Pierre-Augustin Hulin : De la Bastille au tragique procès du Duc d’Enghien

Pierre-Augustin Hulin est l’un des rares hommes dont la vie traverse de part en part la Révolution française et l’Empire, en y jouant à chaque fois un rôle de premier plan. Né à Paris le 6 septembre 1758, paroisse Saint-Eustache, il est l’enfant du peuple qui prend la tête de l’assaut de la Bastille le 14 juillet 1789, le soldat que Napoléon élèvera jusqu’au grade de général de division et au titre de comte, et l’homme que l’histoire retient aussi comme président de la commission militaire qui condamne à mort le duc d’Enghien en 1804 — épisode dont il ne se remettra jamais tout à fait.

Un ancien militaire de l’Ancien Régime

Portrait du général Pierre-Augustin Hulin, vainqueur de la Bastille le 14 juillet 1789 et général d'Empire
Pierre-Augustin Hulin (1758-1841), général de division, comte de l’Empire, vainqueur de la Bastille

Pierre-Augustin Hulin s’engage comme soldat en 1779. Son sérieux et son expérience lui valent d’être nommé sergent le 7 août 1780, grade qu’il conserve plusieurs années. La notice manuscrite conservée à la Bibliothèque nationale de France dans la collection des autographes du XIXe siècle le décrit comme l’un des plus ardents partisans de la Bastille. Elle précise qu’avant le 14 juillet, il était venu à Paris faire un petit commerce de montres, puis était entré comme chasseur dans la domesticité du marquis de Conflans.
Paris est alors en tension depuis l’affaire Réveillon d’avril 1789, et la ville n’a jamais vraiment retrouvé son calme.

Source portrait : Wikimedia Commons

Le 14 juillet 1789 : transformer l’émeute en assaut

Deux jours plus tôt, la charge du prince de Lambesc aux Tuileries avait mis Paris aux armes.

Ce qui distingue Pierre-Augustin Hulin ce jour-là, c’est sa capacité à transformer une foule désordonnée en une force tactique — c’est un homme qui sait ce que signifie conduire des soldats.

Les Grenadiers de Reffuveille désignent une compagnie d’élite du régiment des Gardes Françaises — celle du capitaine de Reffuveille, commandant la compagnie des grenadiers du 2e bataillon. Sans ces soldats de métier et leur discipline, l’assaut aurait vraisemblablement échoué.

Jacob Job Élie, autre ancien militaire, ce jour-là, placé aux côtés de Hulin, joue un rôle tout aussi décisif dans la prise de la forteresse.
Après la capitulation, Hulin tente d’escorter le gouverneur De Launay jusqu’à l’Hôtel de Ville pour le protéger de la foule. Le récit d’époque le décrit épuisé par les efforts qu’il avait faits pour le défendre, avant d’être submergé. De Launay sera lynché place de Grève.

Le rôle de Pierre-Augustin Hulin ne s’arrête pas au fracas des canons. Le 5 août 1789, lors de la bénédiction des drapeaux de la Garde Nationale à Notre-Dame, il côtoie l‘abbé Claude Fauchet. Ce dernier, dans ses discours d’époque, célébrait ces « soldats-citoyens » dont Hulin devint l’un des modèles les plus accomplis, unissant ainsi la force militaire à la parole révolutionnaire.

Dès le 15 octobre 1789, Pierre-Augustin Hulin est nommé capitaine des chasseurs soldés de la Garde Nationale.

Première attaque et prise de la Bastille le 14 juillet 1789, avec Hulin dirigeant les canons et les Gardes Françaises
Première attaque et prise de la Bastille, 14 juillet 1789. Au premier plan, le canon dont Pierre-Augustin Hulin dirige le placement contre le pont-levis — Gallica/BnF

Le 14 Juillet 1789 Le sieur Pierre-Augustin Hulin en courant de toute part rencontre un détachement de Grenadiers de Réfuveille et un autre de Fusilliers de la Compagnie de Lubersac les engage de venir au secours des Citoyens que l’on égorgeoit dans la première Cour qui avoit entré sous la confiance et la parole du Gouverneur qui devoit leurs donner des Fusils mais voyant une trahison aussi grande tout vola au secours des victimes

Les Bourgeois et les Gardes Françaises étoient tellement animés du même esprit de patriotisme qu’ils ne tardèrent pas long temps à se joindre à leurs Frères il brisent sur l’instant d’un coup de Canon la chaine du Pont Levis et prennent en 3 heures d’assaut un fort qui a résisté à nos meilleurs Généraux Français.

Pierre-Augustin Hulin : De la Révolution à l’Empire

La suite de sa carrière est celle d’un homme que les événements portent et que le talent maintient. Adjudant-général en 1795, il sert en Italie comme adjudant général aux côtés de Bonaparte. Après la bataille de Marengo, Napoléon lui confie le commandement des grenadiers de la Garde. Il est promu général de brigade le 29 août 1803.

Général de division en 1807, il devient Gouverneur de Paris.
Si la notice de la BnF note des mécontentements lors de ses commandements à Milan ou Berlin, Napoléon lui maintient une confiance absolue.

En 1812, il prouve sa valeur lors de la conspiration de Malet : alors que le général Malet tente un coup d’État en annonçant la mort de l’Empereur, Hulin s’oppose à lui frontalement. Il reçoit alors une balle en plein visage, une blessure qui lui vaudra le surnom de « général Bouffe-la-Balle », mais qui assoit définitivement sa réputation de fidélité.
Ses commandements avaient donné lieu à des mécontentements ou à des plaintes, à Milan en 1797, à Vienne en 1806 et à Berlin en 1806, tempérés par le fait qu’on ne lui avait jamais rien reproché sur la liste et le coffre du sain.

1804 : le procès du duc d’Enghien

C’est l’épisode le plus lourd à porter. Le 29 ventôse an XII — soit le 20 mars 1804 — Pierre-Augustin Hulin reçoit à sept heures du soir l’ordre de se rendre chez le général Murat, gouverneur de Paris.
Murat lui ordonne de partir sur-le-champ pour Vincennes, en qualité de président d’une commission militaire dont il ignore encore l’objet. Dans ses Explications offertes aux hommes impartiaux, publiées en 1823 chez Baudouin Frères, il raconte :

« J’ignorais entièrement le but de cette commission. Longtemps après mon arrivée à Vincennes, je l’ignorais encore. Les membres qui devaient la composer avec moi arrivèrent successivement aux heures différentes qui leur avaient été indiquées par les ordres séparés qu’ils avaient reçus. »

La commission est composée de colonels commandant les différents corps en garnison à Paris — tous des militaires de terrain, sans formation juridique. Hulin le reconnaît sans détour : ses collègues et lui étaient entièrement étrangers à la connaissance des lois. Chacun avait gagné ses grades sur le champ de bataille. Aucun n’avait la moindre notion en matière de jugements.

Le duc d’Enghien se présente devant eux avec une noble assurance. Il nie avoir trempé dans un complot d’assassinat contre le premier consul, mais reconnaît avoir porté les armes contre la France. Sa déclaration est sans appel :

« J’ai soutenu les droits de ma famille, et un Condé ne peut jamais rentrer en France que les armes à la main. Ma naissance, mon opinion m’ont rendu à jamais l’ennemi de votre gouvernement. »

Portrait du duc d'Enghien, Louis-Antoine de Bourbon-Condé, condamné à mort par la commission militaire présidée par Hulin en 1804
Louis-Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien (1772-1804), fusillé au château de Vincennes dans la nuit du 20 au 21 mars 1804

Dix fois, Pierre-Augustin Hulin tente de lui offrir une porte de sortie. Le prince refuse chaque fois. Le jugement est rendu. À peine signé, Hulin commence à rédiger une lettre au premier consul pour lui faire part du désir du prince d’avoir une entrevue, et pour le conjurer de remettre la peine. Un homme présent dans la salle lui prend la plume des mains en lui disant que l’affaire le regarde désormais. Quelques instants plus tard, une explosion retentit dans la cour du château.

« Bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes, et les glaça de terreur et d’effroi ! »

Pierre-Augustin Hulin écrira vingt ans plus tard : Je le répète encore, que je suis malheureux ! Vingt ans écoulés n’ont point adouci l’amertume de mes regrets.

1814-1815 : Le dernier rempart de la famille impériale

Le rôle de Hulin lors de l’agonie de l’Empire est souvent méconnu. Le 29 mars 1814, alors que les Alliés marchent sur la capitale, c’est à lui que revient la mission cruciale d’escorter l’Impératrice Marie-Louise et le Roi de Rome vers Blois. Ce départ, qu’il coordonne avec le roi Joseph, marque la fin de la protection impériale à Paris.

Après un ralliement de circonstance à Louis XVIII le 8 avril 1814, il est rapidement écarté. Mais l’aventure des Cent-Jours montre où va sa loyauté réelle : dès le 20 mars 1815, le jour même du retour de Napoléon aux Tuileries, il est rétabli dans ses fonctions de Gouverneur de Paris. Il restera en poste jusqu’au 23 juin, vivant les dernières heures du régime impérial avec la même rigueur qu’en 1789.

Fin de carrière et postérité

Pierre-Augustin Hulin quitte le service actif en 1811. Commandant de Paris pendant la guerre de Prusse, il déjoue la conspiration du général Mallet en 1812. Il se retire progressivement et meurt à Paris le 9 janvier 1841, à l’âge de 82 ans, sans héritier direct. Il avait adopté son neveu Henri Hulin, qui reçut le titre de comte par lettres patentes du 28 novembre 1844.
Il avait reçu la croix de la Légion d’honneur dès sa création, et termina sa carrière au rang de Grand Officier. Sous la Restauration, il fut fait chevalier de Saint-Louis.

Sources

Sources primaires
Pierre-Augustin Hulin, Explications offertes aux hommes impartiaux au sujet de la commission militaire instituée en l’an XII pour juger le duc d’Enghien, Paris, 1823 — Gallica : Jugement rendu par la commission militaire spéciale
Gallica : Collection de lettres autographes

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