Éthis de Corny, procureur du Roi et de la Ville de Paris, est l’un des acteurs méconnus des journées révolutionnaires de juillet 1789.
C’est un personnage dont la vie ressemble à un roman d’aventures politiques, entre l’Amérique de Washington et le Paris de la Révolution.
Origines et formation d’un homme de loi
Naissance : Le 22 juin 1736 à Metz.
Noblesse de robe : Issu d’une famille de juristes, il suit la tradition familiale. Il commence sa carrière comme avocat au Parlement de Metz avant de monter à Paris.
L’expertise militaire : Très vite, il se spécialise dans l’administration de l’armée. Il devient Commissaire des guerres, un poste civil au sein de l’armée chargé de la logistique, des finances et des fournitures.
L’aventure américaine : ami de Washington et Lafayette
C’est le tournant de sa vie. En 1780, il est choisi pour accompagner le corps expéditionnaire de Rochambeau aux États-Unis.
Le « Bras droit » logistique : Il est chargé d’organiser l’arrivée des troupes françaises. C’est lui qui doit trouver le bois, le foin, et les casernements pour des milliers de soldats débarquant en Amérique.
Amitiés illustres : Il devient un ami proche de George Washington et de Lafayette. Washington l’estimait énormément pour son efficacité.
Idéalisme : Il revient en France en 1782, membre de la prestigieuse Société des Cincinnati, avec une conviction profonde : la liberté est possible par le droit.

Transcription originale
Newport, 7 August 1780.
Dear General,
I received, agreeable to your permission, the detachment of the company of Herr, untill the arrival of the french army. The Dragons were employed in carrying the first accounts. The Counts de Rochambeau requested Lieutenant Stubing to charge himself with the paquets of consequence wich it was necessary to send with safety to your Excellency and Mr. de la Luzerne. He discharged his commission with great fidelity.
The Marquis de Lafayette had proposed to employ this detachment in his peculiar service, at the time the appearance of the English before Newport flattered us with the idea of his commanding the brave americans ; as circumstances are changed, and the marquis has returned to join you. I have the honor to send back to your Excellency, my dear General, this detachment.
I shall express to you the satisfaction I have in the conduct of Sergeant Aker, of this company. I return you a thousand thanks ; I desire to see you as soon as possible, and to assure you, yet once, in person the sentiments of the great respect, admiration, and attachment with which I have the honor to be, forever,
Dear General, of your Excellency, The most faithfull, humble, and obedient servant. Éthis de Corny
To Major General Washington.
Traduction
Newport, 7 août 1780.
Cher Général,
J’ai reçu, conformément à votre permission, le détachement de la compagnie de Herr, jusqu’à l’arrivée de l’armée française. Les Dragons ont été employés à porter les premiers rapports. Le comte de Rochambeau a demandé au lieutenant Stubing de se charger lui-même des paquets d’importance qu’il était nécessaire d’envoyer en toute sécurité à Votre Excellence et à M. de la Luzerne. Il s’est acquitté de sa mission avec une grande fidélité.
Le marquis de Lafayette avait proposé d’employer ce détachement à son service particulier, au moment où l’apparition des Anglais devant Newport nous flattait de l’idée de le voir commander les braves Américains ; les circonstances ayant changé, et le marquis étant retourné vous rejoindre, j’ai l’honneur de renvoyer à Votre Excellence, mon cher Général, ce détachement.
Je vous exprime la satisfaction que j’ai eue de la conduite du sergent Aker, de cette compagnie. Je vous adresse mille remerciements ; je désire vous voir aussitôt que possible, et vous assurer encore une fois, en personne, des sentiments du plus grand respect, de l’admiration et de l’attachement avec lesquels j’ai l’honneur d’être, pour toujours,
Cher Général, de Votre Excellence, le très fidèle, humble et obéissant serviteur.
Éthis de Corny
À Monsieur le général Washington.
Procureur de la Ville de Paris : l’expert des rouages légaux
À son retour, il obtient la charge de Procureur-syndic de la Ville de Paris.
Ce n’est pas un poste de juge, mais de conseil juridique permanent pour la municipalité (le Bureau de la Ville).
Il gère les contrats de la ville, les règlements de police et les litiges administratifs. En 1789, il est donc l’un des rares hommes à connaître parfaitement les rouages légaux de la capitale.
Les 48 heures qui l’ont rendu célèbre : 13 et 14 juillet 1789
Éthis de Corny est l’un des rares à ne pas avoir perdu son sang-froid durant ces deux jours :
13 juillet : Il participe à la création de la milice bourgeoise. C’est lui qui insiste sur la nécessité d’une force légale pour protéger Paris du pillage ET de l’armée royale.
14 juillet (Matin) : Il se rend aux Invalides. Face au gouverneur de Sombreuil qui refuse de livrer les armes, Éthis de Corny utilise son autorité de magistrat pour « exiger » les fusils au nom de la ville.
Sous la pression, Sombreuil laisse la foule entrer.
Éthis de Corny aux Invalides : le rapport officiel
Entre dix et onze heures du matin, M. Ethis de Corny est revenu de l’hôtel des Invalides, et il a dit qu’il avait trouvé cet hôtel déjà environné d’un grand nombre de citoyens armés.
Qu’introduit chez M. de Sombreuil, gouverneur de cet hôtel, il lui avait fait part de l’objet de sa mission, et que M. de Sombreuil avait répondu :
« qu’il avait été prévenu dès la veille des intentions qui lui étaient confirmées par cette demande ; que n’étant que dépositaire et gardien de ces armes, il avait cru devoir, pour se mettre en règle, envoyer un courrier à Versailles et demander des ordres ; qu’il désirait qu’on voulût bien attendre la réponse qu’il attendait lui-même ; qu’il répétait au surplus les protestations les plus sincères d’attachement, de déférence et d’amitié tant pour l’hôtel-de-ville que pour tous les citoyens de la capitale. »
La négociation devant la grille
M. Ethis de Corny a ajouté qu’après cette réponse de M. de Sombreuil, il avait cru devoir en venir conférer avec les citoyens rassemblés en dehors de la grille ;
Que le léger retard proposé par M. de Sombreuil avait d’abord paru sans inconvénient à plusieurs d’entre eux ; qu’ils avaient même approuvé la conduite et les motifs de cet officier, et paraissaient décidés à attendre encore une demi-heure ou trois quarts d’heure seulement le retour du courrier ;
Que M. de Sombreuil, qui était resté dans l’intérieur, témoin de ces dispositions de bienveillance et de conciliation, a cru devoir faire ouvrir la grille, et venir répéter lui-même, avec la loyauté et la candeur d’un ancien militaire, les observations qu’il avait faites, et le désir qu’il avait que ce délai demandé jusqu’au retour de son courrier, fût accordé ;
Que dans ce moment un seul des citoyens rassemblés s’est élevé contre le danger de toute espèce de retard, quelque court qu’il pût être, en disant que les préparatifs hostiles qui environnaient la capitale ne permettaient pas le moindre délai ; qu’il fallait au contraire que l’activité suppléât au défaut de temps, et qu’on ne devait pas en perdre ;
Que cette observation a fait oublier la demande de M. de Sombreuil, et les raisons dont elle était appuyée ; qu’en un instant la détermination est devenue générale, et l’exécution aussi rapide que le projet.

L’irruption dans l’hôtel des Invalides
Que la multitude s’est précipitée dans les fossés ; qu’elle s’est répandue dans toutes les parties de l’hôtel ; qu’elle est parvenue jusqu’aux endroits les plus reculés ; qu’elle était occupée à chercher et à enlever les armes ; que les sentinelles ont été désarmées ; qu’il a donné lui-même les chevaux de sa voiture pour traîner un canon ; que tous les chevaux qu’on a pu trouver ont été de même attelés aux autres canons, et qu’ainsi on amène en ce moment plusieurs canons de l’hôtel des Invalides.
Sur ce rapport de M. Ethis de Corny, le comité a arrêté que le bureau militaire serait à l’instant invité à donner les ordres nécessaires pour la conservation et le bon usage des canons qu’on conduisait à l’hôtel-de-ville, et pour prévenir, autant qu’il serait possible, l’abus de cette immensité de fusils dispersés en des mains inconnues et inexpérimentées.
La Bastille : Éthis de Corny sous le feu de De Launay
14 juillet (Après-midi) : À la Bastille, il arrive avec la quatrième délégation. Le gouverneur de Launay l’accueille sur le pont-levis. Alors qu’ils discutent, une décharge de mousqueterie éclate. De Corny manque d’être tué. Choqué par la trahison (ou le malentendu) du gouverneur, il se replie pour faire avancer les canons.
Sa mort et son héritage
Déception : Très vite, il est dépassé par la violence de la Révolution. Lui, l’homme de loi, supporte mal les exécutions sommaires (comme celle du prévôt des marchands, de Flesselles).
Mort : Il meurt prématurément le 27 novembre 1790 à Paris, à l’âge de 54 ans. Certains disent qu’il est mort d’épuisement et de chagrin face à la tournure radicale des événements.
Contrairement à d’autres, Éthis de Corny n’a jamais cherché le pouvoir pour lui-même. Il a agi par devoir administratif. Dans les récits de l’époque, il est souvent décrit comme un homme d’une « élégance froide et d’un courage tranquille ».
Pour aller plus loin : les écrits d’Éthis de Corny
1. Ses écrits sur la Révolution (Rapports officiels)
- Dernières observations pour la ville de Paris, sur sa discussion avec le Châtelet, relativement à la convocation des États-Généraux . 12 mars 1789. Sur Gallica
Ces textes sont essentiels car ils constituent son témoignage direct sur les journées de juillet 1789.
- « Rapport de M. Éthis de Corny, Procureur du Roi à la Ville, sur sa mission aux Invalides » (1789) (sur Gallica) : Dans ce document, il relate avec une précision de juriste comment il a exigé l’ouverture des portes des Invalides pour armer la milice parisienne. Il y détaille ses échanges avec le gouverneur de Sombreuil.
- « Relation de la quatrième députation envoyée à la Bastille » (juillet 1789) : Consigné dans les procès-verbaux de l’Hôtel de Ville, ce récit décrit le moment où il s’est retrouvé sous le feu de la forteresse alors qu’il portait un drapeau blanc de parlementaire.
2. Ses écrits en l’Amérique
Étant un administrateur brillant, il a laissé des traces précieuses de son passage aux côtés de Rochambeau et Washington.
- Correspondance avec George Washington : Il existe plusieurs lettres échangées entre 1780 et 1782 (conservées dans les Washington Papers). Elles traitent non seulement de logistique, mais témoignent aussi de l’estime mutuelle entre le futur président américain et le procureur français.
3. Autres sources pour les retrouver :
La « Gazette nationale ou le Moniteur universel » : Les numéros de juillet et août 1789 citent abondamment ses interventions à l’Assemblée des Électeurs de Paris.
Archives de la Guerre (Vincennes) : Dossier personnel d’officier/commissaire des guerres.
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