Du service du Roi à la prise de la Bastille (1560–1791)
Les gardes françaises constituaient, sous Louis XVI, la première force militaire de Paris. Régiment d’élite de la Maison du roi, ils basculèrent progressivement du côté du peuple entre juin et juillet 1789, refusant les ordres de répression avant de participer à la prise de la Bastille le 14 juillet.
« Unité prestigieuse de la Maison militaire du roi, le régiment des Gardes-françaises assurait la garde du souverain et occupait traditionnellement la tête des armées sur les champs de bataille. Sous le règne de Louis XVI, il représentait la première force publique de la capitale avec un effectif théorique de 3 273 hommes en 1789. »
Quotidiennement, environ 1 000 hommes étaient déployés pour assurer la sûreté de Paris, faisant du régiment le véritable bras armé de l’autorité royale dans la capitale.
Un régiment installé dans Paris : seize casernes au contact du peuple
Caporal des Gardes Françoises – source Gallica
Après la guerre de Sept Ans (1764), le régiment fut caserné de façon permanente dans Paris. En 1788, il occupait seize casernes dont la localisation obéissait à une logique d’encerclement de la ville.
« Localisation : Les casernes encerclaient la ville, situées principalement dans les faubourgs (Saint-Marcel, Saint-Germain, Saint-Honoré). »
La gestion immobilière relevait d’une logique pragmatique : faute de terrains disponibles au centre de Paris, l’état-major louait des bâtiments à des propriétaires privés. Les loyers variaient fortement selon le prestige du quartier, allant de 4 000 livres pour la caserne de la rue de Bourgogne jusqu’à 1 500 livres pour celle de la rue de Loursine. Cette dissémination urbaine allait avoir des conséquences décisives en 1789 : elle plaçait les soldats au contact quotidien des Parisiens.
À noter également une dissociation marquée entre officiers et troupe. Contrairement à leurs hommes, les officiers vivaient dans des hôtels particuliers luxueux du Palais-Royal, du Marais ou du Faubourg Saint-Germain, et n’entretenaient que peu de rapports suivis avec la troupe en dehors du service.
Les patrouilles dans Paris : surveiller le peuple sous l’Ancien Régime
Initialement destinées à surveiller les soldats eux-mêmes, les patrouilles étaient devenues un outil de police urbaine à part entière. Des groupes de trois hommes — un caporal et deux soldats — parcouraient les rues de 20h à minuit, quadrillant méthodiquement la ville.
« Les patrouilles étaient plus denses et plus lentes dans les quartiers jugés « suspects » ou « criminogènes » comme le quartier Maubert ou les Halles. Contrairement à la police civile, les Gardes-françaises agissaient en uniforme et en armes (baïonnette au fusil) pour manifester l’autorité royale de manière martiale. »
Le Duc du Châtelet, colonel du régiment.
Maintien de l’ordre et répression politique sous Louis XVI
Le régiment intervenait dans des contextes variés pour affirmer la présence du roi. Il régulait la circulation des carrosses lors des grandes fêtes, filtrait l’accès aux espaces symboliques tels que l’abbaye Sainte-Geneviève lors des visites royales, et servait de force de répression politique. Il fut notamment utilisé pour investir le Palais de la Cité et arrêter des conseillers du Parlement en 1788. Les gardes françaises sont commandées par le duc du Chatelet
L’affaire Réveillon (avril 1789) : les Gardes Françaises face au peuple de Paris
Le lien étroit entre le régiment et la monarchie fit de son action une cible pour l’opinion publique. En avril 1789, la participation des Gardes à la répression sanglante de l’affaire Réveillon — du nom d’un fabricant de papiers peints dont la manufacture fut saccagée lors d’une émeute — les couvrit d’opprobre aux yeux des Parisiens. Ce traumatisme allait accélérer le basculement du régiment.
Attroupement au Faubourg Saint-Antoine le 28-04-1789 – source : Paris Musées
Texte d’époque placé sous l’image :
« Attroupement au Fauxbourg Antoine, le 28 Avril 1789. On répandit le bruit dans ce fauxbourg que les Ouvriers de la Manufacture de Papiers de Réveillon seroient taxés à 15s par jour, et que le Pain étoit trop bon pour eux ; sous ce prétexte on forma un attroupement considérable qui se porta à cette Manufacture dont les meubles furent jettés par les fenêtres et incendiés. Des Gardes françaises et un détachement de Royal-Cravatte furent commandés, et ces derniers furent les seuls qui eurent ordre de charger le peuple dans cette journée. »
Paris et Versailles sous pression militaire : 55 000 hommes contre l’Assemblée nationale
À la veille de l’été 1789, la situation militaire à Paris et à Versailles était celle d’une mise en ordre de bataille. La Gazette nationale, dans son numéro du 4 au 6 juillet 1789, en dresse un tableau saisissant :
« De nouveaux régiments arrivent chaque jour des frontières, et l’on remarque avec inquiétude qu’ils sont la plupart suisses, allemands, irlandais. On continue à déployer à Versailles l’appareil militaire : trente-cinq mille hommes sont répartis entre cette ville et la capitale, vingt mille autres sont attendus, et des trains d’artillerie les suivent à grands frais. Déjà des camps sont tracés, des points et des éminences sont désignés pour les batteries, on s’assure aussi de toutes les communications, on intercepte tous les passages : les chemins, les ponts, les promenades sont métamorphosés en postes militaires. On eût dit d’une place ennemie dont on préparait le siège, et cette place si redoutée était la salle des États-Généraux. »
Parmi ces régiments positionnés autour de Paris figure le Royal-Allemand, dont le colonel propriétaire, le prince de Lambesc, recevra l’ordre de charger la foule aux Tuileries le 12 juillet.
Le maréchal de Broglie avait été mandé de Lorraine pour prendre le commandement de cette armée. La Gazette rapporte que Louis XVI lui aurait dit, en larmes :
« Que je suis malheureux ! j’ai tout perdu ; je n’ai plus le cœur de mes sujets, et je suis sans finances et sans soldats. »
C’est le baron de Besenval, commandant des Provinces de l’Intérieur, qui supervisait au quotidien le dispositif des troupes à Paris, aux côtés du duc du Châtelet, colonel des Gardes Françaises.
C’est dans ce contexte de militarisation croissante que les Gardes Françaises allaient jouer un rôle décisif, en résistant précisément à devenir les instruments de cette répression annoncée.
Le 23 juin 1789 : le premier refus de tirer sur le Tiers-État
Alors que le roi avait ordonné aux ordres de la noblesse et du clergé de se réunir avec le Tiers-État — épisode rapporté en détail par la Gazette nationale dans sa chronique des journées du 26 et 27 juin — une rupture décisive se produisit au sein même du régiment.
Les Gardes Françaises refusent l’ordre de tirer sur le peuple, 23 juin 1789
« Le régiment des Gardes-Françaises, généralement plus instruit que le reste de l’armée, donna le premier des preuves de son patriotisme. Deux compagnies des grenadiers de ce corps avaient refusé, dès le 23 juin, de tirer sur leurs concitoyens. »
Légende de l’époque placée sous l’image :
« Le Jour de la Séance Royale, le Peuple s’étant porté en foule au Château, Des Princes mal intentionnés firent donner aux Gardes Françaises l’ordre de tirer, mais ces braves Soldats, saisis d’indignation, posèrent leurs armes d’un commun accord, et jouirent de la rage de leurs Officiers et des transports de joye du Public. »
La Gazette souligne que cette instruction supérieure des soldats explique leur sensibilité politique plus aiguë. L’action de M. de Valadi, ancien officier du régiment devenu propagateur des idées nouvelles, fut également déterminante :
« M. de Valadi, ci-devant officier de cette brave légion, et l’un des plus zélés apôtres de la liberté, allait de caserne en caserne pour éclairer les soldats sur les véritables devoirs de l’homme, et sur ce qu’ils se devaient à eux-mêmes et à leur Patrie. Son zèle ne fut pas sans succès, et l’on vit bientôt ces généreux guerriers, devenus des prosélytes ardents de la cause commune, mêlés avec le Peuple, et prendre part aux événements qui intéressaient le sort de la Patrie. »
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La fraternisation au Palais-Royal : soldats et peuple de Paris unis (25–26 juin 1789)
Malgré les consignes militaires ordonnant aux troupes de rester dans leurs casernes dès le 20 juin, l’insubordination gagna rapidement les rangs. Les 25 et 26 juin, des cohortes entières de Gardes Françaises rejoignirent la foule au Palais-Royal, épicentre de l’agitation parisienne.
« On les vit entrer dans le Palais-Royal par centaines en rangs de deux à deux, quoique sans armes, aux applaudissements de la multitude qui s’empressa de leur donner du vin, des rafraîchissements, des glaces, de l’argent même et jusqu’à des billets de caisse. Ils joignirent leurs acclamations à celles de la foule, en criant « vive le tiers », et rentrèrent paisiblement dans leurs casernes sans causer aucun désordre. »
Ce spectacle de fraternisation se répéta avec d’autres corps : dragons, hussards et compagnies d’artillerie, parmi lesquelles on retrouvera Pierre-Auguste Hulin, furent également conduits au Palais-Royal par la foule. La Gazette décrit le travail de persuasion exercé sur ces soldats :
« On les accablait de caresses, on leur demandait s’ils auraient le malheureux courage de tremper leurs mains dans le sang de leurs concitoyens, de leurs amis, de leurs frères, et de se rendre les instruments de la tyrannie de quelques despotes qui, pour prix de leurs services, les accableraient de leurs superbes mépris et les aviliraient par de cruels et honteux châtiments. Les soldats attendris criaient « vive la Nation ! » et s’en retournaient à leur camp conquérir de nouveaux partisans à la cause publique.
Note de l’éditeur : La Gazette analyse aussi la situation des officiers subalternes, eux-mêmes peu enclins à obéir aux ordres de répression, épuisés par un régime aristocratique qui étouffait toute émulation et fermait le chemin des honneurs aux officiers de mérite.
L’émeute de l’Abbaye Saint-Germain : le peuple libère ses soldats (30 juin 1789)
La foule devant la prison de l’Abbaye Saint-Germain, 30 juin 1789 — Source : Paris Musées
Le point culminant de cette tension survint le 30 juin 1789. Ce soir-là, une lettre lue à haute voix au café de Foy, au Palais-Royal, annonça l’arrestation de onze soldats des Gardes Françaises, emprisonnés à l’abbaye Saint-Germain pour avoir refusé de tourner leurs armes contre leurs concitoyens. La nouvelle déclencha une réaction immédiate et massive.
Gardes Françaises accueillis au Palais-Royal, 30 juin 1789 — Source : Stanford University Libraries
« Un particulier sort du café, monte sur une chaise, et lit cette lettre à haute voix. Aussitôt plusieurs jeunes gens se détachent de la foule en criant : « à l’Abbaye, à l’Abbaye ! ». Beaucoup d’autres répètent le même cri, les joignent, et tous ensemble s’avancent vers le lieu désigné. La troupe grossit chemin faisant ; des ouvriers l’augmentent, vont se munir d’instruments chez un ferrailleur, et à la tête de six mille personnes, se présentent devant la prison. »
Le récit de la Gazette est précis dans sa chronologie : à sept heures et demie, la première porte était enfoncée ; à huit heures, neuf soldats des gardes et six soldats de la garde de Paris étaient libérés. À huit heures et demie, lorsque l’expédition fut achevée, une compagnie de dragons et un détachement de hussards, envoyés pour rétablir l’ordre, refusèrent eux aussi d’intervenir contre la foule :
« Le Peuple, sans s’émouvoir, va à leur rencontre, saisit les rênes des chevaux, et interpelle amicalement les soldats ; ceux-ci remettent aussitôt leurs sabres dans les fourreaux, plusieurs même ôtent leur casque en signe de paix. On apporte à l’instant du vin, et tous ces braves gens boivent à la santé du roi et de la Nation. »
Les soldats libérés furent conduits en triomphe au Palais-Royal, où ils soupèrent dans le jardin sous la protection des citoyens. Le lendemain, logés à l’hôtel de Genève, ils reçurent les offrandes de la population transmises par des paniers suspendus aux fenêtres par des rubans — scène symbolique de l’union entre le peuple et ses défenseurs. La Gazette précise qu’un soldat prévenu de crime de droit commun fut renvoyé en prison, le peuple « n’ayant déclaré vouloir prendre sous sa protection que ceux qui étaient victimes de leur patriotisme. »
L’Assemblée nationale intervient : la grâce royale de Louis XVI (4–5 juillet 1789)
L’affaire des soldats de l’abbaye devint immédiatement un enjeu politique de premier plan. Le lendemain, une députation de jeunes citoyens présenta à M. Bailly, président de l’Assemblée nationale, une lettre invoquant son intercession. L’Assemblée se trouva dans une position délicate, partagée entre les exigences des principes, le bien de la paix et sa propre dignité.
« L’Assemblée partagée entre ce qu’elle devait à la rigueur des principes, au bien de la paix, à la majesté royale et à sa propre dignité, concilia heureusement tous ces intérêts. La députation de l’Assemblée, à la tête de laquelle était M. l’archevêque de Paris, fut admise le soir même à l’audience du roi qui applaudit à la sagesse de cet arrêté. »
Le compromis trouvé fut à la fois juridique et symbolique. Pour respecter la forme légale, les soldats acceptèrent de retourner brièvement en prison dans la nuit du 4 au 5 juillet, avant d’être officiellement graciés par Louis XVI dès le jour suivant, avant même qu’une délégation d’électeurs de Paris arrivée à Versailles pour demander leur grâce ait pu être reçue.
« Ainsi un mot de clémence fit ce que n’auraient pu faire des canons et des armées. Le calme succéda, et tout rentra dans l’ordre. »
Le 14 juillet 1789 : la prise de la Bastille, rupture définitive avec la monarchie
Le mémoire historique sur les Gardes Françaises note que le mois de juillet 1789 marque une rupture définitive dans la fidélité du régiment. Dès la fin juin, plusieurs soldats avaient rejoint les manifestants au Palais-Royal. La Gazette avait d’ailleurs relevé, analysant l’esprit de l’armée, que les soldats comprenaient la contradiction fondamentale entre leur serment militaire et leurs obligations envers la Nation :
« Ils sentirent que le dévouement aveugle de la discipline militaire, qui fait leur force contre les ennemis de l’État, les rendrait criminels envers la Patrie, et que les serments des guerriers les lient à la Nation encore plus qu’au monarque. »
Le 14 juillet 1789 : les Gardes Françaises décisives dans la prise de la Bastille
Lors de l’assaut contre la Bastille, le rôle des Gardes Françaises fut décisif. Contrairement aux troupes étrangères qui restèrent en retrait, des détachements apportèrent leur expertise militaire et, surtout, des canons, permettant la reddition de la forteresse.
Le rôle des Gardes Françaises dans la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 est volontairement résumé ici, cet événement fondateur de la Révolution française faisant l’objet d’un dossier complet sur ce site. Vous y trouverez la journée reconstituée heure par heure, les acteurs, l’assaut et ses suites immédiates :
à venir titre des pages ….
Dissolution du régiment et naissance de la Garde nationale (1789–1791)
À la suite de son insurrection ouverte contre la couronne, le régiment fut officiellement licencié par Louis XVI le 1er septembre 1789. Pilier de la Maison militaire du roi depuis plus de deux siècles, il disparaissait ainsi de l’ordre militaire de l’Ancien Régime. Ses hommes ne disparurent pas pour autant. Rompus aux méthodes de quadrillage et de surveillance de l’espace urbain, les anciens soldats et sous-officiers furent immédiatement intégrés à la Garde nationale soldée, créée pour stabiliser Paris. Placés sous l’autorité du marquis de La Fayette, ils continuèrent d’assurer la tranquillité publique, permettant à l’Assemblée nationale de siéger et de poursuivre les réformes constitutionnelles. Cependant, la méfiance persistante envers les anciennes troupes royales et la volonté de séparer strictement les missions de défense et de police conduisirent à une nouvelle réforme. En vertu de la loi du 28 août 1791, les anciens Gardes Françaises furent définitivement exclus de la Garde nationale soldée de Paris, incorporés soit dans l’armée de ligne pour défendre les frontières, soit dans la gendarmerie.
« Mettant fin à l’existence de cette unité hybride qui fut, durant plus de deux siècles, le visage de l’autorité royale au cœur de Paris. »
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Conclusion : des gardes du roi aux soldats de la Révolution française
L’histoire des Gardes Françaises en 1789 est celle d’un paradoxe : le régiment chargé de défendre le trône fut l’un des premiers instruments de sa chute. Leur basculement ne fut pas le fruit d’une subversion organisée, mais d’une imprégnation progressive par les idées nouvelles, favorisée par leur cohabitation quotidienne avec les Parisiens. La Gazette nationale saisit avec précision ce que ce basculement révélait d’un phénomène plus général :
« Rapprochés du centre des discussions politiques, électrisés par le contact de la capitale, ils éprouvèrent bientôt la force irrésistible du torrent de l’opinion. »
En refusant d’être des « automates » au service de la monarchie — selon le terme même de la Gazette — les Gardes Françaises avaient transformé une insurrection populaire en un mouvement soutenu par la force armée. Leur défection priva la Cour de sa capacité de répression et garantit la sécurité de l’Assemblée nationale à l’heure où elle posait les fondements d’une France nouvelle.