Défense de la Bastille : le témoignage d’un officier suisse (7-13 juillet 1789)

La défense de la Bastille racontée de l’intérieur : Louis de Flue, officier suisse commandant la garnison, consigne jour après jour les événements du 7 au 13 juillet 1789. Son témoignage, publié dans la Revue rétrospective en 1834, est l’un des rares récits de la chute de la forteresse écrits du côté des assiégés.

Cet article est la première partie du témoignage de Louis de Flue, officier suisse défenseur de la Bastille.

Qui était Louis de Flue ? Lisez : L’assaut héroïque de Jacob Job Élie : le vrai vainqueur de la Bastille

Arrivée du détachement suisse à la Bastille

En conséquence des ordres que j’avais reçus la veille de M. le baron de Besenval, je partis le 7 juillet à deux heures du matin du Champ-de-Mars avec un détachement de trente-deux hommes et un sergent.
Je traversai Paris sans aucune difficulté, et j’arrivai à la Bastille où on me laissa entrer avec ma troupe, sans me reconnaître. On logea mon monde dans une salle d’armes au-dessus des chambres des Invalides dans la première cour.

La défense de la Bastille : les préparatifs de De Launay

Dans les premiers jours de mon entrée dans ce fort, le gouverneur De Launay me fit voir la place, les endroits qu’il croyait être les plus faibles et par où il craignait d’être attaqué.
Il me fit voir aussi les précautions qu’il avait prises et les préparatifs qu’il avait fait pour se mettre mieux à couvert ;

ils consistaient à avoir fait boucher quelques créneaux et des croisées tant dans sa maison que dans la Bastille par où il craignait qu’on pût tuer du monde à coups de fusil ;

à en avoir fait ouvrir d’autres qu’il jugeait être de plus de défense ;

à avoir fait renforcer un mur dans un oreillon du bastion du jardin du gouverneur ;

à avoir fait amener quelques voitures de pavés qu’il fit monter sur les tours,

et avoir fait faire des pinces pour abattre les cheminées, afin de jeter les décombres sur les assiégeants.

Défense de la Bastille : plan, élévations et coupes avec la première cour et la cour du gouvernement, 1789
Plan général de la Bastille avec élévations et coupes — on distingue la première cour, la cour du gouvernement et la cour du puits mentionnées par De Flue

Les craintes du Gouverneur

Il se plaignait souvent de son peu de garnison et de l’impossibilité dans laquelle il était de pouvoir garder la place s’il était attaqué. Il me permit de lui dire ma façon de penser sur toutes ces précautions. Je lui fis envisager, ainsi que M. du Pujet, que ses craintes étaient mal fondées, que la place était forte par elle-même, que la garnison était assez nombreuse, si chacun voulait faire son devoir, pour pouvoir la défendre jusqu’à ce que l’on puisse être secouru.

Transfert des poudres de l’Arsenal

Le 12 juillet, vers le soir, on apprit dans la Bastille qu’on se disposait à attaquer le magasin des poudres de l’Arsenal. M. du Pujet, lieutenant de Roi de la Bastille, étant en même temps commandant de l’Arsenal, ne voulant point abandonner les poudres qui s’y trouvaient, et jugeant que la garnison de l’Arsenal consistant en une compagnie d’Invalides n’était pas assez forte pour le défendre, engagea M. de Launay à prendre les poudres dans l’intérieur de la Bastille ; il y consentit.

En conséquence mon détachement fut employé toute la nuit du 12 au 13 à transporter ces poudres du magasin dans la Bastille. On les plaça dans la cour du puits, assez mal couvertes.

Retrait dans l’intérieur du château et manque de vivres

M. le gouverneur ordonna la même nuit que la garnison eût à se retirer dans l’intérieur du château, ne voulant pas, au cas qu’il fût attaqué, défendre l’extérieur de la place, malgré la convention et les dispositions qu’il avait faites auparavant avec son état-major et les officiers de la garnison.

Pour le détourner de ce projet, on fit en même temps observer à M. de Launay qu’il n’avait point de vivres dans la place, car mon détachement n’avait du pain que pour deux jours et de la viande pour un. Les Invalides n’avaient aucune espèce de provisions. Il fit entrer deux sacs de farine. En fait de munitions de guerre, il avait fait faire environ trois mille cartouches et quelques centaines de gargousses.

Mise en sécurité des poudres

Voyant pendant la journée du 13, du haut des tours de la Bastille, les différents incendies qui se commettaient à l’entour de la ville, nous craignîmes que pareille chose n’arrivât autour de la place, ce qui aurait mis en danger les poudres qui se trouvaient alors dans la Bastille. C’est pourquoi je m’occupai à trouver un endroit où elles fussent plus en sûreté.

Après avoir trouvé un souterrain ou cachot, je le fis voir à M. de Launay et à M. du Pujet qui le trouvèrent convenable. Mon détachement s’occupa la matinée du 14 à enfermer ces poudres. M. du Pujet donna aux soldats deux louis de gratification.

Incendie de la Nouvelle Barrière des Gobelins, nuit du 12 au 13 juillet 1789, vu depuis la Bastille
Les incendies des barrières de Paris dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789 – Source Paris Musées

Légende sous l’image : Incendie de la Nouvelle Barrière des Gobelins.
Le feu fut mis dans le même instant à toutes les autres Barrières ; on en chassa tous les Commis et l’on en brula tous les Registres.

⬇️ Épisode suivant : Bastille 1789 : l’assaut du 14 juillet raconté par un défenseur suisse

Source et crédits :

Document original : Revue rétrospective, ou Bibliothèque historique 1834. À consulter sur Gallica.

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