Après les combats, Loos connaît un court répit. Dans ce récit, Émilienne Moreau dépeint le visage des Soldats occupation 1914 : de la gaîté des gens du Midi au sacrifice héroïque des officiers comme le lieutenant Lamairesse.
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Soldats occupation 1914 : l’accent du Midi à Loos
Ces troupes françaises qui, Dieu merci, occupent Loos, sont en grande partie composées de gens du Midi. Quelle que soit la fatigue de ces soldats, ils ont de la rondeur et de la gaîté. Quelle joie nous avons, nous autres habitants du Nord, à entendre leur accent sonore qui chante dans nos rues mornes !
— Ils ne reviennedront pas, les vaches ! nous disent-ils avec cette assurance qui nous réchauffe le cœur.
Ce qualificatif, pour désigner les Allemands, leur est familier. Ce n’est pas à nous que l’idée viendrait d’être choqués de ces injures prodiguées à l’ennemi. Au contraire, chaque insulte nous fait du bien. Nos libérateurs sont d’ailleurs très « débrouillards ».
Je me rappelle que quelques-uns d’entre eux ont rallumé les fours d’une boulangerie abandonnée et font du beau pain blanc. L’odeur de la pâte qui cuit nous ramène un instant vers la vie normale. Ils utilisent ingénieusement ce qu’ont laissé les Allemands. Mais ils n’ont pas beaucoup le temps de prendre leurs aises, car les Boches ne nous laissent guère tranquilles.
Dans la journée du jeudi 8 octobre, ils ne cessent de tirailler. Les balles sifflent sans relâche au-dessus de nos têtes.
L’attaque impétueuse qui nous a délivrés n’a pu les rejeter très loin. Chassés du « terri » par un obus, ils y sont revenus, cependant, s’y sont abrités, et il faut un nouvel effort pour les rejeter de là. Nous avons indiqué aux officiers notre observatoire. Ils montent parfois dans notre grenier pour se rendre compte des positions allemandes. Je ressens une fierté étrange à voir notre maison devenir utile à la guerre.
Le coup de main du lieutenant Lamairesse
L’après-midi de ce jour-là, un lieutenant se trouve avec nous dans notre grenier et, avec un crayon rouge, il souligne des points sur sa carte. Il est grand – près d’un mètre quatre-vingts – avec ce visage ovale qui inspire confiance, des cheveux châtains coupés ras et des yeux bleus d’une clarté saisissante. Malgré sa jeunesse – il ne doit pas avoir plus de trente ans – tout en lui respire l’énergie et la détermination1. Ses gestes sont précis, méthodiques. Je l’observe du coin de l’œil, fascinée par cette concentration.
Tout à coup, une balle fait voler la vitre en éclats, passe au-dessus de nos têtes et va s’écraser sur le mur. Les fragments de verre tombent en tintant sur le plancher. Le lieutenant n’a pas un tressaillement. Il dit seulement avec un sourire qui me rassure :
— Quelques centimètres plus bas et nous y passions.
Nous avons été aperçus. Il faut redescendre. J’ai été éclaboussée d’un peu de plâtre. Il me donne doucement une petite chiquenaude sur l’épaule pour faire disparaître la poussière. Ce geste d’une tendresse presque paternelle me touche.
— Ma chère petite demoiselle, fait-il, j’aimerais mieux vous savoir ailleurs qu’ici.
J’esquisse un geste qui signifie : — Que voulez-vous ? Au petit bonheur !
Le Christ mutilé : une image des soldats occupation 1914
Le 9, le bombardement est plus violent, détruit ou endommage plusieurs maisons. Il a une espèce de régularité : quelques obus, coup sur coup, puis un arrêt de deux heures, à peu près, dans le tir, puis une reprise. Cette régularité rend l’attente plus angoissante encore. Je vois, dans la journée, une chose impressionnante qui me reste gravée dans la mémoire.
J’ai dit que, sur un côté de l’église, se trouvait un calvaire. Un obus, par un effet curieux, enlève le christ, en ne laissant qu’un de ses bras attaché à la croix. Le corps tombe à terre, et il doit rester longtemps sur le sol. Qu’il est triste de le contempler, ainsi mutilé, portant d’autres blessures que les plaies de la tradition sacrée ! C’est pour Lui une seconde mort. Cette image me bouleverse, comme si la guerre s’attaquait jusqu’au sacré.

Source : Historique du 5e Régiment d’Infanterie badois n° 144 (5. Badisches Infanterie-Regiment Nr. 144).
Document conservé par la Bayerische Staatsbibliothek via la Deutsche Digitale Bibliothek. (page 176/177)
La mort du lieutenant
La journée du 10 est dure. Les Allemands sont plus nombreux à la Fosse, qu’ils tiennent toujours. Vers dix heures du matin, j’aperçois un fantassin qui se traîne péniblement. Il est blessé à la jambe et à la tête. Nous l’installons chez nous, le mieux qu’il nous soit possible. Il nous a conté comment il a été atteint. Son lieutenant, le lieutenant Lamairesse, avait demandé des volontaires pour un coup de main hardi vers la Fosse.
Cette poignée d’hommes était parvenue à s’avancer jusque sur la passerelle qui relie les pylônes. Mais, découverte, cette petite troupe avait été fauchée par un feu furieux de mitrailleuses. Le lieutenant Lamairesse avait été atteint dans la colonne vertébrale. Il devait être enterré, le lendemain, dans un jardin, près de l’ancien abreuvoir.

Ses détails physiques concordent avec le récit d’Émilienne Moreau.
C’était l’officier qui était monté avec nous dans notre grenier, et j’éprouve une grande tristesse. Cette nouvelle me frappe comme un coup au cœur. Il m’avait montré de la sollicitude, en redoutant pour moi les périls auxquels j’étais exposée et c’est lui qui a été frappé ; c’est lui, l’un de nos protecteurs, qui a trouvé la mort autour de Loos.
L’histoire de Sultan : un chien parmi les soldats occupation 1914
Sultan était un beau chien de chasse, que son maître avait abandonné en fuyant Loos. Il s’était attaché aux soldats, qui l’avaient vite adopté. Il s’était facilement accoutumé à la canonnade et à la fusillade, et il se plaisait dans les tranchées. On aurait dit qu’il comprenait ce qui se passait et qu’il s’était enrôlé comme volontaire dans nos troupes.
J’appris que, ce dimanche matin, il s’était révélé ingénieusement secourable. Des Français, chargés d’une mission périlleuse, s’étaient, pendant la nuit, approchés des tranchées allemandes. Un blessé était resté entre les deux lignes, incapable de bouger. C’est alors qu’un de ses camarades a une inspiration. Il attache sa gourde au cou de Sultan. Le brave animal saisit le bidon, permet au soldat d’étancher sa soif et de reprendre courage. Sultan revient vers nos lignes, s’étant parfaitement acquitté de sa mission.

Une alerte. Le feu. L’attaque
Je reviens à ce qui se passe le 11 octobre, veille d’un jour funeste, douloureusement inoubliable. La nuit est venue. On entend de temps en temps le canon. Après le dîner, j’ai lu un livre, les « Navigateurs célèbres », mais ma pensée est assez loin des exploits du capitaine Cook. S’ils ont eu affaire à des sauvages, nous en avons vu d’autres, nous, et certainement pires.
Puis je me suis couchée de bonne heure. Je dors un peu, mais je ne tarde pas à me réveiller. Je suis oppressée par de mauvais pressentiments. Il est à peu près onze heures. Tout à coup, j’entends le cri de la sentinelle postée à l’angle de la maison :
— Halte-là ! Qui vive ?
Mon cœur s’emballe. Ce cri dans la nuit me glace le sang.
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Source :
Sur Gallica/BNF : Le Petit Parisien : journal quotidien du 10 décembre 1915
Notes :
- Description issue de sa fiche matricule aux archives de l’Aube. N° matricule 1375 à Troyes né le 24 mars 1885 à Troyes ↩︎

