XII. Le désespoir de De Launay et la capitulation de la Bastille

La capitulation de la Bastille s’arrache dans le sang et le désespoir. Le gouverneur De Launay, cerné, perd la tête. Il tente de faire sauter la poudrière. Ses propres soldats s’y opposent. Le drapeau blanc est hissé. Mais le Peuple, ivre de fureur, ne voit dans cette reddition qu’un nouveau piège.

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Des prodiges de bravoure sans chef

Jamais on ne vit plus de prodiges de bravoure dans l’armée la plus aguerrie, que n’en fit en ce jour cette multitude sans chef, d’individus de toutes classes, d’ouvriers de toutes espèces, qui, mal armés pour la plupart et n’ayant jamais manié d’armes, affrontaient le feu des remparts et semblaient insulter aux foudres que lançaient les ennemis. Bourgeois, artisans, soldats, animés de la même ardeur, ne prenant conseil que de leur courage, remplissaient les cours de la Bastille sous le feu de la garnison, et s’approchaient si près des tours que de Launay lui-même fit souvent usage des pavés et autres débris qu’il avait fait monter sur la plate-forme.

Au milieu du désordre et de la confusion inséparables d’une action si tumultueuse, leur mousqueterie était si bien dirigée et tellement secondée par les bourgeois de la rue et du faubourg Saint-Antoine, qui, des étages les plus élevés de leurs maisons, faisaient des décharges continuelles sur le haut de la Bastille, que les assiégés n’osaient plus mettre la tête en dehors du parapet des tours.

Leur artillerie fut également bien servie : M. Cholat, marchand de vin, qui commandait une pièce de canon placée dans le jardin de l’Arsenal, mérita les plus grands éloges, ainsi que M. Georget, canonnier de la marine, arrivé de Brest dans la matinée du 14, et qui fut blessé à la cuisse.

La reddition inévitable

Le découragement était général dans la forteresse. Les Suisses exhortaient cependant le gouverneur à la résistance ; mais l’état-major et les bas-officiers le sollicitaient vivement de rendre la place, et il sentait lui-même qu’il lui était impossible de la défendre, la disette absolue de vivres ne lui permettant pas même de soutenir plus longtemps le siège. Les assaillants ayant abattu le premier pont et amené leurs canons en face du second, ne pouvaient manquer de s’emparer du fort.

De Launay desespéré sent qu'il a perdu la bataille de la Bastille
De Launay desespéré sent venir la capitulation de la Bastille
Source image : Paris Musées

De Launay aurait pu sans doute opposer à la prise du premier pont une plus vigoureuse résistance ; mais, plus digne d’être geôlier que commandant d’une place de guerre, il perdit la tête dès qu’il se vit bloqué par le Peuple en furie, et s’obstina à se réfugier derrière la masse énorme de ses bastions, où il espérait pouvoir attendre en sûreté les secours qui lui étaient promis pour le soir même par M. de Bezenval et par M. de Flesselles.

Incertain et flottant entre la crainte et l’espérance, il prit le parti le plus dangereux de tous, celui de n’en prendre aucun ; celui des âmes faibles qui, dans des crises orageuses, paraissent poussées par une force irrésistible vers la catastrophe qu’elles cherchent le plus à éviter.

Au reste, dans la position où il se trouvait, de quelque côté qu’il se retournât, il ne pouvait apercevoir que des abîmes. Trompé dans son attente, effrayé des efforts incroyables et de l’acharnement de la multitude, tourmenté de remords, il ne prend plus conseil que de son désespoir.

Tout faire sauter : dernier sursaut avant la capitulation de la Bastille

De Launay tente de mettre le feu à la Sainte-Barbe avant la capitulation de la Bastille — repoussé par Ferrand, 14 juillet 1789
Ultime tentative avant la capitulation de la Bastille : tout faire sauter. De Launay est repoussé par Ferrand.
Source image : Paris Musées

Au moment où un porte-clef distribuait du vin aux soldats, il saisit la mèche d’une des pièces de canon de la cour intérieure et va droit à la Sainte-Barbe (magasin aux poudres) pour y mettre le feu. Un bas-officier, M. Ferrand, lui présente la baïonnette et le repousse.

Il descend alors à la tour de la Liberté, où l’on avait mis en dépôt une partie des poudres qu’il avait fait venir dans la nuit du 12 au 13 ; mais M. Béquard, autre bas-officier, l’oblige de se retirer et prévient un acte de démence qui aurait coûté la vie à des milliers de citoyens, fait sauter la Bastille, les maisons voisines et une partie du faubourg Saint-Antoine.

Note de l’éditeur : Béquard paiera cher son héroïsme — il sera massacré par la foule lors de la capitulation de la Bastille, pris à tort pour un canonnier.

Le gouverneur, hors de lui-même, demande alors par grâce un seul baril de poudre. Enfin, il s’adresse à la garnison et lui demande s’il ne vaut pas mieux se faire sauter que de s’exposer à être égorgés par le Peuple, à la fureur duquel on ne pouvait plus se promettre d’échapper.

La chamade et le drapeau blanc

« Remontons, dit-il, sur les tours ; et s’il faut mourir, rendons notre mort funeste à nos ennemis ; écrasons-les sous les débris de la Bastille. » Mais les soldats lui répondent qu’ils aiment mieux mourir que de faire périr un si grand nombre de leurs concitoyens, et qu’une plus longue résistance étant désormais impossible, il faut faire monter le tambour sur la plate-forme pour rappeler, arborer un drapeau blanc et capituler. 

On bat donc la chamade, et on arbore le drapeau blanc sur la tour de la Bazinière.

Note de l’éditeur : La capitulation de la Bastille fut signifiée trop tard — le Peuple, trahi par De Launay plus tôt dans la journée, ne crut pas à la sincérité de cette reddition.

La négociation du pont

Le Peuple, irrité de la lâche trahison du gouverneur qui avait fait tirer sur ses députés, ne voit qu’un nouveau piège dans ces démonstrations de paix, et s’avance toujours, lâchant des décharges, jusqu’au pont de l’intérieur. L’officier suisse, adressant la parole aux assaillants à travers une espèce de créneau qui se trouvait auprès du pont-levis, leur demande à sortir avec les honneurs de la guerre. — « Non, non », lui crie-t-on. Il fait passer alors par la même ouverture un papier que l’éloignement empêchait de lire, en criant que l’on voulait bien se rendre si on promettait de ne pas massacrer la troupe.

Un particulier court chercher une planche, on la pose sur le parapet, plusieurs personnes se mettent dessus pour faire le contrepoids ; le brave inconnu s’avance ; il est prêt à saisir le papier, mais il tombe dans le fossé, frappé, selon quelques-uns, d’un coup de fusil, et meurt victime de son zèle.

Maillard traverse la planche au-dessus du fossé pour récupérer les propositions de capitulation de la Bastille, 14 juillet 1789
Le_brave Maillard va chercher sur une planche suspendue au dessus du fossé de la Bastille : la demande de capitulation de la Bastille
Source image : Paris Musées

➡ Article suivant : XIII. Prise de la forteresse — fatale arrestation de De Launay

Source

journal Gazette Nationale du 23 juillet 1789 numérisé sur Gallica 

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