Bastille 1789 : l’assaut du 14 juillet raconté par un défenseur suisse

Défense Bastille 1789 : le 14 juillet, la forteresse devient le théâtre d’un affrontement que personne n’avait vraiment voulu. Ce matin-là, la garnison tente encore de négocier. Mais à partir de midi, la situation dégénère rapidement : les ponts-levis tombent, les coups de feu éclatent, les canons sont mis en batterie. Louis de Flue, officier suisse qui commande les défenseurs de la forteresse, raconte heure par heure comment la Bastille 1789 bascule en quelques heures — des premières négociations avec la bourgeoisie jusqu’à la capitulation forcée.

Suite de la 1ère partie : Défense de la Bastille : le témoignage d’un officier suisse (7-13 juillet 1789)

Négociations avec la bourgeoisie

On apprit dans la même matinée, que le voisinage de la Bastille ainsi que la bourgeoisie étaient alarmés de voir les canons braqués sur la ville, tandis qu’on devait savoir qu’il y avait dans ce moment une garde bourgeoise qui veillait à la sûreté publique ; que cette garde ne pouvait pas faire le service avec confiance, se voyant menacée par les canons du fort. Sur ce bruit, le gouverneur De Launay ordonna qu’on dépointât les canons et qu’on les retirât. Il fit même boucher les embrasures avec des planches et du bois.

La mission de M. de Corny

Vers midi, vint un détachement de bourgeois armés. Il s’arrêta dans la première cour et demanda à parler au gouverneur, qui reçut quelques-uns d’eux dans le gouvernement. Je ne sais quel fut le sujet de leur conférence, ayant été pendant ce temps dans l’intérieur de la place.
Une demi-heure après, M. de Launay entra dans la Bastille même avec un homme, qu’on me dit être un monsieur qui avait déjà été plusieurs fois à la Bastille, ayant une permission pour voir des prisonniers.

M’étant joint à eux, j’appris par leur conversation que ce bourgeois demandait, au nom de la ville, qu’on descendit les canons des tours ; qu’en cas qu’on vint attaquer la place on ne fit pas de résistance, qu’on ne devait point faire la guerre à la nation, qu’il était inutile de verser le sang de citoyens, et qu’après avoir tué beaucoup de monde on serait toujours obligé de se rendre. Il demandait encore qu’on laissât entrer une garde bourgeoise pour défendre le fort conjointement avec la garnison.

La réponse de M. de Launay

Le gouverneur lui répondit qu’il ne pouvait rendre la place à qui que ce fût, que sa tête en répondait, et qu’il la défendrait si longtemps qu’il le pourrait ; que cependant, pour tranquilliser la bourgeoisie, il avait déjà fait dépointer et retirer les canons, qu’il pouvait en assurer ses commettants, et,

« Il lui donnait sa parole d’honneur que son intention était de n’insulter qui que ce fût, pourvu qu’on ne cherchât point à s’emparer de la place, et qu’on ne vînt point attaquer ni les ponts ni les portes. »

Il le conduisit au haut des tours pour prendre connaissance de la situation des canons afin qu’il pût rendre un compte plus exact de ses intentions.
Après qu’il fut descendu, le gouverneur nous dit qu’il croyait que la chose était arrangée, et qu’il espérait n’être point attaqué ; cependant le député partit assez mécontent.
J’appris depuis que ce monsieur était M. de Corny, procureur du Roi à la ville.

Le début de l’attaque

Vers trois heures de l’après-midi, une troupe de bourgeois armés, mêlés de quelques Gardes-Françaises, vint attaquer du côté de l’Arsenal. Ils entrèrent sans difficulté par la cour de l’orme dans la première cour, n’ayant laissé pour garder la porte qu’un Invalide.
Le gouverneur n’avait pas même voulu qu’il fût armé. On monta sur le pont qui fermait la cour du gouvernement, et qui était levé. On coupa les balanciers auxquels les chaînes sont attachées, et le pont tomba.

Cette opération pouvait se faire d’autant plus aisément que le gouverneur avait ordonné de ne point tirer sur les assiégeants avant de les avoir sommés de se retirer, ce qui ne pouvait se faire vu l’éloignement.

L’escalade de la violence

Cependant les assiégeants tirèrent les premiers sur ceux qui étaient au haut des tours, ce qu’avaient déjà fait la veille différentes troupes qui passaient dans le voisinage. Après avoir abattu le pont, on perça facilement la porte à coups de haches, et la foule vint dans la cour du gouvernement et sur le pont de pierre qui conduit le long des cuisines au corps de la place, et l’on se disposait à agir de la même manière à cette porte, comme ils avaient fait à la première.
On leur demanda ce qu’ils désiraient, et ce fut un cri général qu’on baissât les ponts.

On leur répondit que cela ne se pouvait pas, et qu’ils eussent à se retirer, sinon qu’on les chargerait.
On redoubla les cris : « bas les ponts ! bas les ponts ! » alors on ordonna à une trentaine d’Invalides qui étaient postés dans les créneaux, aux deux côtés de la porte, de faire feu. Le gouverneur était monté avec trente hommes sur les tours. Les assiégeants tirèrent de leur côté sur les créneaux et sur ceux qui étaient sur les plateformes.

Résistance et utilisation des fusils de rempart

Les assiégeants se retirèrent dans les cuisines qui sont à la droite du pont, et dans la cour du gouvernement, derrière le mur du chemin des rondes, et continuèrent de là à faire feu par les créneaux de ce mur, et par les croisées des cuisines. On revint une seconde fois à la charge, et on les fit retirer de même. Moi, avec mon détachement et une dizaine d’Invalides, j’étais posté dans la cour de la Bastille, en face de la porte.

J’avais derrière moi trois pièces de canon de deux livres de balles, qui devaient être servies par douze de mes soldats pour défendre l’entrée de la place, au cas que les portes fussent forcées. Pour rendre plus difficile le projet que les assiégeants paraissaient vouloir exécuter, je fis, après la seconde attaque, percer deux trous dans le pont qui était levé, dans lesquels mon intention était de placer deux de ces canons ; mais ne pouvant pas approcher d’assez près, à cause de la bascule du pont-levis, je les fis remplacer par deux fusils de rempart qui furent chargés à mitraille ; mais on n’en fit pas grand usage, parce que les assiégeants ne parurent plus qu’en petit nombre.

L’artillerie des assiégeants

D’ailleurs ils avaient amené une charrette de paille allumée, avec laquelle on avait mis le feu au gouvernement, et la placèrent ensuite à l’entrée du pont, ce qui nous empêcha de les voir. Ils avaient aussi amené trois pièces de canon de huit livres de balles, et un mortier qu’ils avaient mis en batterie dans le jardin de l’Arsenal, d’où ils tirèrent quelques coups vers le soir, mais qui ne firent aucun dommage.

On y répondit de la place par quelques coups de canon.

Les assiégeants voyant que leur canon n’était d’aucun effet, revinrent à leur premier projet de forcer les portes. Ils firent pour cela amener leurs pièces de canon dans la cour du gouvernement, et les placèrent sur l’entrée du pont, les pointant contre la porte.

Assaut de la Bastille le 14 juillet 1789 — canons des assiégeants et foule armée devant les tours
L’artillerie des assiégeants devant la Bastille, 14 juillet 1789

Source image Gallica

La menace de faire sauter le fort

M. de Launay voyant ces dispositions du haut des tours, sans n’avoir consulté ni avisé avec son état-major et sa garnison, fit rappeler par un tambour qu’il avait avec lui.

De Launay tentant de mettre le feu aux poudres de la Bastille le 14 juillet 1789, repoussé par le sieur Ferrand, Révolution française
Le marquis Delaunay voulant mettre le feu à la Sainte-Barbe, repoussé par le sieur Ferrand

Sur cela, je fus moi-même dans la chambre et aux créneaux pour faire cesser le feu, la foule approcha, et le gouverneur demanda à capituler. On ne voulut point de capitulation, et les cris de bas les ponts ! furent toute réponse.

Pendant ce temps j’avais fait retirer ma troupe de devant la porte, pour ne pas la laisser exposée au feu du canon de l’ennemi, duquel nous étions menacés. Je cherchai après cela le gouverneur, afin de savoir quelles étaient ses intentions.

Je le trouvai dans la salle du conseil, occupé à écrire un billet, par lequel il marquait aux assiégeants qu’il avait vingt milliers de poudre dans la place, et que, si on ne voulait pas accepter de capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs.

La capitulation forcée

Il me remit ce billet avec ordre de le faire passer. Je me permis, dans ce moment, de lui faire quelques représentations sur le peu de nécessité qu’il y avait encore dans ce moment d’en venir à cette extrémité.

Je lui dis que la garnison et le fort n’avaient souffert encore aucun dommage, que les portes étaient encore entières, et qu’on avait encore des moyens de se défendre, car nous n’avions qu’un Invalide de tué, et deux ou trois blessés.

Le_brave Maillard va chercher sur une planche suspendue au dessus du fossé de la Bastille les propositions des assiégés
Maillard négocie avec les défenseurs de la Bastille par-dessus le fossé, 14 juillet 1789

Il parut ne point goûter ma raison ; il fallut obéir.

Je fis passer le billet à travers les trous que j’avais fait percer précédemment dans le pont-levis.
Un officier, ou du moins quelqu’un qui portait l’uniforme d’officier du régiment de la Reine-Infanterie, s’étant fait apporter une planche pour pouvoir approcher des portes, fut celui à qui je remis le billet ; mais il fut sans effet.
On persista à crier « bas les ponts ! et point de capitulation ! ».

Je retournai vers le gouverneur et lui rapportai ce qui en était, et tout de suite après je rejoignis ma troupe, que j’avais fait ranger à gauche de la porte. J’attendais le moment que le gouverneur exécutât sa menace ;

je fus très-surpris le moment d’après, de voir quatre Invalides approcher des portes, les ouvrir, et baisser les ponts.

La fin de ce témoignage boulversant dans : Les soldats suisses après la Bastille : l’odyssée d’un survivant (14-30 juillet 1789)

Source et crédits : Document original : Revue rétrospective, ou Bibliothèque historique 1834. Consulter sur Gallica

Pour aller plus loin dans cette série

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut