XV. Héros et victimes — les oubliés de la Bastille

Les oubliés de la Bastille n’ont pas de statue. Pendant que la foule portait les têtes coupées dans Paris, d’autres hommes vivaient des instants d’une intensité rare — un major massacré en héros, un sergent qui sauve ses prisonniers, un commandant qui fait rempart de son corps.
Le 14 juillet 1789 ne fut pas seulement une journée de fureur.

⬅️ Episode précédent : XIV. La mort de De Launay et le massacre de Flesselles

Le sort du major de Losme

Note de l’éditeur : Antoine-Jérôme de Losme-Salbray, né à Paris en 1731, en fonction à la Bastille depuis le 5 mai 1782, l’un des grands oubliés de la Bastille, fut selon Dusaulx « déploré de tous les gens de bien ».

M. de Losme, son major, homme plein de vertus et d’humanité, qui semblait avoir été envoyé par le ciel comme un ange consolateur dans ces antres ténébreux, séjour de douleur et de larmes ; M. de Losme, aussi chéri des prisonniers que M. de Launay en était détesté, partagea son malheureux sort. Mais des traits d’héroïsme et de reconnaissance signalèrent les derniers instants d’une vie que mille actions vertueuses avaient honorée.

Le gouverneur venait d’être égorgé. L’infortuné major était déjà sur la place de Grève, et le Peuple l’entraînait avec une fureur capable de glacer tous les cœurs.

Pelleport se jette dans ses bras

Tout à coup un jeune homme se précipite dans ses bras :

« Arrêtez ! s’écrie-t-il, arrêtez-vous, allez-vous immoler le meilleur des hommes ? J’ai été cinq ans à la Bastille, où il fut mon consolateur, mon ami, mon père. »

C’était M. de Pelleport qui, renfermé dans cette prison, avait trouvé dans l’humanité du sensible de Losme un adoucissement à sa captivité.

« Jeune homme, retirez-vous »

Frappé des paroles et de l’action du jeune homme, le malheureux militaire lève les yeux et lui dit avec un sang-froid vraiment héroïque dans l’affreuse position où il se trouvait :

« Jeune homme, qu’allez-vous faire ? Retirez-vous ; vous allez vous sacrifier sans me sauver. »

La multitude rugissante n’écoutait, en effet, que sa rage, ne voyait que sa victime, ne respirait que sa mort.

Le marquis de Pelleport tente de sauver le major de Losme, un des oubliés de la Bastille, 14 juillet 1789
« Le Marquis de Pellepont voulant arracher le Major de la Bastille des mains du Peuple, est lui même prêt d’expirer sous les coups de haches d’un furieux. » – Source : Gallica/BnF.

Losme massacré en face de l’arcade Saint-Jean

M. de Pelleport, oubliant qu’il est sans armes, écarte la foule avec ses mains :

« Oui, s’écrie-t-il, oui, je le défendrai envers et contre tous. »

À ces mots, un forcené lui décharge un coup de hache qui lui fait sur le col une large blessure ; il allait lui en porter un second sur la tête, lorsqu’il est renversé lui-même par le chevalier de Jean qui avait accompagné M. de Pelleport.

Mais celui-ci est aussitôt assailli de toutes parts, frappé de coups de sabres, percé de baïonnettes ; il saisit enfin un fusil, renverse tous ceux qui se présentent. On le lui arrache, et ce n’est que par des prodiges de force et de valeur qu’il parvient à échapper à la rage du Peuple et à la mort. Il gagne avec peine l’escalier de l’Hôtel-de-Ville, où il tombe sans connaissance.

Cependant M. de Losme avait été massacré en face de l’arcade Saint-Jean, sa tête avait été coupée et mise au bout d’une pique, comme celle du gouverneur, et ces sanglants trophées étaient portés dans tous les quartiers de la ville. M. de Miray, aide-major, avait été tué dans la rue des Tournelles, et M. de Persan, lieutenant de la compagnie des invalides, sur le Port-au-Blé.

La croix de Saint-Louis et le geste de Dubois

C’est dans la poche de cet officier que l’on trouva la croix de Saint-Louis qui fut attachée à la boutonnière de M. Dubois, alors fusilier au régiment des Gardes françaises. Persuadé que ce sont les belles actions qui honorent et non les décorations, il se contenta de l’avoir méritée, et la fit rendre le trois septembre, par son district, à M. de la Fayette.

Le sort de la garnison

Le reste de la garnison de la Bastille attendait en tremblant la décision de son sort. Les Suisses avaient échappé à la première chaleur du ressentiment du Peuple : comme ils étaient couverts de sarraux de toile, on les prit pour des prisonniers. D’ailleurs, pendant le combat ils étaient restés dans la cour, où ils faisaient, il est vrai, un feu continuel, tant par les meurtrières que par des trous qu’ils avaient pratiqués dans le pont-levis ; mais ils n’étaient pas montés sur les tours, et on ne les avait pas vus durant l’action ; c’est ce qui les sauva de la colère des assiégeants.

Elle tomba toute entière sur les malheureux invalides, qui furent conduits à la Grève. Saisis d’horreur à la vue de deux de leurs camarades suspendus au gibet fatal, accablés d’injures, abreuvés d’humiliations, ils sont présentés à un officier de ville :

« Vous avez fait feu sur vos concitoyens, leur dit-il, vous méritez d’être pendus, et vous le serez sur le champ. »

Un cri universel prononce le même jugement contre tous les défenseurs de la Bastille et demande leur supplice.

Mais les Gardes françaises, aussi humains dans la victoire que terribles dans le combat, supplient le Peuple de leur accorder pour prix de leurs services la vie de leurs prisonniers. On applaudit à cette générosité ; la vengeance publique et particulière est désarmée, tout cède à la voix des soldats de la Patrie, et les cris répétés de « Grâce ! grâce ! » font retentir la place de Grève.

Le sergent Marqué sauve les prisonniers

M. Marqué, sergent des grenadiers des gardes, couronne par un nouveau trait d’humanité cet acte de clémence : il fait placer au milieu du détachement qu’il commandait vingt-deux invalides et onze Suisses de Salis, et pour les soustraire aux clameurs insultantes de la multitude, les conduit par la place des Victoires jusqu’aux casernes de la Nouvelle-France, malgré le Peuple qui voulait qu’on les promenât dans le Palais-Royal.

Ces infortunés trouvent sous les tentes de leurs vainqueurs de la nourriture, un asile, du repos, et partent le lendemain matin pour aller rejoindre leurs corps respectifs.

Une douzaine de Suisses s’enrôlèrent depuis sous les drapeaux de la Patrie.

M. de Montbarey sauvé par le commandant de la Salle

M. de Montbarey, oublié de la Bastille, sauvé par le commandant de la Salle le 14 juillet 1789
M. de Montbarey, anciennement ministre de la guerre.

Cependant la fureur du Peuple n’était point assouvie, et une nouvelle victime conduite de l’Arsenal à l’Hôtel-de-Ville allait lui être immolée. C’était M. de Montbarey, anciennement ministre de la guerre ; il était prêt à périr aux yeux de son épouse défaillante. Poussé d’une extrémité de la salle jusqu’au bureau des électeurs, il y est froissé de manière à pouvoir à peine respirer, et vingt hommes armés le retiennent immobile.

Vingt autres appuient leurs baïonnettes sur la poitrine de M. de la Salle, qui lui tendait les bras. Ce digne commandant ne désespère pourtant pas de le sauver ; il presse et sollicite tour à tour ceux qui serraient si étroitement leur proie, et ceux qui l’assaillaient lui-même ; il parvient à faire lâcher prise aux uns, à relever les baïonnettes des autres ; et saisissant à propos ce moment, d’un bras vigoureux enlève M. de Montbarey du milieu de ceux qui l’entourent et lui fait un rempart de son corps.

Ce coup de théâtre fait tant d’impression qu’on les applaudit tous deux, et que les clameurs sont aussitôt converties en acclamations redoublées.

Élie et les oubliés de la Bastille

Jacob Job Élie, officier des Gardes françaises, oublié de la Bastille, 14 juillet 1789
Jacob Job Élie, officier des Gardes françaises. Source : Gallica/BnF.

De son côté, le brave Élie, du haut de l’espèce de trophée où l’avaient placé ses compagnons, tendait la main à ceux qui, du milieu des piques et des baïonnettes, imploraient son secours. Apercevant parmi les captifs des enfants jusqu’alors employés au service intérieur de la Bastille : « Grâce, dit-il, grâce aux enfants. » Ces paroles furent le signal de l’amnistie générale.

Élie régnait en souverain et continuait à calmer les esprits. Ses cheveux hérissés, son front couvert de sueur, l’épée qu’il tenait fièrement, faussée en trois endroits, le désordre de ses vêtements, imprimaient à sa personne un air martial qui en imposait à la multitude.

Tous les regards étaient fixés sur lui ; on ne perdait pas une de ses paroles. « Citoyens, disait-il, gardez-vous surtout d’ensanglanter les lauriers dont vous venez de ceindre ma tête, ou reprenez vos palmes et vos couronnes. Avant d’aller voir tomber les créneaux de la Bastille, car le soleil les verra crouler demain, que tous ces prisonniers, plus malheureux que coupables, jurent ici d’être fidèles à la Nation. » Le serment fut aussitôt prêté solennellement, au milieu des applaudissements de toute l’assemblée.

⬇️ Épisode suivant : XVI. Les prisonniers de la Bastille — les oubliés arrachés à leurs cachots

Source :

Découvrez la transcription fidèle du journal Gazette Nationale numéro 23 du 24 juillet 1789 numérisé sur Gallica 

Pour aller plus loin dans cette série

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut