XI. L’assaut final de la Bastille — Hulin et les Gardes Françaises au combat

L’assaut final de la Bastille est lancé avec l’arrivée des Gardes Françaises. Pierre-Augustin Hulin rallie grenadiers et bourgeois, cinq canons sont mis en batterie. Tandis que la forteresse vacille, des actes d’héroïsme et de violence se mêlent dans la fureur du combat.

⬅️ Episode précédent : X. trahison de De Launay et assaut de la Bastille

M. Hulin prend le commandement

L’incendie durait encore, lorsqu’on vit arriver dans la cour un détachement de Gardes-Françaises composé en grande partie de grenadiers de Ruffeville et des fusiliers de la compagnie de Lubersac, commandés par MM. Wargnier et Labarthe ; le premier, sergent-major ; l’autre, sergent de grenadiers, et une troupe nombreuse de bourgeois sous les ordres de M. Hulin, à qui, d’une voix unanime, ils avaient déféré l’honneur du commandement. C’était lui qui venait de décider la marche des Gardes-Françaises, occupés depuis une heure des moyens d’attaquer la Bastille avec succès.

« Mes amis, leur avait-il dit, êtes-vous citoyens ? Marchons à la Bastille ; on y égorge nos amis, nos frères ; nous avons la Patrie à venger, des traîtres à punir ; pourrions-nous douter de la victoire ? »

Hulin rallie les Gardes Françaises pour l'assaut final de la Bastille, 14 juillet 1789
Hulin rallie les Gardes Françaises pour l’assaut final de la Bastille, 14 juillet 1789 — Source : Paris Musées

À ces mots, ces braves guerriers se précipitent sur ses pas et marchent à la forteresse avec trois pièces de canon ; ils les renforcent de deux autres qu’ils rencontrent près de l’Arsenal. Quelques invalides qui avaient rendu les armes le matin se joignent à eux, et ils arrivent dans la cour de l’Orme.

Cinq canons en batterie : l’assaut final de la Bastille

Deux pièces de 4, un canon plaqué en argent venant du garde-meuble et un mortier, sont dressés en batterie et dirigés sur les embrasures du fort pour empêcher ses manœuvres. On en place deux autres près de la pompe et du passage de Lesdiguières.1 Bientôt on les emmène à la porte qui communique au jardin de l’Arsenal, et l’on entre dans la dernière cour, malgré le feu continuel des assiégés.

L'assaut final de la Bastille — cinq canons en batterie, 14 juillet 1789
L’assaut de la Bastille : les canons en batterie. — Source : Stanford University Libraries

L’épaisse fumée de l’incendie des bâtiments et celle qui s’élevait de la paille enflammée avait été quelque temps favorable aux Parisiens qu’elle dérobait à la vue des ennemis. Mais les charrettes dont nous venons de parler se trouvant à l’entrée de la seconde cour, en face du pont dormant, fermaient l’entrée du fort et coupaient le passage aux assiégeants.

M. Élie, officier au régiment de la Reine infanterie, suivi de trois ou quatre autres citoyens, s’avance hardiment au milieu du feu et parvient à en écarter une : la seconde résiste à leurs efforts. Mais le nerveux et intrépide Réole, marchand mercier près Saint-Paul, retire, lui seul, cette voiture brillante, après avoir vu tomber morts à ses côtés deux de ses braves camarades.

Deux canons sont aussitôt braqués en face du grand pont et l’attaque recommence avec une nouvelle fureur. Pendant ce temps, une foule de Peuple forçait l’hôtel de la régie des poudres et salpêtres, brisait des caisses de munitions et en portait aux combattants.

M. Clouet, régisseur, est arrêté : son uniforme le faisant prendre pour M. de Launay, on allait l’immoler à l’instant même, lorsqu’un citoyen intrépide, M. Cholat, se présente et vient à bout de suspendre les premiers mouvements de la fureur du Peuple. On le traîne à l’Hôtel-de-Ville, où M. de Saudray ne lui sauve une seconde fois la vie qu’au péril de la sienne, et en recevant sur la tête un coup de sabre dont il est grièvement blessé.

Lire les explications en fin de l’article

Le sauvetage de Mademoiselle de Monsigny

Tandis que les uns croient le gouverneur entre leurs mains, d’autres s’emparent dans l’une des cours de la Bastille d’une jeune personne également intéressante par sa grâce et par sa candeur. L’ayant amenée près du premier pont : « C’est la fille de M. de Launay », s’écrient ces furieux ; « qu’il rende la place, ou qu’il voie sa fille expirer dans les flammes. » Une paillasse va lui servir de bûcher ; on y met le feu : l’infortunée s’évanouit.

Le père de Mademoiselle de Monsigny, c’est le nom de la jeune personne, voit du haut des tours sa fille prête d’être brûlée vivante. Il allait se précipiter, lorsqu’il fut atteint et renversé de deux coups de feu. Le généreux Aubin Bonnemère, indigné d’un pareil attentat, quitte son poste, écarte la foule homicide, enlève la victime, la remet en mains sûres et repart au combat.2 C’est ainsi que des actes de violence qui auraient souillé la gloire de ce jour, si grand dans la Révolution, fournissaient le plus souvent des traits d’héroïsme.

L'assaut final de la Bastille — blessés transportés au pied de la forteresse, 14 juillet 1789
À l’assaut de la Bastille : Au premier plan, des blessés transportés. — Source : Stanford University Libraries

L’incendie de l’Arsenal évité par Humbert

Une scène plus terrible allait se passer à l’Arsenal. Un perruquier, ivre ou forcené, muni de deux tisons enflammés, s’occupait à mettre le feu au magasin des salpêtres. Le brave J.-B. Humbert, qui eut la gloire de monter le premier sur les tours de la Bastille et qui arrivait alors de l’hôtel des Invalides, accourt aux cris d’une femme, frappe le forcené d’un coup de crosse de fusil dans l’estomac et le terrasse ; puis saisissant avec intrépidité un tonneau de salpêtre déjà enflammé, le renverse, réussit à l’éteindre ; et après avoir chassé quelques brigands qui avaient forcé les archives et brisé les armoires sous prétexte de chercher de la poudre, il court rejoindre les courageux patriotes qui attaquaient la Bastille.

(1) Les Grenadiers de Reffuveille désignent une subdivision d’élite du régiment des Gardes Françaises.

Pour mieux comprendre :

  1. Le Régiment des Gardes Françaises : C’était le corps d’élite chargé de la garde de la capitale et du Roi. En juillet 1789, une grande partie de ce régiment a fait défection pour rejoindre le peuple de Paris.
  2. La Compagnie de Reffuveille : À cette époque, les compagnies portaient souvent le nom de leur capitaine. Le capitaine de Reffuveille commandait la compagnie des Grenadiers du 2e bataillon de ce régiment.
  3. Leur rôle le 14 juillet : Les grenadiers étaient les soldats les plus robustes et les mieux entraînés. Le fait que Hulin parvienne à rallier les hommes de Reffuveille (ainsi que ceux de la compagnie de Lubersac) est le tournant militaire de la journée. Sans ces soldats de métier et leur discipline, l’assaut des citoyens sur la Bastille n’aurait probablement pas réussi.

Note de l’éditeur : L’assaut final de la Bastille est l’un des épisodes les mieux documentés du 14 juillet 1789, grâce notamment au témoignage de Hulin lui-même.

⬇️ Épisode suivant : XII. Le désespoir de De Launay et la capitulation de la Bastille

Sources

Gazette nationale ou le Moniteur universel, numéro 22 du 23 juillet 1789

Notes :

  1. Le passage de Lesdiguières se situait juste à l’ouest de la forteresse de la Bastille. Il débouchait sur la rue Saint-Antoine. C’était une artère étroite mais essentielle car elle permettait d’accéder à la cour de l’Orme, l’une des entrées vers les jardins et les structures extérieures de la prison. ↩︎
  2. Une couronne civique et un sabre furent la récompense de ce vertueux citoyen : elle lui fut décernée publiquement à l’Hôtel-de-Ville, le 5 février 1790. La couronne fut présentée par M. le maire à Mademoiselle de Monsigny, qui la posa de sa main sur la tête de son libérateur, et embellit par ses larmes ce triomphe de sa reconnaissance. Un citoyen, M. Binot, qui avait été témoin de la bravoure et de l’humanité de M. Bonnemère, termina cette fête attendrissante en offrant à ce héros une rente viagère réversible sur la tête de son épouse. ↩︎

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