La mort de De Launay s’achève dans le sang, sur les marches de l’Hôtel-de-Ville. Flesselles, prévôt des marchands, tombe quelques instants plus tard au coin du quai Pelletier, trahi par sa propre lettre. Deux hommes, deux lynchages, une même fureur du Peuple. Le 14 juillet 1789 ne s’arrête pas à la prise de la Bastille.
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La mort de De Launay sur les marches de l’Hôtel-de-Ville
Deux sources convergent pour reconstituer les derniers instants de De Launay : le récit de la Gazette nationale du 25 juillet 1789, et la déposition que fit, six mois plus tard devant le Châtelet, l’homme qui lui coupa la tête.
L’escorte débordée
Mais la fureur de la foule allait toujours croissant, et son aveugle ressentiment n’épargnait pas ceux qui escortaient M. de Launay. M. de l’Épine reçut sur la tête un coup de crosse de fusil, et fut contraint d’abandonner l’escorte à l’orme Saint-Gervais. Hulin lui-même, malgré sa vigueur et sa grande taille, ne put résister à la violence de la multitude. Épuisé par les efforts qu’il avait faits pour le défendre, accablé de mauvais traitements, il fut forcé de quitter son prisonnier à la Grève pour prendre un peu de repos.

Sous l’arcade Saint-Jean
Sous l’arcade Saint-Jean, la foule se referme sur De Launay. Les uns crient qu’il faut lui couper la tête, les autres qu’il faut le pendre, d’autres encore qu’il faut l’attacher à la queue d’un cheval. Desnot, qui l’a saisi par la basque de son habit, plaide pour qu’on le conduise à l’Hôtel-de-Ville où l’on décidera de son sort.

Source : Gallica/BnF
La mort de De Launay — il la réclame
Alors De Launay écarte les deux bras, roule les yeux, grince les dents et s’écrie :
« Qu’on me donne la mort. »
Et comme il se débat, il lance à Desnot un coup de pied dans les parties. Dans le même instant, un particulier lui plante une baïonnette dans le ventre ; il en reçoit de suite plusieurs autres coups. Tombé, on le traîne jusqu’au ruisseau où on lui lance plusieurs coups de baïonnette et d’épée, et où on lui tire plusieurs coups de pistolet.
À peine Hulin était-il assis que, retournant les yeux, il aperçoit la tête de M. de Launay suspendue au haut d’une pique. Les dernières paroles qu’il prononça furent :
« Ah ! mes amis, tuez-moi, tuez-moi sur le champ, ne me faites pas languir. »
Le Peuple, craignant qu’on ne lui enlevât sa victime, l’avait égorgé sur les marches de l’Hôtel-de-Ville.
La tête au bout d’une fourche
La tête est mise au bout d’une fourche à trois branches. Accompagné de plus de deux cents personnes armées, le cortège traverse le Châtelet, remonte la rue de la Ferronnerie, la rue Saint-Honoré, gagne le Palais-Royal, puis le Pont-Neuf.
Devant la statue d’Henri IV, on fait faire trois saluts à cette tête, en lui disant : « Salue ton maître. »
Le massacre de Flesselles
Note de l’éditeur : La mort de De Launay venait de se consommer. Quelques instants plus tard, un second sang allait couler.
Les armes promises, jamais livrées
M. de Flesselles, prévôt des marchands, était suspect à un grand nombre de citoyens. On le soupçonnait de conserver avec les ennemis des relations criminelles, et de n’être resté à la tête de l’administration de la ville, que pour avoir plus de moyens de la trahir. Il fatiguait de courses inutiles les nombreuses députations qui venaient lui demander des armes, leur distribuait, pour les apaiser, quelques cornets de mauvaise poudre, et les envoyait successivement dans des couvents situés à de grandes distances les uns des autres, leur assurant qu’ils recélaient de grands dépôts de fusils.
Il engagea quelques districts à aller, pendant la nuit du 13 au 14, faire des perquisitions aux Chartreux, dans l’espoir sans doute que les cohortes ennemies qui rôdaient autour de la ville, pourraient pénétrer dans le vaste enclos de ces religieux, y égorger les soldats citoyens, ou se mêler avec eux, et surprendre Paris à la faveur des ténèbres.
Il en adressa quelques autres à la Bastille, leur promettant que M. de Launay leur donnerait ce qu’ils désiraient. Le district de Saint-Barthélemi, à qui il avait dit, dans la soirée du lundi, qu’il avait quatre cents fusils à son service, l’envoya sommer de sa parole le lendemain dès le grand matin ; mais au lieu de la tenir, il répondit qu’il allait ordonner qu’on fit, pour ce district, quatre cents hallebardes : comme si des hallebardes pouvaient suppléer à des fusils, comme si le temps nécessaire pour les fabriquer, n’eût pas donné aux ennemis le loisir de massacrer les Parisiens sans défense.
Les soupçons se resserrent
Toute la ville murmurait ; le cri général l’accusait de trahison : pour l’en convaincre on résolut de s’attacher à ses pas et de surveiller sa conduite. Dès le lundi soir les portes de la ville furent gardées ; les voitures des nobles qui sortaient en foule pour n’être pas les témoins ou les victimes de la catastrophe qui se préparait, furent arrêtées ; nombre de courriers furent conduits à l’hôtel-de-ville, les lettres ouvertes, et les paquets décachetés. Les lumières que l’on acquérait de toutes parts contribuaient à augmenter les soupçons contre le chef du comité permanent.
Pendant le siège de la Bastille, il présidait comme à l’ordinaire l’assemblée de l’hôtel-de-ville ; dissimulant ses noirs chagrins et se flattant peut-être d’échapper à la vengeance publique, il s’efforçait de montrer une sorte d’assurance, ouvrait des lettres, les lisait hautement, et satisfaisait ainsi la curiosité de la multitude. Elle était tellement avide de nouvelles découvertes, et préoccupée d’alarmes sans cesse renaissantes, qu’elle paraissait ne plus penser ni à la Bastille, ni au prévôt des marchands, ce qui donna à celui-ci quelques instants d’espérance.
La prise de la Bastille annoncée
Mais tout à coup des cris perçants, victoire ! victoire et Liberté, viennent l’assaillir : c’était la prise de la Bastille annoncée au Peuple par le retour des vainqueurs qu’on apercevait dans le lointain. Cependant aucune nouvelle certaine d’une conquête aussi importante n’étant parvenue à l’hôtel-de-ville, on en doutait encore, et M. de Flesselles conservait assez de sang-froid, malgré l’altération visible de ses traits.
Mais bientôt la boucle de col du gouverneur, offerte par une main sanglante ; l’apparition des clefs et du drapeau de la Bastille ; celle d’un combattant qui en portait le règlement à la baïonnette de son fusil ; les canonniers que l’on traînait à sa suite ; le brave Élie, porté sur les bras des compagnons de sa victoire, couronné de lauriers, environné de captifs et de trophées composés de tous les instruments de la tyrannie, offrirent la preuve incontestable de cette victoire signalée.

Source : Gallica/BnF
La lettre fatale
M. de Flesselles, tremblant alors, ne peut plus dissimuler ses craintes, et une lettre trouvée dans la poche du gouverneur décida sa perte ; elle ne laissait aucun doute sur sa perfidie :
J’amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses ; tenez bon jusqu’au soir, et vous aurez du renfort.
À la vue de cette lettre, le prévôt des marchands interdit peut à peine balbutier quelques mots. Des membres du comité cherchent en vain à couvrir l’horreur de son crime : une voix s’élève :
Sortez, M. de Flesselles, vous êtes un traître. — Je vois bien, Messieurs, que je ne vous plais pas, répondit-il en changeant de couleur, et je me retire.
Au coin du quai Pelletier
Il sort en effet et descend l’escalier de l’hôtel-de-ville accompagné de plusieurs personnes chargées de l’observer. Il leur parlait de très-près et avec beaucoup d’agitation :
Messieurs, leur disait-il, vous verrez chez moi quelles ont été mes raisons ; quand vous serez à la maison, je vous expliquerai tout cela.
Cependant il cherchait à s’entourer de son escorte comme d’une sauvegarde, pour échapper à la curiosité inquiète d’un Peuple irrité.
Il avait déjà traversé la Grève lorsqu’un jeune homme, enivré d’une fureur brutale, qui le suivait pas à pas et n’épiait que le moment de le sacrifier à la vindicte publique, arrête sa marche au coin du quai Pelletier, et lui présentant son pistolet perpendiculairement : Traître, lui dit-il, tu n’iras pas plus loin. Le magistrat chancelle et tombe percé, expirant de mille autres coups que la foule pressée qui l’environne fait pleuvoir encore sur son cadavre. On lui tranche la tête et on la porte en triomphe avec celle de Launay, son complice.

Source : Gallica/BnF
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Sources :
Pour la mort de De launay
Gazette nationale ou le Moniteur universel, n°22 du 23 juillet 1789.
Déposition de François Félix Desnot devant le Châtelet, 12 janvier 1790. Archives nationales, Y, 12 023. Publiée par J. J. Guiffrey, Revue Historique, T. 1, fasc. 2, 1876, pp. 497-508. Lire un extrait
Pour la mort de Flesselles
Gazette nationale ou le Moniteur universel, n°26 du 27 juillet 1789.
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