Le 5 octobre 1914 au matin, Loos est méconnaissable. À travers ce témoignage occupation 1914, on découvre des rues vides et des portes enfoncées où les preuves de pillage s’accumulent. Émilienne subit son premier interrogatoire face aux soldats allemands avant d’assister, depuis son grenier, à un combat de cavalerie sur les hauteurs de Vermelles.
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Témoignage occupation 1914 : désormais sous la botte
Les Allemands sont donc chez nous ! Je n’en rencontre pourtant aucun quand, le lendemain matin, 5 octobre, je sors pour aller chercher du lait.
Mais que notre pauvre Loos paraît triste et abandonné ! On ne voit passer dans les rues que de rares personnes qui regardent autour d’elles avec inquiétude. Elles semblent glisser, plutôt que marcher, le long des maisons.
Et notre église, avec ses trois grandes blessures dans sa tour ! Elles me paraissent encore plus profondes que la veille.

Je croise une dame que je connais un peu.
Elle m’arrête, toute tremblante.
— Et vous, me dit-elle, avez-vous vu les Allemands ?
— Nous en avons vu un, je lui réponds, il était grotesque.
— Moi, reprend-elle, je ne les ai pas aperçus, mais ils m’ont tout pris… Quand ils sont arrivés, je me trouvais chez des amis, où ils ne sont pas venus, mais quelle surprise j’ai éprouvée en rentrant chez moi ! La porte avait été enfoncée, il y avait un inexprimable désordre, les tiroirs de ma commode bouleversés, les armoires fouillées, les meubles brisés. Ils ont enlevé même les faux-cols de mon mari.
Naturellement, ils ont visité la cave, et ils ont emporté tout ce qui a été à leur convenance.
Elle continue :
— Sûrement, ils avaient eu l’intention de mettre le feu à la maison. De petits tas de bois étaient préparés : les rideaux arrachés avaient été placés à côté, pour développer l’incendie.
Elle se cache un instant le visage de ses mains :
— Ma pauvre enfant, ajoute-t-elle, tout ce que nous ont raconté les réfugiés n’est que trop vrai. Qu’allons-nous devenir ?
Du café, madame !
Plus loin, une autre femme me raconte que, vers dix heures du soir, on a frappé un grand coup à sa porte. Elle s’est trouvée en face de trois Allemands qui lui ont dit :
— Du café, madame !
Elle était seule avec sa vieille mère, elle ne pouvait dissimuler sa frayeur, elle ne trouvait plus les objets dont elle avait besoin pour leur obéir. Les soldats s’étaient installés.
— Tu as peur, madame, fit l’un d’eux, qui parlait français. Tu en verras bien d’autres.
Le café pris, celui qui avait prononcé ces paroles peu rassurantes l’obligea à raccommoder ses chaussettes, qui avaient des trous larges comme le poing.
Ils sont partis vers minuit, en recommandant de laisser la porte ouverte, car, assuraient-ils, ils allaient revenir.
Elle a veillé toute la nuit, mais ils ne sont pas encore reparus.
Il est clair que nous avions affaire à une patrouille, venue prendre des informations sur Loos.
Son passage présage l’arrivée de l’ennemi en force.
La vieille servante
J’arrive à la ferme où je viens chercher le lait.
Elle me paraît déserte. J’entre sans voir âme qui vive.
Mais, au bout d’un moment, il me semble entendre des sanglots, et, dans un coin de la cour, j’aperçois une vieille femme qui pleure.
Je m’approche d’elle. Elle a un tressaillement en me voyant, et me demande ce que je veux.
— Ah ! dit-elle, du lait, ma petite, je ne peux pas vous en donner !… Tout le monde, ici, est parti. On m’a laissée seule… que va-t-il m’arriver ?
Ce n’est que peu à peu que je tire d’elle que, la veille, dans la soirée, elle a été surprise, elle aussi, par l’irruption des Allemands.
Par une confusion qui se produit souvent, dans nos pays, elle les a pris d’abord pour des Anglais.
Détrompée, elle a eu grand-peur, et elle les a suppliés de ne pas lui faire de mal.
Un d’eux lui a mis si rudement la main sur l’épaule qu’elle a failli être renversée :
— Donne-nous les clefs !
Elle les a remises, éperdue.
Les Allemands ont fouillé partout, puis elle ne les a plus revus.
Vieille servante gardée par bonté dans la ferme, elle tremble maintenant à l’idée que ses maîtres l’accuseront de n’avoir pas su protéger la maison. Quel scrupule touchant chez cette pauvre femme si fragile !
Je cherche à la consoler.
À cet instant, des détonations retentissent, non loin de nous.
Elles ne me causent déjà plus de terreur, mais la pauvre bonne femme est secouée de frissons. Elle peut à peine se soutenir.
Le bombardement recommence-t-il ? Des obus éclatent près de la ferme, et nous sommes éclaboussées par la terre qu’ils soulèvent.

J’ai le cœur gros d’abandonner cette malheureuse dans sa détresse et dans son isolement : j’ai songé à l’amener à la maison. Mais elle marche si lentement, elle est si cassée, et, en outre, si paralysée par l’effroi que je l’eusse exposée à trop de dangers.
Je l’aide à descendre dans la cave, pour qu’elle soit, autant que possible, à l’abri, en lui promettant de venir m’occuper d’elle.
Témoignage occupation 1914 : un premier interrogatoire
Je rentre chez nous, par de petits chemins.
Près de la maison, j’aperçois quelques hussards. Les Allemands sont déjà revenus.
Je suis saisie d’une grande inquiétude. Que s’est-il passé, pendant mon absence ?
J’ouvre la porte. Le magasin est plein de Boches : mon premier coup d’œil est pour mes parents. Entourés de soldats, ils sont très pâles, mais ils gardent leur sang-froid et leur dignité. Je comprends qu’on est en train de les harceler de questions.
À mon arrivée, les soldats reprennent leurs fusils, comme si la petite fille que je suis était redoutable, et ils m’encadrent aussitôt.
— D’où fenez vous ? me demande celui qui a l’air d’être le chef.
— Du pays.
— Ah, fous afez vu les Français ?
— Les Français ? Non… je n’en ai pas vu.
Il croise les bras, me regarde les yeux dans les yeux, mais je soutiens son regard avec assez de fermeté.
Depuis ma frayeur face au premier Allemand – qui était pourtant moins brutal que ceux-ci – je me transforme peu à peu. En présence de ces soldats terrifiants, je ne me sens plus troublée. Comment cette assurance grandit-elle en moi ?
Il reprend :
— Fous êtes Française ?
Je réponds, sans bravade assurément, mais nettement :
— Oui, Française.
Ils se mettent à parler en allemand. À certaines intonations et à certains gestes, je devine qu’il est question de me surveiller.
En attendant, le gradé exige qu’on apporte à boire.
Je dois aller chercher des bouteilles à la cave, mais, méfiant, il en saisit une, verse du vin dans un verre et m’ordonne de le boire.
J’ai peur que le vin ne me monte à la tête, car je n’en prends qu’exceptionnellement, et que je sois moins maîtresse de moi-même, si je dois subir un autre interrogatoire.
Soudain, un des hussards qui est resté dans la rue se précipite dans le magasin.
On entend à peu de distance, une vive fusillade. Les Allemands, m’oubliant, s’arment et sortent en hâte, courant dans la direction du cimetière. Il y a, ce jour-là, d’incessantes escarmouches autour de Loos.
Comme elle est triste pour nous, cette journée !
Nous avons, par une précaution qui doit être assez vaine, fermé la maison et nous nous tenons à l’étage.
Le pillage de Loos et l’angoisse des habitants
De la fenêtre, derrière les rideaux, nous voyons les Allemands arriver de partout.
Ils se répandent dans le bourg, forcent les portes, brisent les volets des fenêtres à coups de crosse.
En un instant, en face de chez nous, d’une boucherie des soldats emportent un mouton entier et un demi-bœuf, d’une boulangerie des sacs de farine, d’un magasin de chaussures des piles de souliers, qu’ils soient d’homme ou de femme.
Loos est au pillage.
Et nous n’avons sous les yeux qu’un coin du tableau !
Avec une grande émotion, nous apercevons le comptable d’une brasserie, M. Touret, conduit, nous ne savons où, par deux soldats qui lui braquent le revolver sur le front.
Vont-ils le fusiller ?
Je revois encore, quelque effort qu’il fasse pour ne pas défaillir, son visage blême et ses yeux hagards.
J’ai su plus tard quel était son crime et pourquoi on l’avait menacé de mort : on lui avait demandé du tabac et, contraint à obéir, il avait ouvert son étui à cigarettes, qui n’en contenait que quelques-unes. Cela avait semblé aux envahisseurs une dérision.
Le tabac, c’est ce qu’ils réclament par-dessus tout, bien que, sur la place de l’Église, ils aient dévalisé complètement le débit de Mme Faucqueur, mais ils sont insatiables.
À la mairie, ils jettent dans la rue les armes que la population civile a dû y déposer : c’est une dégringolade de fusils de chasse, de sabres, de pistolets. Ils les brisent sur le rebord du trottoir, mais je remarque que les soldats mettent dans leurs poches les revolvers en bon état.
Les Prussiens à l’œuvre dans notre magasin
Vers quatre heures, les Boches entrent de nouveau chez nous.
Ils n’ont pas eu besoin de frapper : ils ont démonté lestement la porte.
Le matin, on nous a pris beaucoup de choses, mais nous n’avons pas encore été véritablement pillés. Nous allons voir les Prussiens à l’œuvre.
C’est avec une promptitude merveilleuse qu’ils mettent le magasin à sac, se jetant sur tout ce qui attire leur attention, bourrant leurs poches des objets les plus divers, ou ravageant pour le plaisir de ravager.
Je les regarde faire, indignée, écœurée, esquissant parfois un geste de protestation.
— Vous êtes triste, mademoiselle ? me dit l’un d’eux, d’un ton narquois.
Je lui tourne le dos, mais il est trop occupé à engouffrer dans les replis de sa capote un monde de boîtes de conserves pour remarquer mon attitude.
D’autres arrivent, jaloux de l’aubaine des premiers occupants, les bousculant pour prendre leur part du butin, ou ils descendent à la cave et en rapportent des bouteilles qu’ils ne prennent pas le temps de déboucher, cassant le goulot d’un coup sec.
Mais c’est partout qu’ils exercent leur prodigieuse faculté d’absorption.
Au café-restaurant tenu par Mme Leclerq, en face de la Fosse, un officier se présente et réclame du champagne.
— Je n’en ai pas, dit Mme Leclerq.
— Oh ! que si, réplique en excellent français l’officier, vous en avez, j’en ai bu chez vous.
Et, relevant son casque, il se fait reconnaître.
Peu de temps encore avant la guerre, il était employé comme chef mécanicien à la fosse 15.
— Seulement, reprend-il, en montrant son revolver, aujourd’hui, je paye avec cela !
De tous côtés, c’est la basse orgie.
D’autres soldats, plus méthodiques, continuent à voler.
On les voit empiler dans des sacs ce qu’ils ont découvert.
Souvent ils se disputent entre eux et échangent des coups de poing pour la possession de ce qui excite particulièrement leur convoitise.
Puis il y a une alerte. Un ordre de rassemblement est transmis.
Un combat de cavalerie
Après cette dévastation, une sorte de tranquillité règne de nouveau dans le bourg, mais la fusillade, au loin, redouble.
Alors j’ai l’idée, pour la première fois, de monter au grenier, ce grenier d’où je dois voir tant de spectacles horribles, d’où, plus tard, quand le temps est clair, ma vue peut se porter jusqu’à Notre-Dame-de-Lorette.
De la lucarne, c’est à une bataille que j’assiste, le cœur serré, mais ne pouvant détacher mes yeux de ce tragique tableau.
Il est à peu près cinq heures et demie : le soleil se couche dans une gloire sanglante, et c’est dans cette atmosphère embrasée que se déroulent, sur les hauteurs de Vermelles, les péripéties d’un combat de cavalerie.
Les cavaliers allemands débouchent, la lance en avant, du bosquet qui se trouve sur le mont de Lens.
Ils se ruent sur nos dragons, qui les attendent de pied ferme et foncent sur eux à leur tour.
Une mêlée affreuse, que des nuages de fumée me cachent tout à coup, puis, quand elle s’est dissipée, ce sont des rangs entiers qui sont tombés, des chevaux qui sautent par-dessus les cadavres, des hommes désarçonnés, et d’autres cavaliers arrivent, et un hérissement de lances encore, des coups de feu, des rafales de mitraille.
Les deux partis perdent tour à tour et regagnent du terrain, puis je ne distingue plus que des lueurs.
Sans doute, la lutte s’apaise.
Je ne sais combien de temps je suis restée à la lucarne, mais l’obscurité est devenue complète.
Cette scène terrible me reste gravée dans la mémoire. Comment ai-je pu rester là, les yeux rivés sur tant d’horreur ?
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Source :
Sur Gallica/BNF : Le Petit Parisien : journal quotidien du 8 décembre 1915

