans parler du vin qui fut gaspillé et bu en quelques jours, des meubles brisés et brûlés, des literies jetées à la rue, du linge et des vêtements déchirés et piétinés avec rage. Le blé et tout le grain que notre pauvre population avait eu tant de peine à récolter fut battu devant nous pour être expédié au quartier général : aussi ce fut bientôt pour nous la famine.
La famine
Notre vie pendant les longs mois d’hiver fut triste et sombre. Quand arriva janvier, les vivres se firent de plus en plus rares. Nous ayant enlevé le blé, les Allemands nous délivrèrent 110 grammes de farine de seigle par jour et par tête, et il fallut faire confectionner du pain qui souvent était immangeable. Je fis alors ramasser en cachette tout le blé qui traînait encore dans les greniers, et j’en obtins quelques hectolitres que je fis concasser et moudre ensuite dans des moulins à café.
Nous arrivâmes au mois d’avril, époque où la commission américaine de ravitaillement vint à notre secours. Le 15 avril, par un brouillard intense, je me rendis à Lens. C’était la première fois qu’il m’était permis de sortir de mon presbytère sans être accompagné d’un garde, car depuis octobre jusqu’en avril j’étais prisonnier. Les Allemands avaient placé deux factionnaires à ma porte et je ne pouvais voir les habitants que trois fois par semaine, le dimanche pour la messe, les mardi et jeudi de 9 heures à midi, avec un soldat comprenant le français, présent dans la maison. En dehors de ces jours et de ces heures, si l’on avait besoin de mon ministère, il fallait en référer à la kommandantur ; un soldat armé venait alors me chercher et m’accompagnait chez les habitants que je devais visiter.
Donc, le 15 avril, de bon matin, je me rendis à Lens, convoqué par dépêche comme tous les maires de la région. Je vis là M. Basly, député, et M. Reumaux, directeur des Mines, qui avaient pris en main la question du ravitaillement. Nous pûmes obtenir 190 grammes de bonne farine, de quoi faire un pain de 250 grammes par jour et par tête. La ferme de M. Petit, en face du presbytère, fut aménagée comme dépôt et comme boulangerie municipale. Je dus la défendre bien souvent contre les soldats allemands qui voulaient la piller. À force de protestations et de réclamations, j’obtins qu’on plaçât une pancarte : « Zivilbäckerei – verbotener Eingang » (boulangerie civile, entrée interdite).
Depuis ce moment jusqu’à la délivrance, je fis faire le pain nécessaire à la population et distribuer trois fois par semaine les différentes denrées. Je fis ouvrir aussi, à cette époque, trois magasins qui vendirent tout ce qui était nécessaire à la vie. Pour se ravitailler, il fallait de l’argent. D’accord avec M. le directeur Reumaux, qui voulut bien me l’avancer, je distribuai aux familles nécessiteuses, selon le nombre d’enfants, la somme de 30 ou 40 francs par mois.
Le bombardement
Le dimanche 8 mai commença le bombardement intense, sans précédent, car en temps ordinaire, depuis décembre, Loos recevait quotidiennement une centaine d’obus. Les mauvaises heures étaient de 10 heures à midi, et à partir de 16 heures l’après-midi. Aussi, au point du jour, vaquions-nous à nos affaires, pas bien nombreuses d’ailleurs pour beaucoup.
Ce dimanche, une cinquantaine de paroissiens vinrent quand même à la messe dans le presbytère, l’église n’étant plus habitable depuis longtemps. Après la messe, tout le monde repartit au galop et l’on gagna sa cave. La journée parut interminable. Il y eut des incendies dans beaucoup de maisons. Les morts allemands étaient nombreux, ainsi que les blessés que l’on plaçait un peu partout. Le bombardement continuait sans interruption ; nous eûmes, ce jour-là, deux victimes : Grégoire Caron et Jean-Baptiste Baillet. Celui-ci était venu me chercher au péril de sa vie pour absoudre le premier et lui donner les derniers sacrements. Caron reçut un second obus dans son lit et fut réduit en miettes ; Baillet fut tué en rentrant dans sa cave. Pour moi, j’eus grand-peine à regagner mon logis sous une grêle de mitraille.

Photographie allemande d’époque, légendée « Loos nach dem Trommelfeuer des 9.5.1915 »
Le 10 fut tout aussi terrible. Dans la nuit du 9 au 10, un obus français détruisit de fond en comble la kommandantur allemande, située dans la ferme Loyez-Baillet, et la réduisit en cendres. Le mardi 11 mai, ce fut le tour du presbytère et des environs. Je crus un moment que tout allait être emporté. J’avais fait pratiquer dans le fond de ma cave un caveau de 3 m² où l’on pouvait tenir à trois ou quatre personnes. Nous nous y réfugiâmes pour attendre, en priant, notre dernière heure.
Le 12 au matin, il y eut une accalmie. Vers 9 heures, nous voulûmes sortir pour aller à la boulangerie qui était en face : une pénible surprise nous attendait, la maison de M. Petit n’existait plus. Comme il fallait nourrir la population, nous fîmes installer la boulangerie dans les caves de la ferme. Le four était intact ; on fit, à partir de ce moment, le pain pendant la nuit. J’eus pour cela des personnes bien dévouées, notamment MM. Dernel et Romain pour faire le pain, Mlle Petit pour le distribuer et tenir la comptabilité, et Ruckebuche qui, malgré les obus, chauffait le four. Ce brave appelait les Allemands « les rats gris » ; il bougonnait sans cesse contre eux, parce qu’ils ne voulaient pas se battre au clair.
Bientôt, nous eûmes la grande douleur d’apprendre que les soldats français étaient venus tout près de nous et qu’ils n’avaient pas pu tenir dans le village. Quelques jours après, nous eûmes à procéder à la sépulture d’un grand nombre des nôtres restés dans les tranchées allemandes, entre autres un commandant, un capitaine, un lieutenant et bon nombre de soldats dont j’ai pu avoir les noms. C’est par les lettres trouvées sur les cadavres de ces braves que nous eûmes les premières nouvelles vraies de ce qui se passait dans le monde. Des parents y racontaient à leurs fils les événements importants, et cela m’a permis de tenir mes paroissiens au courant, et surtout de les mettre en garde contre les nouvelles tendancieuses que répandait dans la population la « Gazette des Ardennes ». Quelle étrange destinée que celle de ces pauvres lettres qui, au-delà de la mort, ont poursuivi leur œuvre bienfaisante !
Représailles
À partir du 9 mai, les Allemands changèrent d’attitude à notre égard. Jusque-là, ils se conduisaient relativement bien ; j’arrivais à obtenir de la kommandantur une certaine justice, un traitement équitable. L’attaque française les rendit enragés. Le nouveau major, le capitaine d’artillerie Backraus, un Prussien, fut odieux. Ce furent des recensements toutes les semaines, des visites domiciliaires, des mesures tyranniques de toutes sortes, des évacuations forcées. Il me menaça plusieurs fois d’exil et de mort, parce que je lui résistais en défendant mes droits et ceux de mes paroissiens.
Un jour, il vit des pigeons sur les pylônes de la fosse. J’eus grand-peine à lui faire admettre que nous n’en étions pas responsables, que ces oiseaux pouvaient aussi bien venir des cités voisines, et qu’en tout cas, n’ayant aucune arme, il n’était pas en notre pouvoir de les détruire. Un jour, après une perquisition, il fit arrêter les trois frères Therz et les envoya je ne sais où, pour avoir caché un fusil. Un autre, pour avoir jeté un coup d’œil sur une pièce de canon mise en batterie, fut aussi expédié. Ces hommes, partis pour une destination inconnue, pourraient bien ne jamais revenir. En juillet, ce fut bien pis : il me prit douze hommes, et parmi eux de pauvres malades, sans leur laisser le temps de se préparer ni d’embrasser leurs enfants. Il les expédia en arrière, et jamais nous n’avons pu avoir de leurs nouvelles.
Une amende de 7 000 francs
Peu de temps après leur arrivée, les Allemands m’avaient notifié que le village de Loos était frappé d’une contribution de guerre de 3 700 francs. Après différents rapports, et sur l’observation que je fis à plusieurs commandants que le village n’était pas complètement occupé — il y avait encore, au n° 5, 2 000 habitants aux mains des Français, tandis que nous n’étions que deux à trois cents sous la domination allemande —, on me laissa tranquille. Ce fut le fameux Backraus qui revint sur cette exigence ; il me signifia le 10 août que j’avais à payer, pour les 200 habitants, 7 000 francs ! Il fallut s’ingénier à trouver cette somme, que je dus verser à la kommandantur le 14, et qui, j’en ai bien peur, servit à payer les banquets et les orgies qu’on y fit pendant trois ou quatre jours.
À l’occasion du paiement de cette contribution, je fus encore bien près d’être fusillé. Non content d’avoir empoché mes 7 000 francs, payés en marks, en bons communaux et en argent comme j’avais pu me les procurer dans mon entourage, il voulait que je convertisse cette somme en marks allemands. Sur mon refus et mon observation que je n’étais ni banquier ni changeur, mais curé de la paroisse, et qu’au reste il me serait impossible de le faire à Loos, il me traita de menteur. À ce mot, je ne pus me contenir ; je sortis en lui disant qu’un prêtre français ne saurait supporter pareille injure, qu’il pouvait me faire fusiller ou m’envoyer en Allemagne. Je m’attendais à être arrêté ; il n’en fut rien. Ce fut ma dernière entrevue avec le Prussien Backraus : pendant les quinze jours que nous eûmes encore à passer sous son joug, toutes les communications me furent faites par les officiers d’état-major.
Dévastation sacrilège
Je m’estimais bien heureux de ne plus voir notre tyran. Ce calme était trompeur : il méditait un coup plus cruel que tous les autres, un coup qui devait porter la blessure la plus profonde qu’on puisse faire au cœur d’un prêtre. Il avait résolu de ruiner notre église, de faire sauter la tour, témoin de la victoire du grand Condé dans la plaine de Lens. Condamnée à disparaître, criblée d’obus et de boulets, notre vieille tour était en ruines ; mais malgré ses blessures, elle était restée fièrement debout. Elle semblait protester et montrer sa force aux habitants dispersés qu’elle avait si longtemps abrités sous son ombre.
Le 1er septembre, un ordre arrive de la kommandantur : il faut avertir tous les habitants de se renfermer dans les caves à partir de six heures du soir, on devait faire sauter la tour. À six heures, on voit les soldats en armes parcourir les rues et faire rentrer tout le monde. Sept heures, huit heures passent, et l’on n’entend rien. Le lendemain, de bon matin, chacun s’empresse de sortir pour courir jusqu’à la place. L’église est encore debout ; la tour a défié les coups de l’ennemi, et malgré la sape et la dynamite, elle s’élève encore dans les airs, quoique gravement blessée. La cloche, sur son chevalet, semble narguer nos ennemis. C’est un soulagement pour mon cœur de prêtre de la voir, instrument et voix de Dieu, restée en place au sommet des ruines. Les 18, 19 et 20, ils reviennent à la charge, ils recommencent à miner et à saper. Notre tour tombera-t-elle enfin ? Nous n’avons pas le temps de le constater.
L’attaque, la délivrance
En effet, les 20, 21, 22, les obus commencent à tomber dru comme grêle. Les 23, 24, notre pauvre village devient un véritable enfer. La nuit du 25, on peut se demander si ce n’est pas la fin du monde : tout tremble autour de nous, c’est un vacarme épouvantable — obus, mitrailleuses, grenades, feux de salve ! — et avec cela une odeur infecte qui nous prend à la gorge et nous monte aux yeux. Nous allions mourir asphyxiés ! Après avoir tout calfeutré à la hâte, nous nous réfugions dans la niche percée au fond de la cave, et là nous nous préparons à mourir.
Cependant, vers 8 heures du matin, il semble y avoir une accalmie. À 9 heures, j’ouvre la trappe pratiquée dans la porte extérieure ; je risque un œil : jamais je n’oublierai ce que je vis ! Dans le boyau qui longe ma grille le long de la rue, des Allemands sans sac, sans équipement, sans armes, se bousculent pour aller plus vite. Tous se hâtent vers le centre du village. Je dis à Mlle Petit : « Ce n’est pourtant pas l’heure de la soupe, qu’y a-t-il donc ? » Trois minutes après, sur les talons des ennemis, apparaissent les Anglais qui, tout en courant, crient : « English, camarades ! » Les bonnes femmes du pays, n’ayant jamais vu d’Écossais avec leurs petites jupes, se demandent si ce ne sont pas des « femmes soldats ».
Les Écossais, après trois jours d’un bombardement épouvantable, mirent les Allemands en déroute ; puis, par un rapide mouvement tournant vers le nord, coupèrent la retraite aux fuyards, et nous eûmes la satisfaction d’apprendre que le major Backraus, ses lieutenants et bon nombre de soldats avaient été faits prisonniers. Ce ne fut que le troisième jour après la déroute que les Anglais, sur nos indications, entreprirent l’inspection méthodique du village pour y repérer les canons enfouis dans les sous-sols et les Allemands réfugiés au fond des caves.
Évacuation
Du 26 au 30 septembre, nous essuyâmes un nouveau bombardement, mais cette fois de la part des ennemis. Ils connaissaient si bien chaque maison, chaque cave habitée, qu’ils n’en laissèrent aucune intacte. Il fallut donc, la mort dans l’âme, se résigner à abandonner notre village. Ce fut, pour chaque habitant, un bien grand chagrin, et pour le curé un véritable crève-cœur. Après bien des pourparlers avec l’état-major anglais, il fut résolu que, le 30 dans la nuit, la population évacuerait Loos pour se rendre à Béthune. Des camions automobiles viendraient la prendre à la grand-route, éloignée d’environ 500 mètres du village — jusque-là, il fallait encore transporter sur des brancards les infirmes et les enfants.
On aurait pu croire que les Allemands étaient avertis, car ce fut encore sous une grêle de projectiles que, vers huit heures du soir, s’effectua ce transport. Moi-même, quittant le dernier ma malheureuse paroisse, je dus, avec deux femmes qui me suivaient, m’abriter pendant plus de deux heures dans la cave d’un cabaret démoli pour éviter les obus qui éclataient de toutes parts. Enfin, vers onze heures du soir, sous une pluie torrentielle, dans la boue jusqu’à mi-jambe, par les tranchées, je rejoignis le convoi à la cité n° 5, et nous arrivâmes, au nombre de 200, vers une heure du matin, à la gare de Béthune. Inutile de dire ce que fut, pour tous, cette nuit du 30 septembre.
Nous ne saurions trop remercier M. le sous-préfet et M. le maire de Béthune de l’accueil bienveillant qu’ils firent à notre chère population si éprouvée. Jamais elle n’oubliera les soins et les secours qu’elle en a reçus. Tels furent les tristes et terribles jours que mes paroissiens vécurent pendant cette année 1914-1915 ; et cependant, au milieu de ces épreuves si pénibles et si cruelles, la foi dans la délivrance ne leur manqua jamais, et ces cruelles épreuves resserrèrent davantage les liens déjà si étroits qui unissaient le curé à ses paroissiens.
Ph. Campagne, curé de Loos.
Note de l’éditeur. Ce récit est conservé aux Archives départementales du Pas-de-Calais. La version parue dans Le Petit Parisien du 3 novembre 1915 diffère sur quelques chiffres — sept fusillés au lieu de six, dates du ravitaillement et du bombardement décalées d’un jour — et nomme « la petite Émilienne » parmi les figures du village.
Sur l’abbé Campagne lui-même, voir sa fiche au Mémorial du Clergé.

