VII. Paris en état de guerre – les armes aux invalides

Le 14 juillet 1789 au matin, Paris ignore encore où se sont retirées les troupes royales. Le tocsin sonne, les tambours battent la générale. Plus de trente mille hommes marchent aux Invalides réclamer des armes. La prise des armes aux Invalides va changer le cours de la journée. Témoignage de la Gazette nationale.

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Paris au matin du 14 juillet : la ville sous les armes

Le jour parut. Les troupes campées aux Champs-Élysées, s’étaient retirées pendant les ténèbres ; mais on ignorait et le vrai motif et le lieu de leur retraite. On s’attendait à tout moment à une attaque ; on ne parlait que de troupes qui venaient assaillir la capitale.1 La garde nationale, quoique formée de la veille, comptait déjà près de cent cinquante mille défenseurs ; mais ces défenseurs, pour la plupart, étaient sans armes : celles dont on s’était emparé chez les armuriers, n’étaient qu’une bien faible ressource pour cette immense multitude. 

L’ardeur du peuple : orateurs, tocsin et cris aux armes

Depuis vingt-quatre heures les enclumes retentissaient sous les coups redoublés du marteau. Tout le fer est forgé en instruments de carnage; le plomb bout dans les chaudières, et arrondi en balles; des batteries sont dressées dans les postes les plus exposés à l’attaque et les plus favorables à la défense; des faulx tranchantes, des lames acérées sont fixées au bout de longues perches, des haches pesantes, de lourdes massues arment des bras nerveux.

Dans les rues, dans les promenades et sur les places publiques, des guerriers de tous les âges, des machines de mort de toutes les formes ; l’ardeur impétueuse de la jeunesse, les clameurs menaçantes du Peuple, une foule de citoyens se portant avec une curiosité inquiète des districts à l’hôtel-de-ville, de l’hôtel-de-ville aux districts; dans toutes les assemblées, le tumulte, la méfiance, l’agitation et l’incertitude.

Orateurs montés sur des chaises au Palais-Royal devant la foule parisienne en armes, juillet 1789
Orateurs au Palais-Royal haranguant la foule parisienne, juillet 1789 – Source : Stanford University Libraries

Au Palais-Royal, les motions les plus violentes se succédant avec une effrayante rapidité, les orateurs les plus véhéments montés sur des tables, enflammant l’imagination de leurs auditeurs qui se pressent autour d’eux et se répandent ensuite dans la ville comme la lave brûlante d’un volcan.

Dans l’intérieur des maisons, l’affliction des épouses, la douleur des mères, les pleurs des enfants; au milieu de cette confusion universelle, le tocsin sonnant sans interruption dans la cathédrale, au palais et dans toutes les paroisses, des tambours battant la générale dans tous les quartiers, de fausses alertes, des cris répétés aux armes, aux armes; partout l’appareil de la guerre, la désolation, des mouvements convulsifs et le sombre courage du désespoir: tel est l’horrible tableau que Paris offrait au 14 juillet.

Le comité permanent et l’organisation de l’armée patriotique

 Le comité des électeurs était permanent nuit et jour à l’hôtel-de-ville. Il s’occupait de l’organisation de l’armée patriotique, tandis que les districts travaillaient à lui procurer des moyens de défense. M. de la Salle2 est nommé commandant sur l’hésitation de M. le duc d’Aumont.
Les cocardes vertes sont proscrites en haine de M. d’Artois, que l’on regardait comme un des principaux chefs de la conjuration, et dont la maison portait cette couleur. Les rubans rouge et bleu, couleurs de la ville, sont adoptés pour marques distinctives des soldats citoyens.

Les capitaines et officiers sont désignés ; on se rassemble sur les places, dans les jardins, on s’y forme en troupes qui s’appellent les unes volontaires du Palais-Royal ; les autres, volontaires des Tuileries, de la Bazoche, de l’Arquebuse. Mais on manquait toujours de fusils et de munitions.

Des députations continuelles accouraient demander qu’on distribuât les armes qui se trouvaient dans les dépôts publics. Le prévôt des marchands prodiguait les promesses, n’en effectuait aucune, et continuait d’aigrir les esprits déjà violemment indisposés contre lui. 

Les armes aux Invalides : Éthis de Corny mène le peuple

Cependant le moment était pressant ; on prend le parti de s’en procurer à quelque prix que ce soit, et plus de trente mille hommes suivent aux invalides M. Éthis de Corny, chargé par le comité d’en demander au gouverneur.

Dès le dimanche, cet officier-général avait l’ordre de se tenir prêt, et toute la journée du lundi, ses soldats restèrent sous les armes. N’ayant reçu depuis aucun ordre ultérieur, il leur permit le mardi matin, de prendre quelques heures de repos.

Rapport d'Éthis de Corny sur sa mission aux Invalides le 14 juillet 1789, extrait du procès-verbal des électeurs de Paris
Rapport d’Éthis de Corny à l’Hôtel de Ville — Invalides, 14 juillet 1789.
Source : Gallica/BnF

Ce fut dans ce moment qu’arriva le procureur du roi de la ville. Il fait part au gouverneur de l’objet de sa mission. M. de Sombreuil répond qu’il n’a pas d’armes ; et tout en causant avec M. de Corny, le reconduit à la grille. A peine est-elle ouverte que le Peuple se précipite en foule dans l’hôtel, et court à la recherche d’un magasin plus précieux en ce moment que les plus riches trésors. (lire le rapport de M. Ethis de Corny dans le Procès-verbal des séances et délibérations de l’Assemblée générale des électeurs de Paris, réunis à l’Hôtel-de-Ville le 14 juillet 1789 – lien Gallica en bas de page)

Transcription du document : Entre 10 et 11 heures du matin, M. Ethis de Corny est revenu de l’Hôtel des Invalides « et il a dit qu’il avoit trouvé cet Hôtel déjà environné d’un grand nombre de Citoyens armés ;

» Qu’introduit chez M. de Sombreuil, Gouverneur de cet Hôtel, il lui avoit fait part de l’objet de sa mission, et que M. de Sombreuil avoit répondu qu’il avoit été prévenu dès la veille des intentions qui lui étoient confirmées par cette demande ; que n’étant que dépositaire et gardien de ces armes, il avoit cru devoir, pour se mettre en règle, envoyer un courrier à Versailles et demander des ordres ; qu’il desiroit que l’on voulût bien attendre la réponse qu’il attendoit lui-même ; qu’il répétoit au surplus les protestations les plus sincères d’attachement, de déférence et d’amitié tant pour l’Hôtel-de-Ville, que pour tous les Citoyens de la Capitale.

Mais quelques jours auparavant, les armes en avaient été soigneusement enlevées, et cachées sous le dôme et dans d’autres réduits secrets. Un heureux hasard en découvre une partie à la multitude, le reste cède à l’activité de ses recherches. Des tigres affamés tombent avec moins de rapidité sur leur proie. 

La prise des armes aux Invalides dans la matinée du 14 juillet 1789, 30 000 Parisiens envahissent la cour des Invalides
Prise des armes aux Invalides dans la matinée du 14 juillet 1789 — Source : collection Louvre

28 000 fusils conquis : le peuple s’arme pour la Bastille

On se précipite avec fureur dans le souterrain obscur qui recelait le dépôt principal ; fusils, sabres, baïonnettes et pistolets sont enlevés en un instant, on se porte aussi à tous les corps-de-garde, et on s’empare de toutes les armes qui s’y trouvent.

Vingt-huit mille fusils et vingt pièces de canons sont le fruit de cette expédition. Toute heureuse qu’elle fut, elle devint fatale à plusieurs citoyens qui furent ou étouffés dans la foule, ou victime de la violence avec laquelle on s’arrachait les armes.

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Sources :

Document original : Gazette nationale ou le Moniteur universel, numéro 21 du 20 juillet 1789

Procès-verbal des séances et délibérations de l’Assemblée générale des électeurs de Paris, réunis à l’Hôtel-de-Ville le 14 juillet 1789 – Gallica)

  1. A deux heures du matin on était venu donner l’alerte à l’hôtel-de-ville. Quinze mille hommes, disait-on, descendent de la rue Saint-Antoine vers la place de Grève, et l’hôtel-de-ville ne peut manquer d’être forcé. — « Il ne le sera pas répondit un des électeurs, M. le Grand de Saint-René, car je le ferai sauter à temps ». Aussitôt il ordonne aux gardes de la ville de lui apporter six barils de poudre, et de les déposer dans le cabinet voisin de la salle commune. Les mal-intentionnés pâlirent et se retirèrent au premier baril qui fut apporté ↩︎
  2. En acceptant ce poste périlleux, il jura, sans hésiter, que sa fortune et sa vie seraient au service de la commune. Il sacrifia la première, et courut cent fois risque de la seconde. ↩︎

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