VIII. Prise des Invalides et siège de la Bastille imminent

Le siège de la Bastille se prépare dans la nuit du 13 juillet 1789. Tandis que Paris arrache ses armes aux Invalides, le gouverneur De Launay transforme la forteresse en citadelle de guerre : canons sur les tours, meurtrières taillées, garnison en alerte. Le 14 au matin, les députations échouent. La violence est décidée. Le combat est imminent.

⬅️ Episode précédent : VII. Paris en état de guerre – les armes aux invalides

La chute des Invalides et la prudence du gouverneur de Sombreuil

Le gouverneur avait des soldats et de l’artillerie, il aurait pu, avant de se rendre, faire mordre la poussière à dix milliers de bourgeois, mais, à la fin, il aurait succombé. Il prit donc le sage parti d’épargner le sang des citoyens, celui de ses braves vétérans, et ne tenta point d’opposer à des forces supérieures une résistance inutile. Combien il dut s’applaudir de sa prudence lorsqu’il fut témoin de l’incursion générale dans les cours et les corridors de l’hôtel ! Quelle digue eût-il pu opposer à la rapidité de ce torrent ! Que de victimes il eut entraîné dans son cours si l’on eût tenté de l’arrêter !

Cependant M. de Sombreuil ayant eu le courage de refuser les clefs, disant que son honneur et son devoir de gouverneur, l’obligeaient de les garder, le Peuple lui sut gré de sa fermeté, le respecta lui et ses vieux guerriers, ne fit aucun dégât dans l’enceinte de son gouvernement, et posa même une garde nombreuse pour prévenir les désordres que la multitude toujours croissante, pouvait occasionner.

Vue de la prise des armes aux Invalides dans la matinée du 14 juillet 1789 — la foule s'empare des canons et des fusils
Vue de la prise des armes aux Invalides, matinée du 14 juillet 1789. Un peuple immense s’empare de 24 pièces de canon et de près de 30 000 armes.

Légende sous l’image : Un Peuple immense s’est transporté à la grille pour s’emparer des postes et des armes cachées entre la voûte et le toit. Il s’est aussi rendu maître de 24 pièces de canon. Le nombre des armes qu’il a emportées, tant fusils et pistolets que sabres et bayonnettes monte à près de 30 000.

La mobilisation des nouveaux guerriers patriotes

Transport des canons des Invalides pour le siège de la Bastille, 14 juillet 1789
Transport des Canons des Invalides, événement du 14 juillet 1789

On distribue sur le champ les canons à différents postes ; on en traîne quelques-uns à l’hôtel-de-ville, et on leur laisse à tous des sentinelles. Au même instant des légions d’hommes armés inondent le champ des invalides, le boulevard et les rues voisines, ou s’avancent en corps d’armées jusques dans le centre de la ville, tandis qu’une cohorte nombreuse reste immobile et rangée en bataille en face des troupes campées au Champ-de-Mars. La contenance de ces nouveaux guerriers, l’air de satisfaction répandu sur leurs visages, et qui perce à travers la sueur et la poussière dont ils sont couverts, annoncent aux patriotes que cette prise d’armes est une victoire qui va décider de toutes les autres.

Source image : Paris musées

Le portrait de De Launay et la menace de la Bastille

Le despotisme menaçait, encore du haut de remparts de la Bastille. De Launay, ministre de ses vengeances, était chargé de la garde de ces affreux donjons ; frémissant au seul mot de liberté, tremblant de voir tarir avec les larmes de ses victimes, cet or, objet de ses désirs et le prix de leurs tourments et de sa barbarie, l’avare et lâche satellite de la tyrannie s’entourait depuis longtemps d’armes et de canons.

L’arsenal défensif de la forteresse

Depuis l’émeute du faubourg Saint-Antoine, il s’occupait sans relâche de ses préparatifs de défense. Quinze pièces de canons bordaient ses tours, et trois pièces de campagne placées dans la grande cour en face de la porte d’entrée, présentaient une mort assurée aux téméraires qui oseraient l’assaillir. 400 biscayens,1 14 coffrets de boulets sabotés,2 1500 cartouches, des boulets de calibres, et 250 barils de poudre du poids de 125 livres chacun, composaient ses munitions. Cette poudre avait été transportée de l’Arsenal à la Bastille par les Suisses de Salis Samade, dans la nuit du 12 au 13 juillet.

Les travaux de fortification et les projectiles de fortune

Dès le 10 du même mois, il avait fait monter sur les tours six voitures de pavés, de vieux ferrements, et des boulets qui n’étaient pas de calibre pour défendre les approches du pont, dans le cas où les munitions viendraient à manquer, et où les assiégeants s’approcheraient assez pour que le canon ne pût plus les atteindre. Quelques nuits auparavant, il avait eu la précaution de faire tailler d’un pied et demi les embrasures, pratiquer les meurtrières, réparer tous les pont-levis, et enlever tous les garde-fous pour qu’ils ne puissent pas favoriser le passage du fossé, lorsque les ponts seraient levés.

L’aménagement des postes de tir et les amusettes de Saxe

Dans son logement même, une fenêtre fermée par des madriers de chêne, assemblés, à rainures et languettes, offrait six ouvertures propres à recevoir le canon d’un fusil ; une jalousie négligemment baissée en dérobait la vue. Il avait retiré du magasin d’armes douze fusils de rempart ou amusettes du comte de Saxe, portant chacun une livre et demie de balles, et en avait fait préparer six pour sa défense.

État des effectifs et pénurie de vivres

Quatre-vingt-deux soldats invalides, dont deux canonniers de la compagnie de Monsigni, et trente-deux suisses du régiment de Salis-Samade, commandés par M. Louis de Flue, lieutenant de grenadiers, composaient sa garnison. Tel était l’état de ses forces le mardi 14 juillet.
Mais les munitions de guerre lui avaient fait oublier les provisions de bouche : elles consistaient en deux sacs de farine et un peu de riz. Il ne manquait pas de bois; mais il n’avait d’autre four qu’un petit four à pâtisserie, et d’autre eau que celle que fournissaient des canaux par le moyen d’un bassin extérieur, faible ressource dont on pouvait aisément le priver.

La garnison en alerte — la nuit du 13 juillet

M. de Launay fit prendre les armes à la garnison le lundi 13, à deux heures du matin, et la fit rentrer dans l’intérieur. Les portes du quartier furent fermées, la compagnie y laissa tous ses effets. Deux soldats invalides sans armes furent chargés de veiller à l’ouverture et à la fermeture des portes donnant sur l’Arsenal et la rue Saint-Antoine. On établit des factionnaires à tous les postes, et douze hommes furent placés sur les tours pour observer ce qui se passait en dehors. Entre onze heures et minuit, on tira sept coups de fusil à balle sur ces observateurs, ce qui donna l’alarme ; mais elle n’eut pas de suite.


Les députations du 14 juillet et la décision fatale — le siège de la Bastille commence

Dans la matinée du 14, plusieurs députations vinrent demander au gouverneur des armes et la paix. Il les assura de ses bonnes intentions et les reçut au gouvernement, après avoir donné au Peuple des otages pour leur sûreté. Une grande partie de l’état-major était d’avis qu’il ne prît aucune mesure hostile.

Jacques de Flesselles, prévôt des marchands de Paris en 1789, assassiné sur les marches de l'Hôtel de Ville le 14 juillet
Jacques de Flesselles-prevot des marchands – Source Paris Musées

Mais excité par les conseils perfides de M. Louis de Flue, commandant des Suisses, par les ordres de M. de Bezenval et les promesses de M. de Flesselles, il se décida à employer la violence. On avait fait jurer les Suisses qu’ils feraient feu sur les invalides s’ils refusaient d’obéir au gouverneur ; et pour étouffer la voix de la patrie qui criait à nos braves vétérans qu’ils étaient Français, on leur avait tellement prodigué la boisson, que plusieurs d’entre eux étaient ivres.

A midi on vient annoncer au district de Saint-Louis de la Culture que la direction des canons placés sur les tours, jette l’alarme dans toute la capitale ; on assure en même temps que le siège de la forteresse est décidé et qu’il va commencer3.

  1. Balle grosse comme une bille de billard. ↩︎
  2. Boulet qui porte avec lui sa cartouche ↩︎
  3. Il est certain que la prise de la Bastille était projetée, et que la veille des plans d’attaque étaient tracés. Dès le matin du jour qu’elle fut emportée, ces mots : à la Bastille, à la Bastille, volaient de bouche en bouche d’une extrémité à l’autre de la ville. ↩︎

⬇️ Épisode suivant : IX. La forteresse de la Bastille : rupture des pont-levis et assaut inévitable

Source et crédits : Document original : Gazette nationale ou le Moniteur universel, numéro 21 du 20 juillet 1789. 

Pour aller plus loin dans cette série

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut