V – Choc : Combat occupation 1914 et l’instinct français

Dans ce nouvel épisode, Émilienne Moreau nous livre un récit héroïque. Ce combat occupation 1914 marque le retour des troupes françaises à Loos et le premier acte de bravoure d’une jeune fille face au péril des mitrailleuses.

⬅️ Episode précédent : IV — Le pillage de Loos — 5 octobre 1914, Émilienne face aux soldats

Combat occupation 1914 : le retour des Français

Dans la matinée du 6 octobre, nous regardons tristement, par la fenêtre, dans la rue.
— C’est trop fort ! dit mon père, en serrant les poings. Ils n’ont même plus l’air de rien craindre !

De fait, il me montre un groupe de trois Allemands qui se promènent tranquillement dans Loos en fumant. Ils n’ont pas pris leurs armes. Il semble qu’ils soient chez nous depuis très longtemps, et en toute sécurité.

Je les suis des yeux un moment, puis, distraitement, je tourne la tête d’un autre côté.

Les Français reviennent

Ah mon Dieu ! m’écriai-je tout à coup… Est-ce possible ?
Qu’y a-t-il ? me demandent mes parents.

J’éprouve une telle émotion que je peux à peine parler. Mon cœur bat si fort qu’il semble prêt à exploser dans ma poitrine. Je dis seulement, en faisant le geste de montrer :
Là… là… voyez !

Eux aussi, ils reçoivent un grand coup au cœur. Un dragon français débouche par la rue de l’Église. Un autre arrive par la rue qui lui fait face. Ces uniformes bleus, ces casques qui brillent au soleil matinal… c’est bien la France qui revient !

Mon père ouvre la fenêtre et, avec quelque précaution encore, afin de ne pas risquer d’avertir l’ennemi, il se penche et étouffe sa voix, qui voudrait se gonfler de joie :
Vive la France !

Cavaliers dragons français entrant dans un village du Nord en octobre 1914, illustration pour ce Combat occupation 1914.
L’arrivée des dragons à Loos : « Ces uniformes bleus, ces casques qui brillent au soleil matinal… c’est bien la France qui revient ! ». Un moment clé de ce Combat occupation 1914.
Source Images défense

L’accueil des dragons et le puits

En un instant, nous sommes en bas, auprès de nos soldats, et nous les accueillons avec les transports que vous pouvez deviner. Mes jambes tremblent d’émotion.
Ce n’est pas le moment des attendrissements, fait un des dragons. Où sont-ils ?

J’indique la direction dans laquelle les Allemands, qui semblaient si sûrs d’eux, tout à l’heure, ont disparu.
Il y en a là-bas, reprend le dragon.
Puis, s’adressant à son camarade :
Tiens-moi mon cheval, je vais les descendre.
Pas la peine, dit l’autre en riant, c’est moi qui vais les descendre !

Cette plaisanterie, en un tel moment, me paraît admirable. Cette assurance me réchauffe le cœur. Deux coups de feu retentissent.

En même temps accourent quelques-uns de nos cavaliers. Ils s’arrêtent une minute devant la maison, puis ils s’éparpillent. Je me souviens que l’un d’eux, après s’être penché sur sa selle, lance une retentissante interjection :
Bande de vaches !

Cet énergique qualificatif répond à la découverte qu’il vient de faire d’une dizaine de Prussiens postés en tirailleurs. Les dragons sont immédiatement suivis d’un peloton de cyclistes du 9e régiment. Une fusillade assez vive s’est engagée. Nous pouvons comprendre que d’autres forces françaises, venues de Grenay, par une surprise bien menée, cernent les Allemands.

Quant aux cyclistes, en attendant des ordres, ils campent sur la place. Ils ont fait, à fond de train, une longue étape. Ils meurent de soif. C’est de l’eau, surtout, qu’ils veulent, et ils s’empressent autour du puits. Pendant que je leur apporte le peu de chocolat et de biscuits qui nous restent, après le pillage du magasin, ils font fonctionner les seaux, qui manœuvrent, trop lentement, à leur gré. Le puits est profond d’une quinzaine de mètres et il leur semble qu’il n’y aura jamais assez d’eau. Le bruit de la poulie grince dans l’air matinal. Puis un coup de sifflet : ils remontent sur leurs machines, et nous les perdons de vue.

Combat occupation 1914 : les Allemands se retranchent

Bientôt la fusillade redouble. Comment exprimer l’espoir qui nous fait battre le cœur ? Nous nous sommes retrouvés parmi les Français. Après ces deux jours, pendant lesquels nous avons souffert de la brutalité allemande, est-ce la délivrance ? Avec quel bonheur nous avons revu l’uniforme des nôtres ! Comme ils nous paraissent beaux, nos soldats, comme nous les aimons !

Loos est, pour le moment, dégagé, mais ce n’est encore que le bourg proprement dit qui est libéré. Les Allemands occupent toujours ce qu’on appelle la cité Saint-Pierre, qui entoure la fosse 11.

Carte postale ancienne de la Fosse 11 de Loos-en-Gohelle, lieu stratégique mentionné dans ce Combat occupation 1914.
La Fosse n° 11 et ses pylônes, où l’ennemi installa des mitrailleuses pour faucher les troupes françaises, comme décrit dans ce Combat occupation 1914.

De la mairie, je les aperçois se creusant fiévreusement des abris dans le terril. Le « terri », c’est l’espèce de petite montagne qu’ont formée peu à peu les résidus inutilisables du charbon. Cette masse sombre dresse sa silhouette menaçante contre le ciel. Ils se retranchent là.

Nous avons peine à comprendre les opérations qui se déroulent. Autant que nous pouvons en juger, les Français attaquent du côté d’Hulluch et de Vermelles. Nous entendons aussi la canonnade vers la Bassée. Le grondement sourd du canon roule sur la campagne comme un orage permanent.

On se bat toute la journée dans nos environs immédiats. Le lendemain matin, ce n’est pas sans inquiétude que nous pouvons constater qu’il n’y a plus de Français à Loos. C’est le désert. Un silence oppressant pèse sur notre village.

Le piège des mitrailleuses de la Fosse

Mon père et moi, nous montons au grenier, notre poste d’observation, comme nous disons, mais il règne un brouillard épais, qui nous empêche de rien voir. Cette brume nous angoisse encore plus. Nous recommençons à ressentir de l’anxiété. Cette angoisse me noue l’estomac. Les détachements que nous avons salués comme des sauveurs ont-ils dû battre en retraite ? Que sont-ils devenus ? Se sont-ils heurtés à des forces allemandes considérables ? Ont-ils été décimés ?

De nouveau, nous connaissons les tourments de l’incertitude. Je ne sais par quel prodige maman a trouvé le moyen de composer un semblant de dîner, mais nous n’avons pas faim. Nous avons le cœur trop gros. Nous cherchons mutuellement à nous dissimuler notre trouble, à la pensée qu’il se pourrait que les Allemands reparaissent chez nous. Et nous savons, maintenant, ce qu’ils font des pays qu’ils envahissent !

Le 8 octobre, dès que le jour s’est levé, nous sommes au grenier. Le temps est plus clair que la veille. Avec des jumelles, nous distinguons parfaitement l’ennemi installé dans le « terril » et dans les bâtiments du triage. Il témoigne d’une grande activité et organise ses tranchées.

Les mitrailleuses de la Fosse

Qu’est-ce que font les Boches ? dit mon père. Regarde, toi qui as de bons yeux.
J’observe attentivement, et je vois que les Allemands établissent des mitrailleuses entre les pylônes de la Fosse. Ces tubes d’acier noir pointés vers nous me glacent le sang. Un instant après, nous reconnaissons nos fantassins sur la côte qui va vers Hulluch.

Ils s’avancent, par bonds, essayant de s’abriter derrière des meules, se servant de tous les accidents du terrain. Mais des batteries prussiennes, invisibles pour nous, leur font beaucoup de mal. Quelques-unes des meules, atteintes par des obus incendiaires, prennent feu, et leur marche se trouve un moment arrêtée. Ils la poursuivent opiniâtrement, cependant : ils s’approchent, ils entrent dans une autre zone, et voici que les premiers d’entre eux, pénétrant dans Loos, longent l’église.

Je m’écrie tout à coup :
Les malheureux ! Ils vont être fauchés par les mitrailleuses de la Fosse !

Il y a des moments où l’action va aussi vite que la pensée. En une seconde, je me trouve sur la place. Je cours comme une folle, ne faisant pas attention aux shrapnells qui éclatent de tous côtés, passant vraiment à travers les balles. Mes pieds touchent à peine le sol, je vole plus que je ne cours.

Avertir nos soldats : une brave petite Française

Tout m’est indifférent : je suis absorbée par mon idée fixe, qui est d’avertir nos soldats du piège dans lequel ils vont tomber. En allant vers eux, je lève les bras, je fais des signes qu’ils ne peuvent guère comprendre, évidemment.

Lorsque je suis à portée de la voix, je suis si essoufflée que je ne peux plus parler. Alors que j’aurais voulu crier, il ne sort qu’un souffle de mes lèvres, et je n’arrive qu’à murmurer :
Mitrailleuses ! mitrailleuses !

Je revois encore le sergent que j’aborde enfin. C’est un petit homme, très brun, portant une barbe qui n’a pas été taillée depuis longtemps. La sueur coule de son visage noirci. Son uniforme est déchiré : une des jambes de son pantalon est coupée à la hauteur du genou. Le pansement qu’il a au mollet est rouge de sang. Blessé, il n’a pas voulu s’arrêter. Son étonnement, en m’apercevant devant lui, se traduit par un geste qui signifie : — D’où sort-elle, celle-ci ?

Mais il me crie, tout de suite :
Imprudente !… Comment êtes-vous sortie de chez vous ?… Rentrez vite !

Je lui dis, très vite, tout ce que je sais, quelle est la position des mitrailleuses allemandes, comment elles vont prendre ses hommes sous leur feu. Ce feu a déjà commencé et les balles claquent autour de nous. Le sergent ne me trouve plus importune. Il se penche vers moi et il m’écoute attentivement : — Alors ?… Et puis ?… Vous êtes sûre ?

Je lui explique la situation de l’ennemi. Me prenant par la main, il m’a entraînée de façon que nous ayons au moins le fragile abri d’un mur. Quand je lui ai donné toutes mes indications, il me dit :
Merci, mon enfant… Vous êtes une brave petite Française !

Puis il s’inquiète de moi. Il ne veut pas me laisser m’exposer en retournant chez nous, mais je songe que j’ai quitté si brusquement mes parents qu’ils doivent être très alarmés à mon sujet. Je lui échappe et, en rasant les maisons, je parviens, en me faisant toute petite, en me baissant, en me couchant même par moments, à rejoindre les miens.

Combat occupation 1914 : le 75 fait de la besogne

Ma pauvre mère est toute tremblante : elle a eu si peur pour moi ! Ses mains qui me serrent tremblent encore. Mon père ne cache pas non plus les transes par lesquelles il a passé, mais en m’embrassant, il me glisse à l’oreille : — Tu as bien fait.

Je regagne mon observatoire du grenier : j’ai la joie de constater que l’avis que j’ai été porter a été utile. Les soldats ont changé de direction et le sergent a fait prévenir l’artillerie. Peu de temps après, avec une sûreté merveilleuse, nos 75 bouleversent le « terri » et les bâtiments de la Fosse.

Rien au monde ne m’eût fait quitter mon poste, alors ! Si j’ai agi avec quelque décision, j’ai ma récompense : je vois les Allemands, surpris par cette volée de projectiles qui démolissent leurs travaux, se sauver dans un grand désarroi et tomber.

Montage photographique montrant la Fosse 11 de Loos-en-Gohelle avant et après les destructions, document pour ce Combat occupation 1914.
La Fosse 11 dévastée par le canon de 75. Un document qui illustre la fin de ce Combat occupation 1914 à Loos.

Je ne me reconnais plus, je sens naître en moi une rage que je ne me connaissais pas, j’ai la fièvre, je bats des mains, je crie, je lance des injures aux Boches. Nos obus les encadrent et les écharpent dans leur fuite et cette vision affreuse m’enthousiasme.

Puis une réaction se fait, et j’ai une crise de larmes. Cette fureur soudaine, suivie d’une dépression, c’est une nervosité excusable chez une toute jeune fille qui, depuis quelques jours, vit la guerre. Il me faut acquérir plus de sang-froid.

La bataille, s’élargissant, dure jusqu’à la fin de l’après-midi. Avant la nuit, un bataillon du 109e d’infanterie occupe Loos. Ce ne sont plus des détachements qui passent, mais des troupes qui s’installent dans nos rues, prennent position, s’occupent déjà d’une défense éventuelle en perçant des meurtrières dans les murs des maisons.

Cette fois, nous nous sentons bien protégés, et, quoique les Allemands ne soient pas encore bien loin, nous pouvons espérer que nous ne les reverrons plus.

⬇️ Épisode suivant : VI – Héroïsme : Soldats occupation 1914 et quelques jours de grâce

Source :

Sur Gallica/BNF : Le Petit Parisien : journal quotidien du 9 décembre 1915

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut