XIX — Loos le 9 mai : Émilienne sous les obus entre espoir et chaos

Loos le 9 mai 1915 : la nuit du 8 au 9 mai, un déluge d’obus déchire le ciel. Émilienne Moreau monte au grenier pour observer l’offensive française, accueille trois soldats allemands ensanglantés dans sa cave, espère la délivrance — et finit dans une citerne sous les bombardements, tandis que ses soldats n’arrivent toujours pas.

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L’espoir français

Jusqu’à la fin du mois d’avril, nous couchions encore au premier étage de la maison.

Le toit n’avait été atteint que par des éclats d’obus, ce qui nous semblait peu de chose quand d’autres toits avaient été complètement emportés.

Mais les trous faits par les éclats laissaient passer la pluie, et, à la longue, l’humidité avait exercé son action sur les murs.

Une nuit, dans la chambre où je dormais à côté de ma petite sœur, une partie du plafond s’est écroulée et les plâtras se sont amoncelés sur le lit de Marguerite. J’ai cru qu’elle était tuée. Elle a eu la chance d’en être quitte pour quelques contusions.

Le 29 avril, un obus a éclaté dans la chambre de mon frère.

Par miracle, il n’avait pas été blessé, mais nous avons jugé à propos d’abandonner l’étage, et nous nous sommes installés, pour la nuit comme pour la journée, dans la pièce qui se trouvait à côté du magasin ou de ce qui avait été le magasin.

Peut-être faudrait-il descendre encore, et faire comme tous les autres habitants qui vivaient maintenant dans les caves. Cette prudence devenait d’ailleurs nécessaire : le bombardement, en effet, devenait extrêmement violent. Dans les jours qui ont suivi, il a redoublé encore d’intensité sur les tranchées allemandes, si proches de nous.

Je continuais à faire la classe, mais je tremblais pour mes petits élèves, et le trajet de chez eux à l’école devenait si dangereux que c’était moi qui les exhortais à manquer la leçon.

Dans la nuit du samedi 8 au dimanche 9 mai, le déluge d’obus a dépassé tout ce que j’avais connu en fait d’horreurs. Je n’y ai plus tenu : au mépris du danger, je suis montée au grenier. Il fallait s’y aventurer avec mille précautions pour ne pas tomber dans les crevasses, mais je voulais voir ce qui se passait. Le ciel était déchiré d’éclairs, la terre se soulevait à des hauteurs prodigieuses.

Les coups se succédaient sans interruption, des deux côtés.

C’étaient de formidables roulements de tonnerre.

Les Français, assurément, tentaient d’enlever les positions allemandes.

Ce que je vais essayer de raconter, c’est l’attaque du 9 mai, mais vue du côté de Loos, ou plutôt interprétée comme elle pouvait l’être par nous, qui nous trouvions au milieu de la fournaise.

L’attaque française du 9 mai

Soldats français du 17e régiment creusant des tranchées dans l'Artois, offensive Loos le 9 mai 1915
Soldats français du 17e régiment d’infanterie creusant des tranchées dans l’Artois, 1915. Source : ECPA-D.

Au matin du 9, à notre étonnement, cette furieuse canonnade s’est interrompue un moment.

— Allons, me suis-je dit, je me suis trompée. Ce n’est encore qu’un duel d’artillerie.

Nous vaquions aux soins du ménage, et je me rappelle que mon petit frère prenait un bain, quand, tout à coup, la maison a été ébranlée par une extraordinaire secousse. C’est dans le grenier même qu’un obus venait d’éclater. Le tir d’artillerie recommençait, mais, cette fois, dans les rues.

En un instant, j’avais pris ma sœur dans mes bras et j’étais descendue à l’abri avec elle. Maman avait saisi Léonard, l’avait enveloppé dans une couverture et était descendue avec lui nous rejoindre.

Le pauvre petit ne pouvait pas cependant rester sans vêtements. Je me suis hasardée à monter prendre ses habits. Je ne suis pas restée longtemps dans la pièce où étaient ses affaires.

Nouvelle secousse à me faire croire que tout s’écroulait autour de moi : autre obus dans le grenier.

— Décidément, ai-je dit à maman, nos Français en veulent à notre maison !

Nous étions en plein sous le feu. Les explosions, suivies de chutes de pans de murs, se produisaient à côté de nous.

C’était un ouragan de mitraille, c’était infernal, à rendre fou. Maintenant, nous restions muets : si près que nous soyons les uns des autres, nous n’eussions pu nous entendre.

Au reste, nous ne doutions plus qu’une attaque allait se déclencher après une telle préparation d’artillerie. Nous espérions qu’elle nous délivrerait et nous étions prêts à tout endurer.

Comment décrire ce déluge de fer ? La terre ne cessait de trembler, les explosions se succédaient si vite qu’elles se confondaient en un roulement continu. On avait l’impression que le monde entier s’écroulait.

Trois spectres sanglants

Soudain, la porte du magasin a cédé. Nous avons eu la sensation qu’elle avait été renversée par un éclat d’obus. Mais, en même temps, malgré l’épouvantable vacarme, quelques mots nous sont parvenus :

— Sacrement ! Franzcust !

Et, aux premières marches de l’escalier de descente, sont apparus trois espèces de spectres sanglants.

C’étaient des Allemands qui, éperdus, affolés par ce bombardement furieux, cherchaient un abri.

L’un avait le bras presque détaché du corps ; le second était blessé à la tête ; le troisième, un soldat infirmier, était rouge du sang de ses camarades. Celui-ci les conduisait à l’ambulance, quand la pluie de feu l’avait forcé à trouver pour eux et pour lui un asile d’un moment.

Notre bon chien Sultan, qui, comme je l’ai dit, détestait nos envahisseurs, a grondé d’une façon peu rassurante. C’est maintenant que je me rappelle — revoyant la scène avec netteté et je sourirais de ce détail, si je ne revoyais par la pensée trop d’horreurs — que l’infirmier, parlant un peu français, s’est adressé d’abord à Sultan, très humblement, comme pour désarmer sa colère :

— Toi, bon chien… moi, pas méchant.

Sultan, cependant, paraissait assez peu sensible à ces avances. Je l’ai calmé. Ces hommes étaient dans un état lamentable. Faiblesse, sans doute, mais nous ne pouvons pas, nous autres Français, être implacables envers ceux qui souffrent.

Et puis, par eux peut-être apprendrais-je quelque chose de ce qui se passait.

Pensant avoir apaisé Sultan, le soldat s’est tourné vers nous :

— Camarades, très blessés sont… La rue, pas possible rester.

Les deux autres sont tombés comme des masses sur le sol. Lui-même, à présent, était secoué d’un tremblement.

Il ne filtrait dans notre abri qu’un très mince rayon de lumière, car nous avions calfeutré tant bien que mal le soupirail, mais mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Il faut se défier de toutes les traîtrises avec les Allemands ; ceux-là pourtant n’étaient pas à craindre.

Dans son trouble, l’infirmier ne devait pas songer à mentir.

Je lui ai demandé sans ambages :

— Où en sont les Français ?

Il a levé les bras en l’air, en un geste de découragement :

— Les Français, avancer. Nous du terrain perdre.

Il disait vrai. Ce ne devait être, malheureusement, qu’une phase de la lutte. Nous entendions à présent passer des canons dans la rue, à grande allure, et ils prenaient une direction indiquant la retraite.

Nous pouvions donc espérer.

Au bout d’une heure environ, sans que le pilonnage s’interrompe, les obus ont cessé de tomber de notre côté. Les Allemands, soutenus par l’infirmier, ont remonté péniblement l’escalier et nous ont quittés, profitant de cette accalmie relative pour se diriger vers l’ambulance.

Quand ces gens-là se trouvent en fâcheuse situation, ils deviennent très doux.

Le soldat qui parlait français a murmuré une espèce de remerciement et a esquissé un salut, imité par le blessé à la tête.

Mais, maintenant, de la colère me prenait en constatant qu’ils avaient démoli la porte. Ah ! cette porte, combien de fois déjà il avait fallu la réparer ! Elle ne formait plus qu’une mosaïque de pièces, clouées au petit bonheur.

L’incendie, la fusillade, le bombardement

Loos le 9 mai 1915 — rue du coron du Maroc dévastée par les bombardements
Loos-en-Gohelle, coron du Maroc après les bombardements de mai 1915. La rue qu’Émilienne traverse sous les obus lors de l’offensive du 9 mai.

Je me suis risquée sur le seuil.

Une colonne de fumée s’élevait du côté de la kommandantur. Des réserves d’essence s’y trouvaient et l’incendie, sans doute, se propagerait partout. Dans les situations les plus graves, l’esprit est parfois traversé par un enfantillage : je me suis avisée de penser que le lieutenant d’artillerie si hautain, toujours si préoccupé de sa tenue, qui avait repris depuis quelques jours les fonctions de commandant de place, devait en ce moment être beaucoup moins soucieux de ne pas salir ses belles bottes. Je ne sais pourquoi, ses bottes habituellement luisantes me hantaient. Étrange comme l’esprit se raccroche à des détails puérils quand la mort plane, comme pour échapper aux plus sérieuses alarmes.

Tout à coup, la fusillade, le claquement des balles.

— Ah ! mon Dieu, me suis-je écriée, c’est l’infanterie qui s’élance !

Je suis vite redescendue dire à ma mère :

— Maman, lui ai-je dit, ils viennent !

Nous allions revoir les capotes bleues et les pantalons rouges ! Nous ignorions encore le changement d’uniforme des nôtres.

Mais les heures se sont passées, et nos soldats, à qui nous nous apprêtions déjà à faire fête, n’arrivaient pas.

La canonnade avait repris. C’étaient de ces gros obus qu’on entend venir de loin. À chaque sifflement, on a le cœur broyé en se disant : « Est-ce pour nous, celui-ci ? » On compte les secondes dans l’angoisse, on retient son souffle, on ferme les yeux. C’est un jeu de hasard avec la mort : on tire à la courte paille avec l’enfer. Chaque obus qui passe nous épargne, mais le suivant… ?

Puis, je voyais arriver, au pas de course, des réserves allemandes, et les troupes qui, tout à l’heure, ne paraissaient songer qu’à se sauver, revenaient en bon ordre vers leurs tranchées.

Face à ce retournement, je ressens une grande anxiété.

D’autres savent-ils quelque chose de plus que nous ?

La seule maison habitée, de notre côté, est celle de Mme Creton. Je me suis décidée à m’aventurer jusque-là.

J’ai alors eu une stupeur, j’ai cru à une hallucination.

Je ne trouvais plus cette maison. Elle avait disparu : elle avait été complètement rasée, réduite en poussière.

Par bonheur, Mme Creton et les siens s’étaient réfugiés à temps dans les caves de l’école. C’est là que, poussée par un instinct, je suis allée à leur recherche. La pauvre femme était livide.

— Ah ! a-t-elle fait, que j’ai peur ! C’est la fin de tout !

— C’est la fin de nos misères, lui ai-je dit, les Français vont prendre Loos. Nous allons les revoir.

Je tentais de la réconforter, et je m’excitais moi-même à la confiance.

Une lutte telle que celle qui s’était engagée impliquait des péripéties diverses ; en admettant même que l’avance de nos soldats eût été un moment enrayée, cela ne signifiait pas qu’ils dussent renoncer à la poursuivre.

Mais de qui apprendre des nouvelles ? Sur la place, il n’y avait plus d’Allemands en ce moment. Ou plutôt, il y en avait un, mais il était mort : il avait été tué par un éclat d’obus.

Je ne sais par quelle curiosité, je me suis penchée sur sa cartouchière ouverte. Toutes les balles des cartouches étaient retournées, la pointe vers l’arrière, de façon à faire de plus atroces blessures : c’était évidemment un ordre général qui avait été donné.

La nuit est venue. La canonnade continuait, avec la riposte des pièces allemandes.

Dans notre abri, par les interstices du soupirail bouché, des éclairs passent, qui sont les lueurs des fusées. Au matin, tout à coup, nous nous sommes trouvés précipités les uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Le choc a même été rude.

En même temps, nous avons été suffoqués par la fumée.

Nous ne voyons plus rien, nous courons le danger d’être asphyxiés, et l’odeur qui se répand est à soulever le cœur.

À tâtons, j’ai pris la pioche que j’avais apportée par précaution et j’ai essayé d’agrandir le soupirail.

La fumée a été longue à se dissiper. Elle laissait des nuages lourds, qui avaient peine à se fondre.

Quand on a pu retrouver assez de clarté pour se diriger, je suis montée à l’escalier : un obus était tombé dans le magasin, de biais heureusement, sans quoi rien n’en fût resté.

Il avait fait des ravages singuliers, déchiquetant les murs, coupant le comptoir en trois morceaux, enlevant la fenêtre, et les rayons qui garnissaient un côté de la pièce avaient été comme volatilisés.

Quant aux bouteilles vides, elles étaient devenues une poussière de verre.

— Eh bien, ma pauvre maman, me suis-je écriée, nous allons avoir de la besogne pour remettre de l’ordre !

Dans la journée, impossible de résister, et, quelles que soient maintenant les difficultés de l’ascension, à travers les trous et les plâtras, je me suis hissée de nouveau jusqu’au grenier, qui n’avait plus de toit.

Je me suis couchée à plat ventre, sur ce qui restait du plancher, et, au milieu du bourdonnement des balles, j’ai observé attentivement du côté des Français.

À cette distance, ils apparaissaient non pas comme des fourmis s’éparpillant — ils n’étaient pas assez loin —, mais comme de petits bonshommes grandissant peu à peu.

Ils avançaient donc ! Ils se lançaient dans une autre attaque !

Puis, des heures d’attente encore, des rafales de l’artillerie allemande, le crépitement incessant des mitrailleuses, une autre nuit d’angoisses.

Loos le 9 mai : la citerne

Le mardi 12 mai, à huit heures du matin, notre maison, déjà si éprouvée, a été de nouveau atteinte. Un obus a éclaté dans la cuisine, au-dessous de laquelle se trouvait la cave où nous étions. Cette fois, il fallait se hâter d’en sortir, car elle n’était plus un refuge. Il y avait tant de fumée que nous allions comme à travers un brouillard opaque, et la commotion avait été si forte qu’elle nous avait étourdis.

J’avais pris ma petite sœur par la main et je l’avais conduite dans la cour, en attendant que nous puissions chercher un abri, mais quel abri ?

En me retournant, j’ai senti tout à coup le sol manquer sous mes pas : un grand éclaboussement d’eau, une sensation de froid, l’effarement d’une noyade. Il y avait dans la cour une citerne, dont la plaque avait été détruite par l’obus, et j’étais tombée dans cette citerne, d’où il m’était impossible de me dégager. J’éprouvais une forte douleur aux pieds et à la tête. Dans leur trouble, ma mère et les enfants ne savaient quelle aide me porter.

J’avais de l’eau jusqu’au cou, je me sentais glacée.

— Mais va donc chercher l’échelle ! ai-je crié à maman.

L’échelle ! Elle n’arrivait pas à la trouver. Et, autour de nous, c’était une pluie de projectiles.

Je ris maintenant, et je me rappelle les étranges exhortations des deux enfants, penchés sur la citerne, qui me tendaient le secours dérisoire de leurs mains.

— C’est froid, l’eau, me disait Marguerite.

Et Léonard, pour me consoler, sachant mon dégoût pour ces affreuses bêtes :

— Au moins, il n’y a pas de crapauds !

Enfin, ma mère a découvert l’échelle. Marguerite, sous cette avalanche de mitraille — mais ce n’était pas encore ce jour-là que la pauvre petite devait être blessée —, était allée prendre une couverture dont je me suis enveloppée, et nous avons gagné le sous-sol d’une autre maison, qui nous semblait plus sûre.

Nous y sommes restés deux jours, car le déluge d’obus, de notre côté, était de plus en plus furieux : nous étions encore dans un cercle de feu.

Hélas ! nos soldats n’arrivaient toujours pas ! Leurs efforts, si acharnés pourtant, avaient-ils été vains ?

Civils réfugiés dans une cave pendant les bombardements, Loos le 9 mai 1915, femmes et enfants sur la paille (
Civils réfugiés dans une cave sous les bombardements, nord de la France, 1914-1918. Comme Émilienne et sa famille lors de l’offensive du 9 mai à Loos.
Source : Argonnaute

⬇️ Épisode suivant : [à compléter]

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 27 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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