VII — Atrocités allemandes 1914 : quatre jours de liberté, puis l’enfer

Atrocités allemandes 1914 — dans la nuit du 11 octobre, les incendies s’allument autour de Loos. Les Français reculent. Émilienne assiste, impuissante, aux blessés achevés à la baïonnette sur la place. Puis une douzaine d’Allemands enfoncent les portes. Les quatre jours de liberté sont finis.

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Quatre jours de liberté — la nuit bascule

Je cours en hâte jusqu’à la fenêtre. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser dans ma poitrine.

Trois ombres longent le mur de la maison d’en face. Dans la pénombre, je distingue ces silhouettes qui se glissent le long des pierres froides.

Est-ce que je rêve ? Non, impossible. Je viens de reconnaître des Allemands. Oui, des Allemands, ici, dans notre Loos.

Comment se sont-ils introduits jusqu’ici ? Comment ont-ils pu franchir nos lignes ? Ces questions me traversent l’esprit en une seconde, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir davantage.

Au cri de la sentinelle, ils s’arrêtent net. Je les vois chercher à se dissimuler, s’aplatissant contre le mur comme des rats pris au piège. Mes mains tremblent contre la vitre froide.

Tout ce que je vois là se déroule en l’espace d’une seconde, car des coups de feu retentissent. Le bruit me vrille les tympans.

Un des Allemands tombe. Il a été tué net. Son corps heurte le pavé avec un bruit sourd que je n’oublierai jamais. Les autres disparaissent, avalés par l’obscurité.

Ces coups de feu donnent l’alarme. Nos soldats surgissent de tous les côtés, comme sortis de terre. Une fusillade se répercute pendant quelque temps, les balles sifflent dans l’air nocturne.

Je suis là, collée à ma fenêtre, suivant anxieusement tout ce qui se passe dans la rue quand ma chambre s’éclaire d’une lueur orangée. L’église aussi est comme illuminée : ce sont là, évidemment, les reflets d’incendies qui commencent à dévorer notre village.

Les incendies s’allument autour de Loos

Je monte au grenier, mes jambes flageolantes gravissant l’escalier quatre à quatre. Le spectacle qui s’offre à moi me coupe le souffle : autour de Loos, des meules sont en feu, et ce sont aussi des maisons qui brûlent. Les flammes se rapprochent de nous, cette marée rouge et or qui avance inexorablement.

J’ai la gorge serrée par l’angoisse quand je vais prévenir mes parents, mais ils sont déjà éveillés.

D’ailleurs, de sourdes rumeurs s’élèvent dans la nuit, au milieu desquelles on distingue des cris d’effroi. Les coups de fusil sont incessants, créant une symphonie de mort qui résonne dans mes os.

Nous nous habillons rapidement, mes doigts tremblent sur les boutons. Nous sommes prêts à quitter la maison si le feu doit l’atteindre. L’air sent la fumée et la poudre.

Des habitants qui n’ont pas encore abandonné Loos se sauvent en hâte : je les vois se diriger vers Vermelles, silhouettes courbées sur cette route alors bien dangereuse. Ont-ils pu échapper aux balles qui pleuvent sur cette route ? Cette pensée me hante, je crains bien que plusieurs de ces fugitifs n’aient été atteints.

Non loin de nous, dans Loos, une personne que nous connaissons, Mme Bailly, reçoit une balle dans la cuisse. Son cri de douleur me perce le cœur. Quels soins lui donner en un pareil moment ! Ce n’est que plus tard qu’elle peut être conduite à l’hôpital de Lens, d’où elle reviendra après avoir été opérée. Une tristesse parmi tant d’autres tristesses, que de la voir amputée, se traînant avec des béquilles, incarnation vivante de notre malheur.

L’incendie, allumé par les Allemands, s’étend. Mes narines brûlent à cause de la fumée âcre. Par bonheur, il se met à pleuvoir, et la pluie, d’abord sans effet sur ces brasiers nourris par la haine, finit, en persistant, par arrêter ses progrès.

Atrocités allemandes 1914 — maison incendiée à Loos-en-Gohelle
Loos-en-Gohelle — une maison incendiée par les Allemands en 1914.
Source : L’Argonaute, Bibliothèque numérique de La contemporaine.

Le vieillard suspect

Dans la situation où nous sommes, nous ne pouvons voir que ce qui se déroule dans notre coin, et cette ignorance de tout le reste augmente nos alarmes. Nous vivons dans un brouillard d’incertitude qui nous ronge.

Ce qui nous apparaît certain, c’est que les Allemands ont entrepris une violente attaque.

J’ai parlé de nos tranchées : elles étaient encore peu profondes, en face du « terri » où l’ennemi avait eu le temps de s’organiser. Nos défenses consistaient surtout en barricades improvisées. Nous avons la sensation que nos troupes opposent à cette attaque une forte résistance, mais elles sont si peu nombreuses… Cette disproportion me glace le sang.

Nous entendons des soldats, passant devant chez nous, dire d’une voix lasse :

Pourvu qu’ils arrivent à temps !

« Ils », ce sont les renforts demandés. Dans leurs voix, je perçois cette fatigue mêlée d’espoir qui me serre la gorge.

Au petit jour, du grenier, nous avons l’amertume de constater que les nôtres ont dû se replier un peu. Le goût amer de la défaite commence à envahir ma bouche. Les Allemands, venant de la cité Saint-Pierre et de la route de Lens, ont gagné du terrain.

Il ne fait aucun doute qu’ils sont bien renseignés et qu’ils savent que nos forces ne sont pas considérables.

L’espion parmi nous

Et voici un fait qui me revient en mémoire, un souvenir qui refait surface maintenant comme un mauvais présage :

Sur la place, devant nous, j’avais remarqué (et il était d’autant plus facile à distinguer qu’il était le seul civil) un vieillard vêtu en paysan, portant un paquet à la main. Il pouvait passer pour un réfugié effaré, cherchant à s’orienter, comme si, fuyant un village envahi, il attendait le secours d’un renseignement pour continuer sa route sans trop de péril.

Je me souviens encore de ses cheveux blancs et de sa courte barbe grise, mais pour l’homme âgé qu’il semblait être, j’avais été étonnée de la verdeur de sa démarche. Quelque chose en lui m’avait troublée.

Il avait un « drôle d’air », comme on dit. Cette expression me revient maintenant avec une netteté saisissante.

Il faut croire qu’il ne faisait pas non plus trop bonne impression aux soldats dont il s’approchait, sous prétexte de leur demander une indication, car ceux-ci l’éconduisaient un peu rudement. Je revois encore leurs gestes d’agacement.

On le sommait de s’en aller, mais il continuait, même dans un moment qui n’était guère opportun pour une conversation, à aborder les uns et les autres. Cette insistance m’avait frappée.

À la fin, un sergent, à qui cet étrange bonhomme paraissait décidément suspect, l’avait menacé de son fusil, et — avec trop de scrupules — avait fait feu en l’air. Le vieillard, ou le prétendu vieillard, s’était résigné à disparaître.

Or, plus tard, de mon observatoire, je l’avais reconnu parfaitement, s’entretenant avec les Allemands. Cette vision m’était restée gravée dans la mémoire comme une brûlure.

C’était un de ces espions qui n’hésitent pas à risquer gros pour accomplir leur abominable besogne.

Les premières atrocités allemandes 1914 à Loos

Hélas ! quelle que soit leur admirable ténacité, nos soldats reculent peu à peu. Je les vois céder du terrain, et chaque mètre perdu me déchire le cœur.

Oh ! que je regrette de ne pas être éloquente et de ne savoir dire combien nous souffrons à ce moment ! Les mots me manquent pour exprimer cette douleur qui nous étreint.

Sentir que, malgré leurs magnifiques efforts, leurs prodiges de vaillance, leur volonté de tenir, nos Français sont débordés ! Se rendre compte que leur défense est déjà désespérée ; que, dans la lutte par trop disproportionnée qu’ils soutiennent, leur sacrifice ne peut plus arrêter la marche de l’ennemi ! Combien tout cela est poignant ! Ma poitrine se serre à m’étouffer.

Et nous oublions, dans ces heures douloureuses, que nous sommes l’enjeu de cette tragique partie. Nous ne pensons qu’à ces hommes de notre sang et de notre race qu’écrase un feu augmentant d’intensité.

Nos cœurs saignent pour eux.

On se bat dans Loos maison par maison

Pourtant il y a des alternatives de progression et d’arrêt des Allemands. Par moments, les nôtres les font céder, et j’ose respirer un peu, mais, de nouveau, l’ennemi reprend de l’avance et l’angoisse m’étreint à nouveau.

Atrocités allemandes 1914 — soldats allemands entrant dans un village du Nord de la France
Soldats allemands entrant dans un village du Nord de la France, 1914 — les mêmes scènes que celles décrites par Émilienne depuis sa fenêtre.

On se bat dans Loos même, à présent. C’est presque chaque maison qui est assiégée. J’entends les coups sourds, les cris, les détonations qui se rapprochent.

Ce qui atteste l’énergie de nos défenseurs, c’est que, bien qu’ils n’aient plus l’espoir de repousser les envahisseurs, la bataille dure jusqu’au soir.

Nous sommes réunis tous les cinq, dans la grande pièce du rez-de-chaussée, accablés. L’air est lourd, oppressant. Les balles viennent parfois érafler les volets fermés, nous rappelant brutalement la réalité.

Nous ne parlons pas : qu’aurions-nous dit ? Le silence pèse sur nous comme une chape de plomb.

Mais, malgré les prières de mes parents de ne pas être téméraire, je ne peux tenir en place. Cette immobilité forcée me rend folle.

À chaque instant, je monte à l’étage, et, en me baissant, en me dissimulant le mieux que je peux, je suis les péripéties de ce drame terrible. Mes genoux tremblent, mes mains sont moites de sueur.

Que de morts, que de blessés aussi gisent sur le pavé ! Ah ! ceux-ci, qui essaient de se relever et qui, impuissants à se traîner, se laissent choir, dans une flaque de sang !… Il faut, à tout prix, les secourir… Cette impuissance me ronge.

J’entrouvre la porte. Un soldat, en passant, la repousse vivement en me disant d’une voix rauque :

Malheureuse !… Rentrez… cachez-vous !

Ils ne sont plus, sur la place, qu’un petit groupe d’enragés qu’abat la mitraille.

Atrocités allemandes 1914 — boyaux français au milieu des ruines de Loos
Loos — soldats français dans les boyaux au milieu des ruines. Source : L’Argonaute, Bibliothèque numérique de La contemporaine.

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Source et crédits :

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 11 décembre 1915. Disponible sur Gallica / BnF

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