XVIII — Lens sous occupation : Émilienne ne se laisse pas acheter

Lens sous occupation, printemps 1915. Émilienne Moreau obtient un laissez-passer du commandant Braumann pour rejoindre Lens — ville meurtrie, hôpitaux bondés de blessés allemands, fosses abandonnées. Elle y découvre aussi le crime impuni d’une institutrice assassinée. Au retour, elle comprend pourquoi Braumann s’est montré si aimable : il attendait autre chose en échange.

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Braumann, nouveau commandant de place

Les jours se succédaient dans la même atmosphère pesante, et si, en la payant très cher, on pouvait avoir un peu de farine de seigle, notre dénuement n’en restait pas moins complet pour tout le reste.

J’ai dit dans quel état se trouvaient nos vêtements et aux étranges moyens que nous devions avoir recours quand ils étaient par trop usés.

J’ai appris que des autorisations pouvaient être obtenues, bien que très difficilement à la vérité, pour aller à Lens, où l’on avait chance de trouver encore quelques ressources.

Mais je n’étais pas bien notée par les Allemands, qui m’accusaient d’impertinence envers eux, et on a vu que j’étais sans cesse sous le coup de menaces.

Je ne me serais donc pas risquée à demander cette permission si le commandant de place, le hautain lieutenant d’artillerie, n’avait été remplacé provisoirement par un autre officier, un gros petit homme au visage cramoisi, au caractère de chaudière surchauffée.

Il s’appelait Braumann. Il était impossible de ne pas le remarquer, à son arrivée, à cause de son uniforme de couleurs claires : il portait une tunique d’un violet tendre, ornée d’un col vert d’eau, et un pantalon gris cendré. Cette tenue lui donnait l’air d’un bourgeois endimanché qui se serait trompé de carnaval. Voilà bien la prestance de la race supérieure !

Tout était pâle en lui sauf le teint — et encore, cette rougeur permanente tenait moins de la bonne santé que de la congestion. On devinait qu’un rien pouvait le faire exploser, ce qui arrivait d’ailleurs régulièrement, paraît-il, pour les motifs les plus futiles. Ses subordonnés le regardaient avec cette mixture de crainte et d’amusement qu’inspirent les petits despotes bouffis d’orgueil.

— Écoute, avais-je dit à ma mère, nous manquons de tout. Je vais essayer d’avoir un laissez-passer pour Lens.

Je me suis présentée à la kommandantur et j’ai exposé mon désir à Braumann, lequel m’a dévisagée d’une façon qui m’était désagréable.

Mais, à ma grande surprise, après m’avoir posé quelques questions sur mon âge, sur ma condition et après s’être enquis de l’endroit où je demeurais, il m’a accordé sans objections l’autorisation que je réclamais.

Il a pris une feuille de papier, a écrit en allemand : « Mlle Moreau (Émilienne) est autorisée à se rendre à Lens pour chercher des vivres », a signé, timbré et m’a tendu le papier d’une façon qui voulait être aimable.

J’aurai bientôt la raison de ce semblant de bonne grâce.

Je l’ai remercié brièvement et j’étais sur le point de me retirer, quand il m’a rappelée.

Est-ce qu’il avait changé d’avis tout à coup, ou avait-il oublié quelque chose dans son interrogatoire ?

Non. Il m’a dit seulement :

— C’est un demi-mark.

Je lui ai répondu que je n’avais pas d’argent allemand.

— Eh bien, a-t-il repris, donnez-moi soixante centimes.

Je n’avais que des sous : je les ai alignés sur la table. Il les a comptés et les a mis dans sa poche.

Laissez-passer de service délivré par la kommandantur allemande, Lens sous occupation 1914-1918
Laisser-Passer de Service délivré par la kommandantur allemande, Bohain, septembre 1918. Le même type d’autorisation qu’Émilienne doit obtenir de Braumann pour rejoindre Lens sous occupation allemande.

Premier voyage à Lens sous occupation

L’itinéraire fixé pour aller de Loos à Lens impliquait un long détour. Il fallait emprunter pendant assez longtemps, après être passé près des batteries allemandes, la route de la Bassée.

Ce chemin exigeait deux bonnes heures. Il était d’ailleurs dangereux. C’est en le suivant que deux jeunes filles, Mlles B. et D., ont été grièvement blessées par des éclats d’obus. Plus tard, on a abrégé le trajet, qui n’était plus que de trois quarts d’heure, en prenant la rue de Lens.

On passait à cinq cents mètres des tranchées françaises, mais c’était en réalité moins périlleux.

Nos soldats, qui reconnaissaient des femmes, ne tiraient pas.

On longeait les corons brûlés, on se glissait par une étroite ouverture ménagée dans les barricades pour arriver à la fosse n° 1, où il y avait un poste de mitrailleuses contre les aéroplanes.

Mais, la première fois, j’ai été obligée de prendre par le plus long.

On devait partir à sept heures du matin, le lundi seulement, et l’ordre était de rentrer avant deux heures de l’après-midi.

Lens sous occupation — le boulevard des Écoles avant la guerre, grande artère de la ville
Grand faubourg, boulevard des Écoles, avant 1914. C’est sur cette artère qu’Émilienne arrive lors de son premier laissez-passer pour Lens sous occupation.

Au reste, on avait une escorte de deux soldats. C’est dire qu’on s’arrangeait, quand on disposait du laissez-passer, donné ou refusé arbitrairement, pour faire la route à plusieurs, la compagnie de ces soldats n’inspirant aucune confiance.

Il y avait si longtemps que je vivais au milieu de la dévastation que lorsque je suis arrivée sur le boulevard des Écoles, la grande artère de Lens, où il y avait des magasins ouverts, j’ai éprouvé un sentiment ressemblant à de la surprise.

Des habitations à deux ou trois étages encore debout ! Voilà à quoi je n’étais plus habituée.

L’aspect de la ville

La première impression n’était pas celle d’une cité ravagée. Ce n’était que peu à peu qu’on constatait qu’elle avait souffert, elle aussi. La gare notamment n’était plus qu’un monceau de décombres.

Ruines de la gare de Lens sous occupation allemande — ce qui reste de la gare, 1914-1918
Ruines de Lens — Ce qui reste de la Gare. « La gare notamment n’était plus qu’un monceau de décombres », écrit Émilienne lors de son premier passage à Lens sous occupation, 1915.

De gros obus étaient tombés sur le bureau central des mines, sur les écoles transformées en casernes — sur l’école Paul-Bert, l’école Jeanne-d’Arc et l’école Campan particulièrement —, sur un dépôt de matériel où il y avait eu une cinquantaine de soldats boches tués.

Mais si mon attention n’a pas été attirée tout d’abord par des ruines, j’ai été frappée de l’atmosphère pesante des rues, bien que la population y soit restée nombreuse, car l’irruption de l’ennemi avait été brusque et, comme ailleurs, n’avait pas laissé le temps de partir à tous ceux qui se seraient réfugiés dans une autre ville non envahie.

Je sais que je touche ici à un point délicat. Nos compatriotes de Lens attendent encore leur délivrance. Je me rappelle trop ce que sont les souffrances de l’occupation, quand on est livré aux fantaisies tyranniques de l’Allemand. Je ne veux rien écrire qui puisse aggraver le sort de ceux qui subissent encore l’occupation.

Je dirai seulement ce que j’ai vu alors, et si je cite quelques noms, ce sera sans inconvénient.

Il y avait une grosse garnison, et autour de la kommandantur établie dans la demeure d’un dentiste, sur la place de la Mairie, rôdaient des policiers de toute sorte, les uns en uniforme et les autres très reconnaissables, bien qu’ils soient en civil.

C’était la première fois que je voyais des gendarmes prussiens, et j’ai été un peu étonnée de cette chaîne, terminée par une plaque, qu’ils portaient au cou, absolument comme des chiens. Ils avaient déjà une ressemblance assez marquée avec des bouledogues.

La plupart des édifices étaient convertis en hôpitaux, et c’est ainsi que l’école dirigée par Mme D., qui avait tenu, d’accord avec la municipalité, à continuer ses fonctions, a dû fermer ses portes, le bâtiment étant réquisitionné pour une nouvelle formation sanitaire.

Il y avait des blessés partout.

Les habitants de Lens ne connaissaient aucune nouvelle du dehors — quelques-uns d’entre eux croyaient même que Loos était libéré —, mais ce que nos ennemis ne pouvaient leur cacher, malgré les précautions qu’ils prenaient, c’était le nombre considérable de leurs hommes gravement atteints dans les combats de la région.

À la proportion des blessés, on supputait celle des tués.

L’attitude des Allemands

À Lens, on remarquait bien aussi, à certains jours — lorsqu’on vit sous le joug étranger, on arrive à une perception assez sûre des sentiments que cache l’oppresseur — les inquiétudes des boches.

D’ailleurs, quand ceux-ci étaient troublés par la marche de leurs opérations, ils affectaient la sérénité vis-à-vis de la population en faisant donner leurs musiques, et il y avait alors jusqu’à deux concerts par jour.

Un autre signe de leurs préoccupations était une recrudescence des réquisitions. Ils ne pillaient plus ouvertement, comme au début, où toutes les maisons qui n’étaient plus habitées avaient été promptement dévalisées : ils réquisitionnaient. Il n’y a guère là qu’une différence de mots.

C’étaient encore de nouveaux ordres, d’après lesquels, au mépris des lois de la guerre (mais de ces lois, on sait combien peu nos ennemis se soucient !), les hommes, et jusqu’aux enfants de treize ans, devaient aller creuser des tranchées autour de l’agglomération.

Dieu sait pourtant si Lens était déjà labourée de tranchées et en état de défense !

Jusque dans les rues, les caves étaient organisées, et on y apercevait les canons des mitrailleuses. Chaque habitation était une petite place forte. Au reste, le soldat logeait chez l’habitant.

Si les Allemands prenaient grand soin de dissimuler leurs alarmes, ils étalaient insolemment leur joie de leurs succès, prétendus ou réels. Ils annonçaient d’extraordinaires victoires sur les Russes en faisant sonner les cloches de l’église.

Dans ce pays de mines, deux fosses seulement restaient en exploitation. Plus exactement, on travaillait à la fosse n° 1 (l’occupant avaient fait venir leurs mineurs enrégimentés) et on entretenait la fosse n° 4.

La fosse n°4 Saint-Louis de Lens avant la guerre — abandonnée pendant Lens sous occupation allemande
Lens — Fosse n°4 Saint-Louis, avant 1914. Émilienne Moreau, fille et petite-fille de mineurs, retrouve ces fosses abandonnées lors de son passage à Lens sous occupation en 1915 : « Tant de travail pour les remettre en état !

Fille et petite-fille de mineurs, je regardais ces fosses abandonnées avec une tristesse particulière. Tant de travail pour les remettre en état ! Et tous ces braves gens dispersés par la guerre, et ceux qui ne reviendront jamais.

Malgré l’occupation, quelques hommes courageux s’efforcent d’organiser la survie : le maire M. Basly, également député, le directeur des mines M. Reumeau, l’ingénieur M. Fougerolles, le docteur Héméry. Ce dernier négocie sans relâche avec l’ennemi, opposant de valables raisons à ses exigences.

Il organise le ravitaillement dans une mairie provisoire, rue Berthelot, où un dépôt de vivres municipal a été institué.

Les institutrices de Lens — je connais l’une d’elles, Mlle L. — assurent le service.

À Lens, le pain n’avait jamais manqué complètement, s’il avait dû être rationné. Quelques denrées venaient de Belgique. Une allocation de trente francs par mois était accordée aux plus malheureux.

Je ne saurais oublier, parmi ceux qui faisaient preuve d’un constant dévouement, les « gardes civils » avec leur brassard blanc portant le cachet de la mairie, toujours prêts à porter secours aux habitants, ceux-ci n’existant aux yeux des boches que pour être rançonnés.

L’autorité militaire n’avait-elle pas imaginé, chaque fois que tombait un obus, d’imposer la mairie d’une contribution de cinq mille francs, sous le prétexte que le point d’éclatement de cet obus « devait » avoir été indiqué au moyen d’une correspondance secrète avec les Français ?

Ce tableau d’une cité encore occupée par l’ennemi, est bien pâle, je m’en rends compte. Que de choses j’aurais à dire, que la prudence actuellement nécessaire m’oblige à passer sous silence !

Je dois cependant m’en tenir à l’aspect extérieur de Lens, cité victime.

Tragique aventure

Je peux conter toutefois une tragique aventure, les Allemands n’ayant pu empêcher qu’elle ne soit connue.

Une institutrice, Mlle P., veillait, autant qu’il était possible de veiller, sur une maison inhabitée où, malgré le pillage, il restait encore quelques meubles. Elle y passait tous les jours quelques instants.

Une fois qu’elle s’y était rendue, elle n’est pas reparue chez elle.

Ses parents, en proie aux plus vives inquiétudes, se sont mis à sa recherche. Ils ont eu naturellement l’idée d’aller jusqu’à cette habitation où ils savaient qu’elle avait dû s’arrêter.

Il leur a semblé remarquer des traces de lutte.

Ils ont exploré la demeure et ont fait, à la cave, une affreuse découverte. Le corps de Mlle P. se trouvait, plié en deux, dans un tonneau.

L’examen du cadavre a révélé de quelles violences elle avait été l’objet.

Il a bien fallu que la kommandantur s’émeuve, ou fasse semblant de s’émouvoir. Elle a ouvert une enquête qui, comme on s’y attendait, n’a abouti à rien, sans doute parce qu’on ne voulait pas qu’elle aboutisse.

Mais l’auteur de ce crime est-il inconnu pour tout le monde ?

Cependant, l’heure était venue de regagner Loos. Les soldats qui avaient mission de nous accompagner nous ont fait ranger deux par deux, comme les élèves d’une pension.

Ils nous imposaient une allure que, chargées comme nous l’étions, nous n’arrivions pas à garder, et ils nous refusaient le moindre répit.

Dans les passages dangereux, par exemple, ils avaient soin de ne s’avancer qu’en s’abritant, tandis qu’ils exigeaient que nous gardions nos rangs.

L’invitation de Braumann

Le lendemain, j’ai eu l’explication de l’espèce d’amabilité du commandant de place Braumann à mon égard — une amabilité qui ne lui avait pas fait oublier de me réclamer mes douze sous.

Je revenais de faire ma classe et j’allais rejoindre ma mère dans la cuisine quand un Allemand a surgi soudain, sans que je me sois aperçue de son entrée.

C’était un médecin du régiment, un grand roux qui me dévisageait avec d’énormes yeux verts. Dame Nature avait dû être de mauvaise humeur le jour de sa création, et à cette brusque rencontre, j’ai eu presque envie de rire tant son aspect était peu engageant.

— C’est vous, m’a-t-il demandé, l’institutrice de Loos ?

— Oui. Que me voulez-vous ?

— Je viens de la part de M. le commandant de place. Vous le connaissez ?

— J’ai eu l’occasion de le voir avant-hier.

— Eh bien, vous lui avez fait bonne impression.

J’ai eu un léger haussement d’épaules qui n’a pas déconcerté l’émissaire de herr Braumann, chargé par lui d’une commission délicate acceptée avec une singulière inconscience.

— Le commandant, a repris le docteur, voudrait avoir de vous des leçons de français. Vous viendrez dîner tous les soirs avec lui. Un soldat viendra vous chercher et vous reconduira.

Pour lui faire sentir tout ce que la proposition qu’il me transmettait avait d’outrageant pour moi, je lui ai fait répéter ce qu’il venait de dire, comme si je n’avais pas compris.

Il a répété en effet, et même, comme pour me décider, il a aggravé l’inconvenance en ajoutant, avec un épais sourire :

— On dîne très bien chez le commandant !

Le docteur, qui élargissait si étrangement ses attributions, n’a pas vu l’expression de dégoût que prenait mon visage. Il souriait toujours béatement, et ce sourire stupide le rendait encore plus hideux.

Pendant ce temps, j’entendais dans la cuisine maman qui, tout en pétrissant le pain, murmurait stupéfaite :

— Ah ça… ah bien non !… ah bien non !

Mais une goujaterie de la part de nos envahisseurs pouvait-elle étonner ?

J’ai répondu d’un ton légèrement railleur, mais qui attestait ma détermination de me faire respecter :

— Monsieur le docteur, vous direz à M. le commandant de place que je regrette infiniment l’idée qu’il a eue. S’il veut prendre des leçons, qu’il s’adresse ailleurs. Moi, je ne suis pas chargée d’apprendre le français aux…

J’allais dire « aux Boches ».

J’ai retenu le mot que j’avais sur les lèvres :

— D’apprendre le français aux officiers.

Le sourire qu’il gardait s’est détendu peu à peu. Il a répliqué gravement :

— Je soumettrai votre réponse à M. le commandant.

En le reconduisant pour être bien sûre qu’il partait, j’ai ajouté :

— Tenez, parmi les prisonniers civils, il y a précisément un ancien instituteur. Que M. Braumann s’adresse donc à lui !

Je ne sais comment le docteur, si complaisant aux caprices de son chef, lui a raconté notre entrevue.

Il est vrai que le commandant Braumann, appelé à d’autres fonctions, a quitté Loos trois jours plus tard.

⬇️ Épisode suivant : [à compléter]

Sources :

Émilienne Moreau, Mes Mémoires (1914-1915), Le Petit Parisien du 25 décembre 1915
Texte reproduit intégralement et sans modification. Disponible sur Gallica / BnF

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